Netrebko somptueuse, mais émotion diluée

Tosca - Salzbourg

Par Claude Jottrand | lun 23 Août 2021 | Imprimer

C’était soir de première ce samedi au Festival de Salzbourg, la dernière de cette saison, et qui n’a jamais assisté à une première à Salzbourg ne peut pas imaginer l’apparat, certes fait d’élégance et de luxe, mais aussi d’ostentation et de mondanité qu’un tel événement déclenche. Nulle part ailleurs en Europe, me semble-t-il, l’opéra n’est resté autant qu’ici associé à l’idée d’un privilège de classe assumé, bien visible et même revendiqué. L’éventail des tenues est bien large cependant, allant du dirndl national (pour les femmes) et des surprenantes culottes de peau (pour les hommes) à la robe du soir façon haute couture, bijoux et accessoires griffés, et au smoking, avec quelques déclinaisons de fantaisie pour les plus imaginatifs ou les plus audacieux. De somptueuses limousines débarquent les spectateurs devant les portes, on se montre, il est de bon ton de boire le sekt sur l’esplanade en attendant le début du spectacle, on se fait photographier – si l’on est un peu célèbre – par les paparazzi locaux, tout cela dans une joyeuse effervescence et un évident plaisir d’être entre soi. Quelques touristes ébahis, tenus à distance sur le trottoir d’en face, assistent à ce ballet, étrange mais fascinant, de spectateurs se donnant en spectacle. L’affiche du jour est bien alléchante : Anna Netrebko chante Tosca, on ne parle que d’elle, que de ça ! A tout juste cinquante ans, la star russe aborde maintenant des rôles plus dramatiques, nécessitant une voix plus corsée ; elle a chanté Turandot l’an dernier à l’opéra de Bavière, et fait l’ouverture de la Scala avec Tosca, justement.

Hormis quelques éléments surprenants que nous allons décrire mais qui ne constituent pas à proprement parler une relecture de l’œuvre, la mise en scène proposée ici est assez conventionnelle, d’une grande beauté formelle, aidée par des décors grandioses que l’ampleur des lieux rend plus beaux encore. Dès avant les premières notes de l’orchestre, le public assiste à une fusillade dans un parking souterrain éclairé au néon : une bande de terroristes armés de mitraillettes tire sur des innocents qui ressemblent étrangement aux spectateurs qu’on vient de décrire. La scène d’une grande violence ne dure qu’une minute mais ancre le spectacle dans le monde contemporain. Il apparaît très vite que ce parking était situé sous l’église, somptueusement baroque, elle, qui très traditionnellement sera le décor du premier acte.

 

Lorsqu’Anna Netrebko fait son entrée en scène, on s’attendrait presque à ce qu’elle soit applaudie avant de chanter : star jouant les star, elle s’avance, manteau blanc et lunettes noires, talons aiguilles avec un bouquet de roses à la main, un peu comme Callas descendant d’avion au bon vieux temps des fifties. Elle semble bien décidée à marquer l’histoire du rôle, sur les traces de qui l’on sait !

 Le bureau de Scarpia, meubles design dans un palais Renaissance, est tout aussi grandiose ; et si le chef de la police est surpris au début du deuxième acte à faire du vélo d’appartement en attendant la venue de son prisonnier, c’est sans doute aussi pour ajouter une touche de modernité. Ses tentatives d’odieuse séduction vis à vis de Tosca sont présentées sans fard : il essayera par trois fois de la prendre à la hussarde, d’abord sur le bureau, ensuite directement sur le sol puis enfin sur le canapé où il recevra le coup de couteau fatal. Fatal ? Non ! Tosca aurait mieux fait de vérifier s’il était bien mort car dans la conception de Martin Sturminger, Scarpia se relève, il n’est que blessé. Il réapparaitra dans la scène finale et assassinera la malheureuse à coups de pistolet, lui épargnant le grand saut dans le vide depuis les terrasses du château Saint-Ange. Un assassinat au lieu d’un suicide par désespoir, le geste n’a pas le même sens ; moins de grandeur, moins de théâtralité. Mais c’est neuf, donc ça plaît !  Avant cela, autre incongruité, nous aurons assisté en lever de rideau du troisième acte aux premières heures du jour dans le dortoir du chœur des garçons – ceux là même qui chantaient le Te Deum du premier acte – et qui formeront aussi, quelle inutile cruauté, l’escadron chargé de fusiller Cavaradossi. Tout le reste de la mise en scène, néanmoins, est conforme à ce qu’on peut attendre, efficace et bien construit.

 

Mais venons-en à la partie musicale de la soirée. La voix d’Anna Netrebko, en effet, est somptueuse, ample, très homogène, veloutée et sensuelle, vraiment exceptionnelle. Elle domine le rôle de façon magistrale, en grande professionnelle. Mais est-ce à elle (une telle diva est en position d’obtenir tout ce qu’elle veut…) ou au chef d’orchestre Marco Armiliato qu’on doit ces tempos si lents, si lents que le ressort dramatique et le fil musical s’en trouvent altérés, si lents que la trame orchestrale, qui est le liant de toute la musique de Puccini, n’assure plus son rôle moteur, si lents qu’ils obligent les chanteurs à des respirations difficiles à placer au milieu des phrases, si lents qu’on craint fort de s’ennuyer. Bien sûr, à ce tempo là, la voix a bien le temps d’étaler ses aigus somptueux, de « poitriner » ses graves et de montrer, encore et encore, qu’elle est belle ; mais le théâtre, l’émotion du spectacle y perdent beaucoup. Chaque partition a son tempo propre, avec finalement peu de marge de manœuvre, celui qui maintient la dynamique, l’agogique de l’œuvre et en assure la cohérence musicale et scénique. Si on peut se permettre plus de liberté en récital, vouloir rompre cet équilibre à la scène est bien dangereux !

A ses côtés, Yusif Eyvazov (Cavaradossi), qui est monsieur Netrebko à la ville et dès lors son partenaire attitré à la scène, assure lui aussi sa prestation avec grand professionnalisme. La voix cependant n’est pas de qualité comparable, même si les aigus sont solides et puissants. Peu naturel, le timbre n’est pas très riche, un peu monochrome mais puissant. Très réussi, en revanche, le Scarpia de Ludovic Tézier satisfait sur tous les plans : la couleur vocale est parfaite pour le rôle, sombre et corsée à souhait, la diction excellente, et le jeu de scène, poussé assez loin dans la cruauté et la veulerie, parfaitement adapté. Michael Mofidian (Angelotti) donne à ses interventions ce qu’il faut d’angoisse et d’urgence pour être bien crédible, et Matteo Peirone campe un sacristain vocalement assez neutre (sans démériter cependant) mais scéniquement parfait. Spoletta (Mikeldi Atxalandabaso) et Sciarrone (Rupert Grössinger) complètent heureusement cette brillante distribution. Seul accident, l’intervention du jeune berger au troisième acte, très entachée d’erreurs d’intonation.

 

Outre la lenteur qu’on a décrite, la partie orchestrale semble avoir été découpée en petits tronçons mis bouts à bouts, plutôt que conçue d’une seule traite comme un arc tendu, au grand préjudice de la cohérence et de la continuité musicale de l’œuvre qui, c’est un comble, semble presque manquer de souffle. Les couleurs de l’Orchestre Philarmonique de Vienne n’y pourront rien, l’émotion est diluée, le côté haletant si particulier à l’œuvre n’y est pas.

 

 

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