Une mascarade viennoise, rien de plus ?

Der Rosenkavalier - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | jeu 08 Décembre 2011 | Imprimer
 

 

Un mois de décembre à Vienne sans la reprise de l'éternel Rosenkavalier d'Otto Schenk, est-ce seulement concevable ? Le fastueux suranné des décors, le luxe des costumes, la débauche de perruques et de toilettes, il n'est pas jusqu'à la récurrence de gags aussi drôles qu'attendus qui ne fasse partie de l'Histoire du Staatsoper.

Mais d'où vient que toute cette tradition, qui partout ailleurs serait archaïque, ne semble jamais poussiéreuse ? Que ce spectacle, dont tout mélomane connaît les moindres détails (au moins grâce au DVD), ne lasse pas une seule minute ? A méditer peut-être, cette caractéristique des théâtres de répertoire : tout paradoxal que cela puisse paraître, c'est parce qu'un spectacle est très fréquemment remis sur le métier qu'il évite de s'essouffler. C'est la répétition qui empêche la lassitude, l'habitude qui évite la routine. La pratique, inlassablement répétée, qui fait de cette mémoire de l'Opéra de Vienne une mémoire vive. Il ne s'agit jamais, dans ces conditions, d'exhumer de vieux spectacles, mais d'animer une tradition, un savoir-faire qui sait ne pas confondre théâtre et musée; et dont la magie, par conséquent, opère toujours.

Dans ce superbe environnement (qu'ils contribuent eux-mêmes à rendre stimulant), les chanteurs vont au plus loin d'eux-mêmes. Il y a des routiers, plus ou moins jeunes, plus ou moins aguerris : le Faninal incroyablement vigoureux de Franz Grundheber, vétéran à la solidité légendaire, l'Ochs de Kurt Rydl, de dix ans son cadet, mais plus élimé de timbre, parfois en manque de grave, de legato – failles vénielles, quand elles sont rattrapées par ce métier (musical, théâtral) incomparable ! Chanteuse maison ovationnée par le public, Michaela Selinger fait d'Oktavian un Cherubino grandi trop vite : la voix, délicieuse, n'a pas le volume ni l'insolence qui pourraient donner au personnage la fougue véhémente attendue.

 

Il y a aussi de divines découvertes : Chen Reiss apporte à Sophie les merveilleuses promesses d'un tempérament piquant dénué de stéréotypes, d'une voix légère mais fermement projetée, d'un timbre clair mais charnu, et richement coloré, de phrasés remarquablement précis. Il y a enfin Anja Harteros. On peine à croire que la soprano allemande ait ajouté la Maréchale à son répertoire il y a quelques mois seulement, tant le portrait qui nous en est livré semble abouti, maîtrisé à la perfection, construit avec une intelligence et un souci du détail que l'on ne croyait possibles qu'après la longue fréquentation d'un rôle. A la vibrante intensité qu'elle met dans le monologue du I ou dans le trio final, succèdent, comme par magie, des trésors de légèreté, d'aisance, de brio, nichés au coin d'une phrase ou au creux d'un mot : cette alliance du tragique et du comique, ce sourire derrière les larmes, elles sont très peu à avoir jamais su les trouver. Harteros, qui a chanté le rôle une petite poignée de fois, en fait d'ores et déjà partie. Un miracle !

Forts de leur expérience incomparable dans ce répertoire qui semble avoir été écrit pour eux (en définitive, ce n'est pas si loin d'être le cas), les musiciens du Staatsoper se mirent dans la partition chatoyante de Richard Strauss. Les sonorités sont splendides, généreuses, scintillantes et un brin coquettes sans doute, mais comment leur en vouloir ? A leur tête, Peter Schneider dresse devant les chanteurs un mur du son difficile à passer, mais on n'est déjà plus d'humeur critique : chanteurs, chef, musiciens, se sont montrés tout simplement à la hauteur de Sena Jurinac, à qui Dominique Meyer avait décidé de dédier la représentation. Elle devait veiller sur nous, ce soir...

 

 

 

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