La vraie histoire de Tristan et Isolde

Tristan und Isolde - Bayreuth

Par Jean Michel Pennetier | mer 28 Août 2019 | Imprimer

Créée en 2015, la production de Tristan und Isolde de Katharina Wagner a beaucoup été critiquée, la position de l'actuelle directrice du festival n'étant sans doute pas pour rien dans certains des jugements qui ont pu être exprimés. Son approche est pourtant tout à fait intéressante, et procède de l'interrogation légitime du mythe, plutôt que de sa simple illustration. Katharina Wagner nous pose cette question : qu'est-ce qu'il y a de vrai dans l'histoire qu'on nous raconte ? Elle remet ainsi en cause la légende des deux amants, la considérant comme une réécriture a posteriori d'un banal fait divers amoureux. Tristan et Isolde avaient-ils vraiment besoin d'un philtre d'amour ? Non, on les sait amoureux l'un de l'autre dès leur premier regard. Choisiraient-ils de mourir ensemble par le poison ? Voilà bien la dernière chose que ces deux êtres feraient plutôt que de tenter de vivre leur amour. Roméo se tue parce qu'il croit Juliette morte, et celle-ci le suit dans l'au-delà car elle sait qu'il est perdu. Mais avant, tous les espoirs sont permis. Tristan et Marke auraient des scrupules l'un envers l'autre au nom de leur ancienne amitié ? Certainement pas quand la conquête d'une femme et l'humiliation de la trahison sont en jeu. Publiquement bafoué, le roi ne se vengerait pas ? Voilà qui amuserait Shakespeare. Tristan mort, Marke ne récupérerait pas celle qu'il considère comme son bien, et pleurerait sur le cadavre de Tristan ? A d'autres. C'est ce qu'illustre Katharina Wagner. Tristan et Isolde n'ont pas besoin de philtre pour s'aimer sans modération : ils se jettent immédiatement dans les bras l'un de l'autre dès que l'occasion se présente. Les amants sont repérés dès leur arrivée au port et jetés en prison. C'est Marke qui pousse Melot à tuer Tristan en lui remettant son cran d'arrêt : et le pauvre est d'ailleurs terrorisé par l'ordre muet qui lui est ainsi donné. La mort de Tristan n'affecte nullement le roi, qui ne se lamente que pour la galerie avant d'arracher Isolde du chevet de son amant pour l'emmener avec lui. Certes, tout cela est bien trivial, dépourvu de noblesse, mais cela sonne tellement plus vrai… Tout n'est pas parfait dans la réalisation néanmoins. Etait-il nécessaire de faire du roi une sorte de mafieux en costume jaune avec un chapeau à la Wotan ? Les amateurs de Cluedo savent bien que c'est le Colonel Moutarde qui a fait le coup, mais tout de même… Pourquoi ces séances de scarification dans la prison, avec ce bizarre décor de parcs à vélos qui se redressent pour devenir des portillons diaboliques ? Pourquoi ce statisme quand les compagnons de Tristan et les soldats du roi s'affrontent au dernier acte ? A l'inverse quelques trouvailles sont à saluer, certaines d'une grande poésie. Le premier acte propose un décor oppressant, inspiré des escaliers sans but de Maurits Cornelis Escher. Au dernier acte, côté cours, les compagnons de Tristan sont autour du corps de leur ami, entouré de lumignons. Le plus jeune fait l'idiot, comme ces gamins qui ne comprennent pas la mort tant qu'elle ne touche pas un être cher. Comme si l'âme se séparait du corps, Tristan se relève et vient chanter au milieu de la scène (c'est plus facile qu'allongé trois quarts d'heure sur un mauvais lit !). Dans son délire lui apparaîssent de multiples figures d'Isolde, qui lui échappent toujours. Les compagnons soufflent leurs bougies : Tristan est mort, même si nous l'entendons encore, et il ne tarde pas à retrouver sa place au milieu de ses anciens compagnons, définitivement silencieux et immobile cette fois.


© Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Stephen Gould est un Tristan impressionnant dont les moyens vocaux n'ont rien à envier aux grands Heldentenore du passé. Les qualités de la voix sont égales sur toute la tessiture, du grave bien plein à l'aigu triomphant en passant par un médium charnu de baryton. Le timbre est un brin impersonnel, mais assez agréable, sans nasalités. Son dernier acte est époustouflant de vaillance, d'autant plus, comme nous l'avons signalé, qu'il n'est pas soumis à la contrainte de chanter allongé. Malheureusement, il y manque cette fêlure, cette fragilité qui doivent exprimer la folie fiévreuse, quasi hallucinée, du personnage au bord de l'abime et dont la vie ne tient plus que par la force d'un amour surhumain. Il y a quelques années, aux côtés de Nina Stemme à Zurich, le ténor américain nous avait paru plus nuancé. Ce soir, notre Tristan meurt en trop bonne santé, mais peut-être s'agit-il d'être au diapason de la mise en scène qui n'en fait plus un mourant. On sera plus réservé sur Petra Lang. Comme on dit : « elle y arrive », mais la voix, plus proche du soprano lyrique que d'un authentique soprano dramatique, manque de largeur de timbre,  de moelleux, de richesse dans le médium. Les graves et le bas médium sont modérement audibles et l'aigu est plutôt à la va-comme-j'te-pousse. Au positif, le haut médium est assez beau, avec un timbre cristallin, mais l'émission est un peu fixe. Mutatis mutandis, on pense fugitivement à Gruberová, dont la chanteuse, excellente actrice, à également quelques tics scéniques. Dans un théâtre de répertoire, il y aurait largement de quoi passer une bonne soirée, mais pour un festival tel que celui-ci, la prestation est un peu insuffisante par rapport au niveau qu'on est en droit d'attendre. Georg Zeppenfeld est un roi Marke absolument remarquable, épatant dans sa composition de mafieux dédaigneux. Le tilmbre est somptueux, la projection impeccable, la musicalité parfaite : on se dit que la basse allemande pourrait remplir une salle rien qu'en en y chantant le Bottin. Christa Mayer est une très belle Brangäne, au timbre chaud et à la presence presque maternelle, perfectible dans son phrasé toutefois. Greer Grimsley possède une voix bien curieuse dont le vibrato augmente soudainement par paliers en fonction de la hauteur des notes, pour terminer par un curieux yodel à l'extrémité aiguë de la tessiture. Le jeune marin de Tansel Akzeybek offre une voix bien timbrée, mais un timbre désagréable de chanteur de cabaret berlinois. Raimund Nolte est un Melot efficace et Kay Stiefermann une jeune voix prometteuse.

La direction de Christian Thielemann est en tous points formidable. L'orchestre est somptueux, riche en détails, parfois inédits. Mais cette attention ne se fait jamais au détriment de l'homogénéité interne de chacune des scènes, ni de la conception d'ensemble de l'œuvre : le chef allemand unit ici l'infiniment petit et l'infiniment grand. Thielemann sait de plus galvaniser son orchestre au point d'obtenir des niveaux sonores jamais entendus cette saison, créant ainsi une dynamique exceptionnelle au service d'une tension incroyable. Bref, un grand moment de musique. 

 

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