Version de concert

Siegfried (Acte III) - Bordeaux

Par Christophe Rizoud | ven 11 Avril 2014 | Imprimer
 
De tous les chapitres de la tétralogie wagnérienne, le troisième acte de Siegfried est le seul, avec le premier de Die Walküre, que l'on puisse interpréter en version de concert détaché du reste de la saga. Quatre rôles, trois scènes et deux interludes symphoniques, voilà qui peut sans trop d'embarras donner en moins d'une heure et demie l'illusion de Bayreuth. Sauf que le Festspiele, pensé à la mesure du Ring des Nibelungen, présente la particularité de disposer d'une fosse profondément enfouie de manière à ce que les voix puissent se faire entendre sans effort. Que la configuration soit autre et c'est toute la balance sonore qu'il faut reconsidérer. Dans un théâtre traditionnel, le rapport de force tourne en la faveur de l'orchestre si le chef n'y prend garde, alors pensez, dans une salle de concert où les instruments sont placés à la même hauteur que les chanteurs : ce n'est plus un opéra mais un poème symphonique !
Telle est l'impression que donne ce troisième acte de Siegfried proposé par l'Opéra de Bordeaux dans son auditorium flambant neuf. L'Orchestre national Bordeaux Aquitaine y apprend à mieux faire connaissance avec son nouveau directeur musical, Paul Daniel. L'entente s'avère plus que cordiale, même si au fil des concerts à venir, l'ensemble devrait encore gagner en précision, dans les attaques notamment, et même si Wagner est intraitable pour les cuivres : cors, trompettes, trombones, tous sollicités au-delà du raisonnable et ici bousculés par une partition qu'il leur faut zébrer d'éclairs. Les autres pupitres résistent mieux à la tempête, les bois surtout qui, à l'issue du concert, sont les premiers applaudis. La direction de Paul Daniel est à son image : élancée, racée, droite. Mais le maestro, pour cette nouvelle incursion dans le répertoire wagnérien, semble davantage préoccupé de son que de voix et de théâtre.
Des quatre chanteurs, Robert Hayward apparait le plus éprouvé par cette lecture qui ravale son dieu Wotan au rang de simple soliste luttant en vain contre la déferlante orchestrale. Si intentions il y a, elles sont impossibles à saisir. Plus résistant, Stuart Skelton supporte sans faillir l'assaut sonore. Bien que perceptible, la volonté d'expression n'en est pas moins estompée par le déséquilibre des volumes. Ce Siegfried est héroïque – on le serait à moins –, idéal sans doute si l'on pouvait mieux distinguer les contours de son chant. On n'ose cependant imaginer dans quel état le ténor aurait achevé la représentation s'il lui avait fallu enfiler dans les mêmes conditions les deux premiers actes de l'opéra. Epargnée par l'orchestration – et donc l’orchestre – car moins puissante par essence, la voix chaleureuse de Qiulin Zhang profile une Erda envoutante, hypnotique même, par la conduite d'une ligne qu'elle déroule d’un trait huileux.
« Ma Brünnhilde n’est plus vraiment une jeune fille, elle n’est pas une déesse mais une femme. Une vraie femme… », explique Heidi Melton dans le programme, « c’est une Brunnhilde qui respire la vie… ». Et la santé, pourrait-on ajouter ! Cette soprano revendiquée wagnérienne, découverte à Bordeaux en 2009 dans Elisabeth de Tannhaüser, compte aussi à son répertoire Gutrune, Sieglinde, Helmwige et Elsa. Elle s’attaque à présent à la Brünnhilde de la deuxième journée, plus claire que celle des autres épisodes et donc exactement conforme à sa vocalité, n’était l’extrême aigu qui marque les limites de ce chant lumineux. Lumière d’un timbre à la séduction immédiate ; lumière d’une émission affranchie qui, au contraire de ses partenaires, transperce la paroi orchestrale ; lumière d’une interprétation épanouie et sincère qui, sans inverser la tendance, introduit un lyrisme bienvenu dans une approche résolument symphonique.
 
 
 

 

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