Vingt ans déjà que Fabio Biondi révélait les charmes de ce pasticcio dans un enregistrement resté célèbre. Et il le faisait avec une distribution exceptionnelle, pas toujours rodée à ce répertoire, mais au brillant vocal indéniable. Depuis, peu d’équipes ont osé affronter cet everest. Après un premier essai en 2016 à Beaune, Thibault Noally y revient ce soir en ajoutant les mêmes airs pour compléter les lacunes de la partition, mais avec une distribution inégale. On le sait, Vivaldi a pioché dans ses propres œuvres les airs des Ottomans (Bajazet, Asteria & Idaspe) et chez les compositeurs de l’école napolitaine rivale ceux du camp adverse (Tamerlano, Andronico & Irene). Pour cette « battle » de haut vol, il faut des adversaires exceptionnels. Ce que n’est hélas pas Eva Zaïcik : si son « Vedro con mio diletto » convainc grâce au velouté de sa voix, il révèle aussi que c’est une actrice peu imaginative à l’agilité limitée (« Spesso tra vaghe rose » trop répétitif et « Destrier ch’all armi usato » aux vocalises savonnées alors que déjà simplifiées). Renato Dolcini propose un jeu bien plus juste et investi en Bajazet, mais on préfère une basse plus profonde et à la projection plus autoritaire dans un tel rôle, même si le doute plane sur la tessiture de son créateur. Si ses variations sont bien exécutées, un air clé comme « Dov’e la figlia » reste plus geignard qu’impérieux, et c’est dans les récitatifs qu’il est finalement le plus marquant. Anthea Pichanik a le contralto requis pour chanter sa fille, l’art de la prosodie aussi pour un rôle qui fait la part belle au chant syllabique. Son émission ductile fait merveille dans son premier lamento, avant un gros loupé qui la voit chercher son texte tandis que l’orchestre se dirige d’un pas hésitant vers la partie B. Elle trouve la véhémence nécessaire dans « Stringi le mie catene » puis le terrible « Svena, uccidi » ou dans les récitatifs, mais on regrette un manque de résonnance qui assèche ses fins de phrase et semble découper la ligne de chant. Par ailleurs, la virtuosité et les montées vers l’aigu sont pris en défaut (trilles complètement étranglés sur les mots « piaghe », « strage » et « sempre »). L’art de Carlo Vistoli nous laisse froid mais on ne peut nier que sa composition est très aboutie sur le plan dramatique et extraordinaire sur le plan vocal. L’ambitus du rôle est assumé avec panache, sans craindre la rupture entre les registres (qui pourra gêner) et le virtuose a les moyens de ses ambitions (quelle vaillance dans « Barbaro traditor » !). Reste une différence de volume certaine entre le medium (en retrait) et les aigus (rayonnants).
Julia Lezhneva que l’on trouvait inexpressive il y a encore quelques années semble avoir mangé du lion dès son récitatif d’entrée et son farinellien « Qual guerriero » qu’elle attaque trop tôt avec l’envie d’en découdre. Elle s’est rarement confrontée à une tessiture aussi large et la prise de risque pour cette voix assez centrale est payante : certes elle doit respirer au milieu des (infinies) vocalises, certes la projection est mal égalisée et la justesse des notes extrêmes aléatoires, mais on ne peut pas lui reprocher d’éluder la difficulté, jusque dans un da capo qui prouve qu’elle n’a pas froid aux yeux. A force d’avoir entendu l’apparente facilité de Vivica Genaux dans cet air, on réalise ce soir à quel point il est inchantable ! « Sposa, son disprezzata » est plus dans ses cordes et elle y fait usage de tout le dictionnaire bel cantiste (étonnante arabesque à la reprise) malgré quelques aigus trop métalliques. On pourra s’agacer que son dernier air « Son tortorella » soit réduit à une immense cadence, mais qui est capable aujourd’hui de tenir ainsi toute une salle suspendue à la surprise de ses coloratures ?
Le personnage le plus anecdotique de la soirée, Idaspe, est tenu par la formidable Suzanne Jerosme qui après Bayreuth (Carlo il Calvo de Porpora) et Innsbruck (Rex Salomon puis Ifigenia de Traetta) n’en finit pas de nous époustoufler. A part une projection modeste, on sait que louer en premier : l’élégance, le naturel et la sensibilité du ton (miraculeux « Nasce rosa »), la fausse légèreté de sa virtuosité dont la méticulosité est au service de l’éclat (les trilles et les notes piquées dans « D’ira e furor armato ») ou l’attention au texte (on entends la moindre consonne dans le délirant « Anche il mar » popularisé par Cecilia Bartoli).
Thibault Noally soigne l’équilibre du plateau, les dynamiques et l’homogénéité du son de ses Accents, quitte à ne pas faire assez ronfler une basse continue pourtant fournie (on y trouve même un orgue !). Le manque de répétitions est sans doute aussi responsable du défaut d’assertivité de solistes (pourtant excellents tel le cor concertant dans « D’ira e furor armato » importé de Motezuma où il était écrit pour une trompette) ou des ensembles (quatuor passablement raté). Les excellentes variations de tous les airs sont certainement de la main du chef, signalant une fois de plus sa parfaite compréhension de ce répertoire.



