Comme au cinéma

Tosca - Metz

Par Yvan Beuvard | ven 01 Février 2019 | Imprimer

Sardou n’est pas Racine. Pour autant, le livret de Tosca est plus proche que l’on imagine de la tragédie classique. La lecture renouvelée, inspirée, que nous propose Paul-Emile Fourny l’accrédite. Parmi les surabondantes propositions scéniques, la nouvelle production messine, pleinement aboutie, est un régal pour l’œil autant que pour l’oreille. La sobriété, le dépouillement de la mise en scène focalisent l’attention sur les quatre caractères principaux, dont aucun ne survivra à ce drame féroce. Elle emprunte au cinéma, ne serait-ce que pour camper le décor de chaque acte. La Madeleine, blonde (du Titien), que peint Mario, se voit par transparence, projetée sur un rideau.  Les effets dont use la vidéo de Virgile Koering donnent du relief, de la profondeur et du mouvement à l’ensemble. Retenons le travelling de la première apparition de Tosca, la désagrégation des portiques de fond de scène à la fin du premier acte, le zoom de Mario se rendant à son exécution, Tosca disparaissant dans un néant vertigineux. C’est à un remarquable film dramatique que l’on assiste, sans jamais tomber dans une outrance expressionniste.  Les lumières témoignent de la maîtrise de Patrick Méeus, qui participe à la scénographie. L’action renoue ici avec son cadre originel, mais avec un caractère intemporel, sans pour autant réduire les acteurs à des archétypes. Les costumes, classiques, raffinés, dessinés par Giovanna Fiorentini, sont d’une beauté singulière, parfaitement adaptés aux personnages, à leur statut comme à leur caractère. La direction d’acteurs donne une réalité crédible à chacun, l’expression naturelle, juste, rejetant toute gesticulation grandiloquente : pas de peloton d’exécution, Spoletta demeure invisible lorsque Tosca décide de se précipiter dans le vide. Mentionnons la présence constante, discète, de doubles des quatre principaux protagonistes, personnages muets, couleur de muraille, qui paraît gratuite, redondante. On l’oublie sans peine.


Mario (Florian Laconi) et Tosca (Francesca Tiburzi), Grand-Théâtre de Metz © Luc Bertau

Le second artisan de cette réussite est José Miguel Pérez-Sierra, un des meilleurs chefs lyriques du répertoire bel-cantiste et vériste. Le propos orchestral qu’il impose se confond avec le rythme du drame. Toujours attentif à chacun, en scène ou en fosse, sa direction est épanouie, tendue, nerveuse comme lyrique, qui ne laisse aucun temps mort. La traduction est toujours juste, de la vivacité bouffonne du sacristain, à la pompe du Te Deum, comme à la fraîcheur poétique de l’aube romaine. La luxuriance vénéneuse de l’orchestration est bien là, nous rappelant parfois des richesses que la routine avait occultées.

La distribution est homogène, de chanteurs se connaissant bien, accoutumés au jeu collectif, sans faiblesse. On en retiendra les premiers rôles, de grande qualité, dont aucun ne tire la couverture à lui. Francesca Tiburzi chante Tosca pour la quatrième fois. La voix est franche, jeune et sonore, avec de belles résonances graves, une égalité de registres rare, au service d’une expression naturelle, débarrassée de toute vulgarité expressionniste. L’amoureuse ardente, palpitante, insouciante, jalouse, douloureuse puis désespérée nous touche par la vérité de son chant comme de son jeu. Ses piani transparents, le sfumato, la grâce et les phrasés caressants comme la projection sont remarquables, dès son premier « Mario ! ». Sa prière du deuxième acte  est bouleversante, bien que dans toutes les oreilles. Sa voix est magnifiée par l’écrin orchestral des cordes, au meilleur niveau. L’émotion nous étreint au finale.

 

On attendait la prise de rôle (sauf erreur) de l’enfant du pays, Florian Laconi en Mario Cavaradossi. Dès les premiers dialogues, il donne de l’épaisseur au personnage : les récitatifs sont toujours animés, justes. Il a la fougue, la passion, la vaillance, mais aussi la tendresse. Le « Recondita armonia », hymne à la beauté mystique comme sensuelle, est remarquablement conduit. La générosité de la voix se conjugue à la sobriété du geste, l’émission est pure, avec un legato de velours. La force de sa conviction à l’annonce de la victoire républicaine de Marengo (« Vittoria, vittoria ») emporte l’adhésion. Enfin l’ultime lettre à Tosca, « E lucean le stelle », renforce l'opinion de chacun : nous tenons là un grand chanteur, en pleine possession de ses moyens.

Pour antipathique qu’il soit,  enveloppant comme autoritaire, le personnage de Scarpia, chanté par Michele Govi, a du panache. La voix sait se faire insolente, rigide, impérieuse, sonore. La composition est aboutie. Quant à Jean-Fernand Setti, Angelotti, impressionnant, autant par sa stature que la puissance de son émission,  on regrette d’en être privé après le premier acte. Aucun des rôles secondaires ne déçoit, du sacristain de Julien Belle au pâtre – fort peu bucolique dans cette mise en scène – de Déborah Salazar. Les chœurs, qui  comprennent  les enfants du CRR de Metz, se montrent à la hauteur des ambitions du chef, tant vocalement que dramatiquement. Quant à l’Orchestre National de Metz, il sait se faire incisif, brutal comme frémissant, caressant, voluptueux, avec de remarquables solistes. Une soirée qui laissera des traces dans toutes les mémoires.

 

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