Nous nous reverrons au Ciel

Theodora - Paris (TCE)

Par Bernard Schreuders | mer 24 Novembre 2021 | Imprimer

L'avant-dernier oratorio de Haendel était son préféré, mais il semble également fort prisé de Michel Franck, directeur du Théâtre des Champs-Élysées. Programmé en concert en 2014 puis en version scénique l’année suivante, Theodora était de retour avenue Montaigne ce lundi 22 novembre. Le luxe du casting n’était certainement pas étranger à une affluence devenue rare depuis la réouverture des salles. Si la notation des concerts devait se baser sur l’applaudimètre, cette performance mériterait quatre cœurs. Nous aurions aimé compter parmi les spectateurs qui se sont levés pour ovationner le plateau. Avions-nous trop fantasmé sur cette soirée ? Nous étions peut-être moins réceptif que d’ordinaire – après tout, les mélomanes aussi ont leurs bons et leurs mauvais soirs. Nous avons en tout cas été moins sensible à l’art de certains chanteurs quand d’autres nous ont fait chavirer.

Paris ne marque qu’une étape, après Vienne et Milan, pour cette Theodora qui sera ensuite donnée à Luxembourg et à Essen, où elle devrait être enregistrée. Les interprètes ont donc pu prendre leurs marques et leur jeu d’acteur comme leurs échanges parfois intenses nourrissent la performance. Toutefois, le diable se nichant dans les détails, Valens s’adresse à deux reprises à Septimius alors que ce dernier est resté en coulisse. Ce contresens nous aurait échappé dans un récitatif d’opera seria, mais non dans ce que Romain Rolland considérait à juste titre comme la tragédie la plus intime de Haendel. La présence au texte s’avère ici déterminante et prime sur la séduction du chant. Or, cette qualité n’est pas exactement le dénominateur commun des solistes accompagnés par Il Pomo d’Oro.

A priori, Septimius s’apparente à une promenade de santé pour Michael Spyres, abonné aux extrêmes et friand de challenges. Sa distraction – un départ anticipé, l’oubli d’une phrase – pourrait être la conséquence de la relative désinvolture avec laquelle il survole le personnage. En revanche, s’il n’est pas le premier interprète dont la flexibilité rend pleinement justice aux coloratures du rôle, nous n’y avions jamais encore entendu une telle rondeur, un tel moelleux – pas même chez Richard Croft, ténor et non baryténor –, ni ce contrôle de l’émission et de la dynamique (« Descend kind pity » aux nuances exquises). En outre, bien qu’il manque, à notre estime, d’implication, il a le bon goût ou plutôt l’intelligence de ne pas faire étalage de ses moyens (« From Virtue springs each gen’rous deed » épargné par la surenchère virtuose).  


Joyce DiDonato © Simon Pauly

Winton Dean, le pape des études haendéliennes, pratique évidemment la litote lorsqu’il affirme qu’Irene est un peu plus qu’une terne confidente de Theodora. En vérité, cette figure solaire, présente à chaque étape du drame, tend même à éclipser la vierge et se révèle, musicalement parlant, la partie la plus gratifiante avec celle de Didymus. Haendel lui destine d’ailleurs une des meilleures pages nées sous sa plume : « As with rosy steps the morn advancing », une aria di paragone extraordinairement suggestive et envoûtante qui dépeint les progrès de l’aurore sur les ombres de la nuit. Nous nous étions promis de ne pas l’évoquer, mais l’honnêteté intellectuelle nous oblige à mentionner l’irruption du souvenir, si prégnant, de Lorraine Hunt-Lieberson dans la légendaire production de Glyndebourne. Nous avons pourtant essayé de nous en déprendre, afin de ne pas être déçu et parce que nous le devions à Joyce DiDonato comme, du reste, à tout autre cantatrice qui tente de se l’approprier. L’année dernière à Bayreuth, son interprétation de « As with rosy steps the morn advancing » nous enveloppait en douceur. Ce soir, elle nous éblouit par son raffinement belcantiste, mais elle ne trouve plus le chemin du cœur. Rien n’est plus subjectif, assurément, comme le démontrent les réactions enthousiastes d’une frange non négligeable de l’auditoire. Tout aussi subjective et mystérieuse, on ne le redira jamais assez, demeure la perception d’un timbre, qui peut nous toucher indépendamment du répertoire (Janet Baker, Lorraine Hunt-Lieberson, Bernarda Fink, pour rester dans la même tessiture) ou nous laisser indifférent, à l’instar celui du mezzo américain. Joyce DiDonato crée derechef la surprise et enchante le public en développant une longue cadence non à la fin du Da Capo, mais après la section B de « Lord, to thee, each night and day ». Quoi qu’on pense de son invention et de son approche stylistique, sa personnalité s’avère un atout décisif pour incarner cette femme animée par une foi invincible, qui fédère et rassérène ses frères et sœurs persécutés par le régime de Dioclétien.


Lisette Oropesa © Steven Harris

Tout oppose cette Irene flamboyante et sophistiquée à une Theodora sobre, pudique et pourtant lumineuse à sa façon, délicate, et en cela fidèle au drame de Morell et Haendel. Lisette Oropesa avait déjà abordé Haendel il y a quelques années (SerseGiulio CesareRodelindaThe Messiah), mais aucun emploi qui aurait pu la préparer à celui-ci. Sa concentration, sa précision nous saisissent dès son premier numéro, exempt de tout narcissisme vocal, et le reste de sa prestation sera à l’avenant. Lisette Oropesa confère à chaque mot son poids idéal et sa juste inflexion (« Fond, flatt’ring world adieu ! »), livrant d’emblée l’essence de Theodora : la jeune fille chrétienne renonce à un monde auquel elle n’a, en réalité, jamais véritablement appartenu. Le naturel de l’expression, la sincérité de l’artiste (« Angels, ever bright and fair ») caractérisent chaque station d’un inexorable chemin de croix, depuis son repli dans un abîme intérieur, après avoir imploré les ombres de la nuit de la dissimuler (poignant « With darkness as it my woe ») jusqu’à la délivrance quand, avec Didymus, elle aperçoit enfin ce Ciel (« Thither let our hearts aspire ») où, dans leur premier duo, ils promettaient de se revoir (« To thee, thou glorious son of worth »). 

Climax de la partition, les duos de Theodora et Didymus sont d’une époustouflante beauté et consacrent la rencontre, inattendue et touchée par la grâce, de Lisette Oropesa et de Paul-Antoine Bénos-Djian, Didymus pétri d’humanité. Certes, « The rapture’d soul defies the sword » le montre un peu sur son quant-à-soi et l’instrument doit encore s’assouplir, mais les acrobates sont nombreux quand les atouts du jeune Français sont d’une nature bien plus rare. Commentant son Farnace dans la nouvelle intégrale de Mitridate parue chez Erato, Clément Demeure louait sa couleur prenante et son engagement. L’opulence de cet alto chaleureux continue de nous émerveiller de même que son lyrisme à fleur de lèvres : nous n’aurions jamais pensé évoquer un jour la chair d’une voix de contre-ténor, or cette image s’impose tant il vit dans la chair de sa voix les émotions qui traversent le jeune Romain converti par amour. Il faut entendre ses accents renouvelés, ruisselants de tendresse puis déchirants dans « Kind Heav’n, if virtue be thy care », il le faut le voir investir le récitatif qui précède « Sweet rose and lily » pour prendre la mesure d’un talent exceptionnel et qui n’a pas fini de nous bouleverser. 


Paul-Antoine Benos-Dijan © A. Lauriol

L'argument procède de son intransigeance, de sa brutalité et l’écriture de Valens évolue dans une tessiture relativement grave, raison pour laquelle il échoit généralement à un baryton basse, sinon à une basse. John Chest bombe le torse, au propre comme au figuré, et remplit très honnêtement son office, mais son baryton bien délié manque d’ancrage et surtout de noirceur. Il ne joue pas un rôle essentiel comme dans d’autres oratorios du Saxon, mais le chœur hérite néanmoins d’une dizaine de numéros dont un finale parfois comparé à celui de la Saint Matthieu. C’est l’occasion de découvrir le chœur d’Il Pomo d’Oro, dont nous ignorions jusqu’ici l’existence et dont le programme de salle ne mentionne pas le directeur. Nous ne serions pas étonné d’apprendre qu’il fait ses débuts, du moins dans le cadre d’une tournée internationale. Les interventions des païens nous laissent une impression mitigée : nous en attendions davantage de relief, une alacrité également, au diapason de celle que déploie l’orchestre (« Venus, laughing from the skies »). Par contre, la foule des chrétiens s’épanche avec une tout autre éloquence et ce quel que soit le registre, aussi convaincante dans la lancinante procession funéraire (« He was the lovely youth ») que dans l’épilogue extatique (« O love divine »). Maxim Emelyanychev bondit toujours à l’envi, mais il canalise mieux ses ardeurs, respire et soigne l’articulation, les phrasés, au gré d’une lecture richement et finement détaillée. Après RadamistoTheodora vient confirmer l’indéniable progression d’Il Pomo d’Oro et augure un bel avenir pour cette phalange. Mais réentendrons-nous ce chœur surgi de nulle part ? 

 

 

 

 

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