Lazar, lève-toi !

Traviata - vous méritez un avenir meilleur - Paris (Bouffes du Nord)

Par Laurent Bury | mer 06 Septembre 2017 | Imprimer

On l’a d’abord connu accroché au XVIIe siècle, celui du Sant’Alessio de Landi ou de Cadmus et Hermione. On l’a ensuite vu donner vie à l’opéra de notre temps, comme Cachafaz d’Oscar Strasnoy. Puis est venu le moment où l’on demanda à Benjamin Lazar de ressusciter une rareté comme Cendrillon de Massenet. Et l’an dernier, c’est au grand répertoire qu’il a pu dire « Lève-toi et marche », avec Pelléas et Mélisande et La traviata. Le succès remporté par ce dernier spectacle lors de sa création il y a un ab lui vaut de revenir cette saison aux Bouffes du Nord où il est né, et avant de partir en tournée.

La traviata aux Bouffes du Nord ? Sans fosse, sans décors ? Oui, car pour le chef-d’œuvre de Verdi, le metteur en scène a choisi, un peu comme l’avait jadis fait Patrice Chéreau confronté aux Contes d’Hoffmann, de se tourner vers les sources littéraires de l’œuvre, le roman et la pièce de Dumas fils. Dans ce spectacle élaboré avec le chef Florent Hubert et la comédienne Judith Chemla, parlé et chanté se mêlent avec une étonnante fluidité, tout comme s’y côtoient instrumentistes et comédiens, sans ligne de démarcation.


© DR

Traviata – vous méritez un avenir meilleur ne prétend pas être La traviata : les puristes seront ravis de voir que le programme indique bien « d’après La traviata de Giuseppe Verdi ». D’une part, il ne s’agit pas de la partition dans son intégralité, même si de très larges pans en subsistent quasi intacts ; d’autre part, l’orchestre verdien est ici ramené à huit instrumentistes, qui jouent par cœur, sans chef, tout en chantant parfois, et même en interprétant de petits rôles parlés. Pourtant, qu’on se rassure : nulle trahison dans cet arrangement. Simplement, c’est autre chose, qui tient autant de la pièce de théâtre que de l’opéra de chambre.

Le parlé prend nettement le dessus lors des fêtes chez Violetta et chez Flora, avec d’abord cette belle idée du grand voile sous lequel tous les invités doivent se glisser, puis la consommation de psychotropes divers – hommage à Théophile Gautier et aux « haschichins » – qui pousse les invitées à se prendre pour des zingarelle… Pour le reste, le découpage de Piave est fidèlement suivi.

En l’entendant susurrer en coulisses quelques bribes de « Lascia ch’io pianga » dans Le Misanthrope à la Comédie-Française, qui aurait cru Judith Chemla capable de chanter comme elle le fait ici ? Elle ne pourrait évidemment pas être Violetta sur une scène ordinaire, mais elle possède une véritable voix lyrique et une virtuosité qui lui permettraient sans peine d’incarner des personnages moins lourds du grand répertoire. Et bien sûr, l’actrice est totalement crédible en dévoyée phtisique, et irrésistiblement touchante dans ses derniers instants. Pour l’avoir applaudi dans Ariane à Naxos ou Les Chevaliers de la table ronde, on savait que Damien Bigourdan chantait : sans qu’il soit question de le comparer aux titulaires habituels du rôle, son Alfredo fait mieux que tenir la route. Jérôme Billy est un Germont qui se partage presque à parts égales entre le parlé et le chanté, et s’il n’a pas les couleurs d’un baryton Verdi, lui aussi sait ce que chanter veut dire. Elise Chauvin est scéniquement parfaite en Flora écervelée, et le peu qu’on entend de sa voix chantée paraît intéressant. Florent Baffi, vu notamment dans les spectacles du Balcon de Maxime Pascal, prête au docteur un timbre riche, uniquement dans des ensembles. L’italien des uns et des autres pourrait parfois être plus idiomatique, mais qu’à cela ne tienne ; l’engagement de tous fait accepter ces bien menus accrocs.

On attend désormais de Benjamin Lazar qu’il revivifie d’autres grands titres, sans rien perdre de son brio, mais avec les moyens qu’une grande maison d’opéra pourrait lui donner.

 

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