Blandine Staskiewicz, une nouvelle Galatée

Par Guillaume Saintagne | jeu 24 Septembre 2015 | Imprimer

Notre perle du mois n’est pas nacrée ; elle a la dureté du marbre que langage et théâtre viennent sculpter et animer, sorte de Galatée dont les chefs d’orchestre seraient le Pygmalion. Nous aurions bien du mal à vanter ce timbre dur, à l'aigu parfois agressif, mais nous n’aimons pas les beautés néo-classiques et celle-ci a tout du baroque. Par quelle bizarrerie un timbre si ingrat peut-il briller avec une telle majesté ? Est-ce la technique superlative de l’interprète qui le fait oublier ? ou bien son expressivité hors du commun qui donne à son chant le naturel de la parole ? Par quelle autre miracle peut-elle être aussi à l’aise dans l’opera seria le plus virtuose, où aucun trille ne lui échappe, que dans la tragédie lyrique la plus fière, où sa déclamation est souveraine ? Au second, elle apporte la souplesse et le moelleux qui fait souvent défaut à ses collègues ; au premier, la puissance expressive au service de laquelle se met le bel canto et non l’inverse. Sa voix est comme un marbre dans lequel l'artiste cisèle des ornements, et ses interprétations sont tellement construites et solides que l'on croirait presque admirer un portail de cathédrale gothique.

Le problème est que cette nouvelle Galatée a bien de la peine à trouver son Pygmalion. Lancée par Jean-Christophe Spinosi, elle collabore régulièrement avec Hervé Niquet mais ce dernier tarde à croire en elle et lui refuse d’être immortalisée au disque dans des rôles de premier plan (Callirohé et Sémélé). Marc Minkowski également la confine dans des seconds rôles à l’exception notable d’une fabuleuse Cendrillon de Massenet à l'Opéra Comique qui n’aura hélas pas les honneurs de la captation radio. Le sort semble cependant enfin sourire à son talent avec des chefs nouvellement venus tels que Fabio Bonizzoni ou Alexis Kossenko qui lui offrit son premier récital il y a quelques mois avec le soutien d'une campagne de crowdfunding. Découvrons quelques personnage qu'elle a su animer comme personne.

Ottone (Griselda de Vivaldi)

Bien peu avaient entendu parler d'elle lorsque paru l’Orlando Furioso de Vivaldi dirigé par Spinosi et dans lequel elle semblait enfermée dans un Medoro trop grave pour son mezzo agile, et, à second rôle et jeunesse égale, sa consœur Ann Hallenberg tirait bien mieux son épingle du jeu. C’était donc dubitatif que nous la vîmes distribuée dans l’inchantable rôle d’Ottone dont Cecilia Bartoli avait intégré l’air final dans son récital Vivaldi. Quelle suprise ! Ce beau mezzo sopranise de façon assumée avec une agilité déconcertante, fait claquer le verbe et appuie ses graves avec audace, une vaillance sonore et élégante. Ecoutez les vertigineuses notes piquées du « Scocca d’ardi » qui ouvre cet article, elles vous percutent avec une force et une vélocité inédite. Les torrentielles vocalises du « Doppo un orrida procella » sont rendues avec l’allure et la projection nécessaires sur tout l’ambitus, et toujours ces aigus tendus à l’extrême sans être fragiles, presque minéraux. Quant au « Vede orgogliosa l’onda » il prouve qu’elle est tout autant à son aise dans l’andante, ondoyant telle une lame de fond qui ne se disperse jamais en écume. Comment comprendre, après une telle performance, qu’elle n’ait pas été retenue pour l’enregistrement ?

Rossane (Alessandro de Handel)

On se doute qu’une telle voix n’est pas adaptée aux gazouillis, et la distribuer en Rossane, sans doute le rôle le plus virevoltant écrit pour la Bordoni semblait relever du contre-emploi. Là encore elle nous donna une magistrale leçon : certes elle est moins agile ici qu’une Lezhneva et doit parfois respirer au détriment d’une vocalise, mais c’est tout de même techniquement proche de la perfection et surtout, quelle bête de scène! La grande tragédienne a aussi un véritable fibre comique. Et combien sont-elles à pouvoir chanter ces partitions qui tiennent de la dentelle avec tant d’expressivité ? Loin d’être entièrement concentrée sur l’éxécution de l'acrobatique « Brilla nell’alma », elle sourit en vocalisant et cela vaut tous les timbres fruités de rossignol du monde.

Aréthuse (Proserpine de Lully)

Avant son enlèvement, Proserpine est confiée aux bons soins de la nymphe Aréthuse qui prétend ne pas aimer celui qui la poursuit. Dans cet air on entend cependant toute l’ambiguïté des sentiments de celle qui refuse aujourd'hui de s’abandonner à l’amour, mais qui sera transformée en fontaine, une éternité à s'épancher. La lamentation a ici juste assez de stridence et de tension pour émouvoir, la parole est limpide, la déclamation d’une majesté et d’une liquidité délicieuse (ces « hélas » !).

Callirohé (Callirohé de Destouches)

Au matin du drame, Callirohé se lamente sur le mariage qui lui est imposé tandis qu’elle en aime un autre. Dans cet air magnifique, Blandine Staskiewicz s’impose encore une fois par son naturel et la clareté de son élocution, même dans la forte réverbération de la basilique de Beaune. Avec quelle finesse elle prononce des mots difficiles comme « témoins » ou « ombre », la dureté du timbre disparait ici totalement pour s’unir au nocturne tapis orchestral, seuls les points d'orgue émergent tels les prémices d'un cri d'alarme.

Sémélé (Sémélé de Marais)

Comme Destouches en ouvrant Callirohé, Marin Marais utilise les vents pour signaler mélancoliquement le drame qui couve lorsque Sémélé appelle Jupiter, son divin amant, pour une apparition qui lui sera fatale. Blandine Staskiewicz excelle à emplir ses trilles d’énergie libidinale tout en semblant déjà hallucinée (« venez ! venez ! ») avant d’être consumée.

Si vous souhaitez l’entendre prochainement, elle donnera son récital Tempesta à la Salle Gaveau le 12 octobre (le – superbe – disque vient de sortir chez Glossa, nous n’en parlons pas ici volontairement car nous rendrons compte du concert) et chantera dans Il Trionfo del Tempo e del Disinganno à Cergy le 18 octobre.

Son site web : http://www.blandinestaskiewicz.com/
Son compte twitter : @BStaskiewicz13

DISCOGRAPHIE

2015
HANDEL, VIVALDI, PORPORA & PERGOLESI, Tempesta – Kossenko (Glossa)
PHILIDOR, Les Femmes vengées – Brown (Naxos)
RAMEAU, Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour – Niquet (Glossa)

2013
HANDEL, Aci, Galatea e Polifemo – Bonizoni (Glossa)

2012
MASSENET, Chant d’amour 26 mélodies – Gousset (Erol)
CAMPRA, Le Carnaval de Venise – Niquet (Glossa)

2010
MOZART, Grande Messe en Ut – Loré (Erol)

2008
BACH, Messe en Si – Minkowski (Naïve)
LULLY, Proserpine – Niquet (Glossa)

2005
OFFENBACH, La Grande Duchesse de Gerolstein – Minkowski (Virgin CD & DVD)

2004
VIVALDI, Orlando Furioso - Spinosi (Naïve)

Interprétations diffusées uniquement à la Radio/TV

CHABRIER, L’Etoile – Gardiner (Paris 2007) & Ossonce (Genève 2008)
DESTOUCHES, Callirohé – Niquet (Beaune 2005)
HANDEL, Alessandro – Petrou (Versailles 2013)
HANDEL, Athalia – McCreesh (Ambronay 2003)
MARAIS, Sémélé – Niquet (Montpellier 2006)
PORPORA, Semiramide riconosciuta – Montanari (Beaune 2011)
VIVALDI, La Griselda – Spinosi (Paris 2005)

 

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