Vent de folie dans l’abbatiale

Récital - Ambronay

Par Fabrice Malkani | sam 22 Septembre 2012 | Imprimer

 
Une effervescence particulière règne en ce samedi soir dans l’Abbatiale d’Ambronay pour le retour de Patricia Petibon sur les lieux où elle fit ses débuts en 1994 à l’Académie baroque, sous la direction de William Christie. Aujourd’hui, c’est dans une grande complicité avec l’ensemble Amarillis, et tout spécialement avec Héloïse Gaillard et Violaine Cochard que la cantatrice présente un récital dont le programme réunit des airs d’héroïnes baroques. D’Ariane à Morgana, la liste est longue et variée, les airs divers et contrastés. Pour chacun de ces extraits, qui alternent avec des pièces instrumentales exécutées avec brio et sensibilité par l’Ensemble Amarillis, Patricia Petibon adopte des postures, des gestes ou même des accessoires qui font de chaque air un opéra en miniature. Actrice à part entière, elle se fait tour à tour tragédienne et comédienne. D’emblée, la complicité est visible entre elle et l’ensemble Amarillis, et bientôt cette connivence gagne le public, auquel s’adressent les clins d’œil, les soupirs et les sourires.
 
Mais c’est évidemment, avant tout, la technique éblouissante qui suscite l’admiration, l’aisance à passer des notes graves aux plus aiguës, l’homogénéité du souffle et l’apparente absence d’effort, comme si tant de beauté allait de soi. Comme si la limpidité du timbre, la délicatesse des nuances, l’expressivité du chant lui étaient naturellement données. On perçoit pourtant, dans le choix des extraits, le travail constant et la quête de renouvellement. Ainsi des deux airs de Conradi, compositeur peu connu, qui ouvrent le récital et permettent de découvrir de nouvelles variations sur le thème d’Ariane. Le contraste avec les airs français de Charpentier et Lambert est frappant et illustre aussi la manière dont la soirée a été conçue dans une sorte de progression vers une dimension plus démonstrative et spectaculaire des affects. Les ruptures de ton contribuent à créer une manière de trame dramatique dans laquelle on sent que Patricia Petibon se réalise pleinement, en ce sens qu’elle chante avec son corps tout entier, levant un bras, une jambe, se déplaçant soudainement, s’appuyant sur le clavecin ou sur un musicien, poussant la claveciniste pour partager son banc.
Le public est conquis, tant par la profondeur de l’émotion qui se dégage des airs tragiques (comme celui de Charpentier, « Ah, qu’on est malheureux d’avoir eu des désirs ») que par la joie communicative des airs traités avec une distance ironique et des effets vocaux irrésistibles (à l’instar de « Sans frayeur dans ce bois »). Pour le dernier air de la première partie, la cantatrice, qui a quitté la salle après l’air de Clarine, se fait attendre. Les musiciens font mine de s’impatienter, de s’inquiéter… lorsque Patricia Petibon réapparaît, coiffée d’un chapeau haut-de-forme miniature – et rose –, pour se lancer avec une extravagance inouïe, avec force jeux de scène, dans l’air de la Folie (extrait de Platée de Rameau), qui donne à l’abbatiale d’Ambronay des allures de music-hall élevé au rang de l’art lyrique.
 
Dans la deuxième partie du concert, les deux airs profondément émouvants de Cléopâtre (« Piangero la sorte mia » dans Giulio Cesare de Haendel) et d’Arianna (« Come mai puoi » de Benedetto Marcello) précèdent un finale en fanfare qui n’est autre que l’air « Tornami a vagheggiar » de Morgana (dans Rinaldo de Haendel). Pour ce must absolu, Patricia Petibon se saisit d’un chiffon à poussière dont elle use, tout en chantant, sur les pupitres des musiciens, sur le clavecin, et sur le hautboïste, qu’elle entraîne ensuite dans une sorte de corps à corps, avant de jeter avec dépit son chiffon sur un spectateur du premier rang qui n’a pas répondu aux œillades de Morgana. On reste confondu de l’aisance et de l’agilité vocale et physique de l’artiste, de la richesse de son timbre, de la justesse et de la beauté de son chant – aigus solaires et percutants, belle assise du medium, plénitude des notes graves.
 
En bis, Patricia Petibon donne le magnifique « Lascia ch’io pianga », extrait de Rinaldo de Haendel, avec tant d’émotion qu’on en reste la gorge nouée et que la cantatrice elle-même dit sa difficulté à chanter autre chose après un air pareil. Mais elle reprend tout de même, avec ses inénarrables bruitages, l’air de Charpentier qui figurait au programme, sous les applaudissements. Et l’on ressort grisé par le vent de folie qui soufflait ce soir dans l’abbatiale, jusqu’à ce moment presque surréaliste où la cantatrice a remis au curé d’Ambronay l’une des roses rouges qui lui avaient été offertes.
 

 

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