Le choix de la gravité

Stéphane Degout en récital à Genève - Genève

Par Charles Sigel | mar 28 Septembre 2021 | Imprimer

La nuit, la mort, le désespoir… C’est un récital sombre, introspectif, sous le signe du « soleil noir de la mélancolie » qu’a composé Stéphane Degout, avec le pianiste Simon Lepper. Le timbre est à son zénith (ou plutôt son nadir). Le baryton chante les yeux dans ses partitions, concentré sur lui-même. Rarement un regard vers le public, le cérémonial est austère, il n’y a que la voix, noble, intense, sérieuse, qui prenne son envol vers cette salle immense et un public recueilli et impressionné.

Le ton est donné dès le premier lied, Zu Strassburg auf der Schanz, de Mahler, sur un texte tiré du Knaben Wunderhorn, l’adieu à la vie d’un brave soldat enrôlé de force qui a tenté de déserter en traversant le Rhin et qui, repris, sera fusillé. Stéphane Degout gomme tout pittoresque pour ne mettre en avant que la nudité tragique de ce chant désespéré.

Nulle distance ironique non plus dans les quatre premiers des cinq Lieder op. 40 de Schumann sur des textes d’Andersen. Ce parti-pris en privera certains d’une partie de leur ambiguïté. Ainsi Muttertraum : l’évocation d’une mère en contemplation de son enfant au berceau gagnerait à s’auréoler de tendresse pour que la fin sinistre (un corbeau qui veut croquer le marmot pour en nourrir sa nichée) en soit d’autant plus grinçante (plénitude des graves de Stéphane Degout sur Zur Speise). En revanche, Der Soldat, évocation d’un pauvre gars réquisitionné pour fusiller « celui qu’il avait seul aimé en ce monde » et qui le visera « mitten in das Herz, -droit au cœur » acquiert une force implacable par la seule puissance de la ligne vocale infaillible, de l’homogénéité du timbre, du sentiment sans concession.

Le programme est composé avec un soin infini, balisé  par quatre mélodies magnifiques d’un grand malaimé, Hans Pfitzner, même si on aurait envie que la première, Die stille Stadt, s’illumine d’un sourire et que quelque chose dans la voix suggère le paysage de brume et de demi-lune, où apparaît soudain une lueur, comme un vague espoir ou une prière.

L’esprit de gravité évidement convient assez mal aux Calligrammes de Poulenc/Apollinaire, Vers le sud semble trop sérieux (après tout, c’est une manière de valse), et on regrette qu’un certain charme manque à La grâce exilée, mais tout cela est évidemment impeccable de voix, et de diction. Le timbre de baryton clair rayonne pour évoquer « la joie adorable de la paix solaire », dans Aussi bien que les cigales, et on aime la délicatesse de Voyage et les demi-teintes sur « c’est ton visage que je ne vois plus ». Infinie pudeur de Stéphane Degout. Et impression d’une certaine (et touchante) timidité…

Le récital sera ponctué de quatre textes poétiques (de Büchner, Roger-Gilbert Lecomte, Rilke et, pour finir..., Le Forçat de Supervielle). Et on restera dans la même sombre humeur, celle de Hussens Kerker (Le cachot de Jan Hus) de Pfitzner, où l’on admirera une fois de plus la conduite de la ligne mélodique, la solidité marmoréenne du timbre, et cette manière par un juste usage de la voix mixte d’en éclairer la fin (« Il est temps se se réjouir » !)

Ce sont peut-être les Vier Gesänge op. 2 d’Alban Berg qu’on admirera le plus, le dénuement, le chant d’une âme errant entre veille et sommeil, le souffle infini sur « in mein Heimatland ». C’est là que s’entend le mieux l’adhésion profonde entre l’humeur de Stéphane Degout, en tout cas son humeur actuelle, et le climat blafard, titubant, crépusculaire de ces lieder, jusqu’à leur fin accablée, « l’un meurt, tandis que l’autre vit : c’est ce qui fait le monde si profondément beau. » On imagine que ce sont autant les textes que la musique qui ont présidé au choix de ces mélodies, que suivra un superbe Abbitte (Pitzner/Hölderlin) où l’on croira entendre la ferveur d’une prière.

On (c’est-à-dire le signataire de ces lignes) restera un peu sur sa faim, ou en état de désir, après les quatre mélodies de Fauré sur les poèmes de L’Horizon chimérique, écrits par Jean de La Ville de Mirmont, d’un romantisme maritime tellement exalté, et que Roland Barthes aimait tant chantées par Charles Panzera. « J’ai de grands départs inassouvis en moi », dit le poème. Que nous manquait-il ? Un peu de fragilité, peut-être. « Il vous faut des lointains que je ne connais pas… » Mais quelle intègrité, quelle puissance, quelle noblesse dans cette voix.

Et puis dans un sourire (qu'il a charmant), Stéphane Degout annonça « un bis qui nous tient très à cœur » et ce fut un sublime lied de Schumann, Alte Laute (Airs anciens, op.35 n° 12), avec d’exquises demi-teintes, des transparences, une mélancolie affleurant, le recueillement d’une confidence, tout cela dans l’extrême lenteur qu’autorise une voix dans sa pleine maturité, et là nous fûmes comblé.

 

 

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