Greffe glorieuse à Thiré

The Indian Queen - Thiré

Par Tania Bracq | mar 31 Août 2021 | Imprimer

« Pas un jour sans musique » proclame l'une des maximes latines qui ornent les murs de la maison de William Christie à Thiré, en Vendée. Pour la dixième édition du festival, son jardin, comme le village où bon nombre de maisons font désormais partie du « quartier des artistes », décline l'adage : pas un lieu, un bosquet, ni un moment, sans musique ! Dans un bouquet de couleurs, de sensations, d'émotions, se dégage un sentiment profond de joie, de générosité, de goût du partage ; l'impression de vivre un moment privilégié.

La journée festivalière débute sous les arbres par un atelier de danse baroque avec Pierre-François Dollé, se poursuit avec un parcours musical pour les familles animé depuis sept ans par la chaleureuse Sophie Daneman, entourée d'instrumentistes. Chacun présente son instrument, le donne à entendre dans un air soliste sur le thème de la nature tandis que les spectateurs sont régulièrement appelés à chanter en chœur jusqu'à interpréter un double canon.


 © Jay Qin

Puis vient l'heure délicieuse de déambuler dans les magnifiques jardins créés de toute pièce par le chef d'orchestre depuis 1985. Les artistes de l'ensemble ont carte blanche pour ces capsules musicales qui se dégustent avec gourmandise du « pont japonais » au « mur des cyclopes ». Ils parrainent de jeunes artistes du programme Art Flo Junior et sont également rejoints par de jeunes diplômés de la Julliard School de New York.

Ainsi peut-on applaudir le Prologue du Couronnement de Poppée très joliment incarné par Maud Gnidzaz, Julierre Perret et Virginie Thomas, avec William Christie au clavecin tandis que les colombes roucoulent sous les pins. Puis retrouver Paul Agnew en habit de ténor pour une interprétation sensible et raffinée des chansons de Sébastien Camus, aristocrate musicien dont le fils publia vingt et une chansons après sa mort. Thomas Dunford au luth et Myriam Rignol à la viole de gambe en subliment la mélancolie qui enchante tout autant que l'écho moderne choisi pour clore ce moment musical avec un « Ne me quitte pas » que Jacques Brel n'aurait sûrement pas renié.

La musique baroque contemporaine est d'ailleurs à l'honneur en cette dixième édition, grâce aux créations du contrebassiste Douglas Balliett qui compose avec Thomas Dunford des chansons pour orchestre fort réussies, portées par le charme et la technique impeccable d'élégance de la soprano Lauren Lodge-Campbell. Elles prouvent, si besoin est, que le baroque ne manque pas de groove ! Le jeune compositeur offre une chanson d'anniversaire à la gloire des dix ans de Thiré et n'hésite pas à se frotter à une œuvre plus ambitieuse créée pour l'occasion, avec Actaeon, récit musical pour orchestre d'une vingtaine de minutes. Le musicien en déclame le texte depuis son pupitre de contrebasse, rejoint par la Diane impérieuse aux aigus brillants d'Elodie Fonnard et par l'Actéon à la projection pleine de naturelle de Nicholas Scott. Cette musique très illustrative, pleine de délicatesse, n'est pas sans évoquer l'esprit des délicieux contes musicaux d'Allan Ridout (Rapunzel and other stories).

L'art baroque est celui du contraste : c'est à l'église de Thiré que nous retrouvons Thomas Dunford en toute fin de soirée pour une version très habitée de la suite BWV 1007 et de la chaconne tirée de la Partita BWV 1004, transcrites pour le luth. Cette traditionnelle « méditation à l'aube de la nuit », concert aux chandelles et sans applaudissements, moment de grâce et de recueillement, clôt chaque journée depuis l'origine de la manifestation.

Mais avant cela, à 20h, nous voici face au somptueux miroir d'eau. Tous les protagonistes de cette ébouriffante journée se retrouvent au chevet de The Indian Queen, incarnée par Raphaëlle Saudinos, narratrice de la soirée. Malgré un langage volontairement moderne et parfois familier, un rythme effréné aux transitions parfois brutales, l'incarnation est royale. La comédienne – qui participait déjà à la précédente version du spectacle en 2011 – joue du sarcasme et de l'orgueil avec jubilation. Telle l'Armide de Lully, folle d'orgueil et d'amour, elle appelle la haine à son secours quand elle se trouve victime de ses sentiments. Pour cette égocentrique, l'autre n'existe pas ou à peine, il est donc fort pertinent qu'elle raconte sa propre histoire, centrée sur son point de vue sans laisser beaucoup de place aux protagonistes de sa chute.

Aussi, point d'ajouts ici à l’œuvre inachevée de Purcell. Au contraire, l'essentiel de l'action est racontée et parfois évoquée avec beaucoup d'élégance par deux danseurs baroques dont le chorégraphe Pierre-François Dollé. Ils incarnent les deux armées en présence, ou encore l'amour naissant entre la fille du monarque inca, Orazia, et le valeureux Montezuma. Ces deux personnages perdent par la même occasion la plupart de leurs interventions, voire, comme le roi Inca, n'apparaissent pas du tout. Les impératifs d'une production estivale expliquent peut-être ce choix drastique.

L'orchestre se trouve donc au centre de la soirée, mené avec brio par Paul Agnew qui joue des tempi et des couleurs avec une remarquable finesse, toujours attentif à un excellent plateau vocal à la diction impeccable : Lauren Lodge-Campbell régale à nouveau de sa présence délicate et espiègle d'une aisance parfaite. Elodie Fonnard peut rivaliser avec elle de fraicheur, de précision dans l'émission et d'intelligence dans les ornements. Les garçons, également d'anciens lauréats du Jardin des Voix, ne sont pas en reste : Nicholas Scott profite d'aigus faciles et brillants. Sean Clayton met plus de temps à trouver ses marques avec une justesse discutable pendant toute la première partie de la soirée mais son timbre velouté et la ciselure de ses couleurs font du duo de la Gloire et de l'Envie avec Padraic Rowan, un moment particulièrement réussi, d'autant plus que la basse propose une belle présence, très dense, des graves très libres y compris lorsqu'il incarne le Grand prêtre.

La triste fin de la Reine des Indes est celle d'une Leçon de Ténèbres avec ces bougies éteintes une à une jusqu'au noir total. Le présage serait par trop sombre pour un anniversaire ; aussi est-il contrebalancé par un superbe feu d'artifice et un bis dirigé par William Christie lui-même : « Come all, come at my call, in this glorious day ! ».

 

 

 

 

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