Sous le titre Prima Donna, le concert donné ce soir à la Chapelle de la Trinité se présente comme un hommage à Anna Giraud (ou Girò dans sa version italienne), fille d’un perruquier français établi à Mantoue, élève devenue cantatrice et proche collaboratrice de Vivaldi, qui a composé pour elle une partie des airs figurant au programme (ceux de Griselda et de Bajazet). Appelée d’abord « la petite Anne » (l’Annina) du prêtre roux, Anna Girò (née vers 1710) devient rapidement pour le public vénitien « l’Anima del prete rosso », l’âme même de Vivaldi, et chante, à partir de 1726, dans plus d’une quinzaine de ses opéras, tenant dans une douzaine d’entre eux le rôle principal. C’est la fascination exercée par sa tessiture grave et par l’intensité de son expression dramatique qui est au cœur du récital vocal de ce soir, ponctué de morceaux instrumentaux, réunissant plusieurs facettes de l’œuvre sacrée et de l’œuvre profane de Vivaldi, compositeur qui était aussi prêtre catholique et virtuose du violon.
Avec le motet RV 629, la soirée s’ouvre logiquement, chapelle oblige, sur une œuvre religieuse, même si elle appartient probablement, comme l’oratorio Juditha triumphans dont deux extraits sont donnés plus tard, à une période qui précède le rôle joué par Anna Girò dans la diffusion de l’œuvre de Vivaldi. Mais c’est une manière de présenter d’emblée la tension dramatique de textes évoquant avec force vocalises les maux terrestres, guerres, douleurs et souffrances sur un fond de musique effervescente.
Le contraste est saisissant entre la dimension tragique du propos initial (aria « Longe mala, umbrae, terrores ») et la dynamique dansante de l’ensemble orchestral, merveilleux Concert de l’Hostel Dieu que dirige avec une ferveur discrète et néanmoins palpable Franck-Emmanuel Comte. Dans cet écrin chaleureux en perpétuel mouvement, la mezzo-soprano Blandine de Sansal s’illustre par la maîtrise de son émission et l’apparente immobilité d’un corps qui pourtant s’anime au gré des ornementations vocales, d’une précision et d’une aisance confondantes. Aux envolées lyriques succède le recueillement du récitatif et de la prière suivie d’un retentissant Alleluia qui conjugue la jubilation de la voix et celle des instruments.
Au gré des morceaux choisis, la cantatrice, qui s’est rapidement séparée de son pupitre pour chanter librement devant le public, illustre le passage du répertoire sacré au répertoire profane. La dimension subjective du personnage d’opéra, dans l’air d’Asteria « Qual furore, qual affano » (l’un des airs originaux composés par Vivaldi pour son pasticcio Bajazet) ou dans celui de Griselda « Ho il cor già lacero » (Griselda) émancipe l’interprète de la solennité liée à la dimension collective et liturgique du motet ou de la figure d’oratorio. La gestuelle et l’expression du visage accompagnent les sauts d’octaves, les trilles, les crescendos ou les diminuendos. Dans l’air d’Irène « Sposa son disprezzata » (emprunté par Vivaldi au Merope de Giacomelli), avec son art du legato, sa maîtrise des longues notes tenues et du chant sur le souffle, Blandine de Sansal est bouleversante en « épouse méprisée, fiancée outragée », incarnant dans la simplicité de sa tenue inchangée, sans l’appui d’une mise en scène, la fiancée bafouée de Tamerlan – et simultanément, dans le cadre de cette soirée, le talent d’Anna Girò chantant le rôle de la princesse de Trébizonde. Cette expressivité dramatique culmine dans un autre air d’Irène (emprunté cette fois à Idaspe de Broschi), « Quel guerriero in camp armato », dont la rapidité d’exécution, alliée à la qualité de l’articulation et de l’émission, laissent le public admiratif et transporté d’enthousiasme.
Pour ce coup d’envoi de la saison 2026-2027 de la Chapelle de la Trinité, le programme a aussi ménagé des moments purement instrumentaux, avec l’andante du Concerto pour violon en ré majeur RV 222 et le Concerto pour violon en ré mineur RV 127, remarquablement servis par le premier violon Reynier Guerrero, ainsi que le Concerto pour violoncelle en la mineur RV 419, interprété avec grâce et virtuosité par Aude Walker-Viry et le Concert de l’Hostel Dieu.


