Départs dans le bruit neuf

Turbulences vocales - Cité de la Musique - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | sam 21 Janvier 2017 | Imprimer

Rimbaud clôture son poème « Départ » extrait du génial et juvénile cycle Les Illuminations avec le vers suivant: « Départ dans l'affection et le bruit neufs ! », phrase ô combien évocatrice du concert du 21 janvier 2017 à la Cité de la musique. Evocatrice pas seulement parce que ce texte de l'auteur du Bateau ivre est utilisé dans l'une des pièces, mais aussi parce que cette soirée intitulée Turbulences vocales fait la part belle aux « bruits neufs » offerts par la riche palette de compositeurs sélectionnés par l'Ensemble Intercontemporain et son chef Matthias Pintscher. Avec sept compositeurs contemporains programmés, cet évènement inséré dans le cadre de la Biennale d'art vocal à la Philharmonie promet autant d'explorations vers de nouvelles sonorités.

La soirée s'ouvre sur une note de poésie lunaire avec Federico's little songs for children de George Crumb sur des poèmes pour enfant de Federico García Lorca. On reconnaît bien le compositeur américain tant dans le choix de l'instrumentation (soprano, flûtes et harpe, très propice à l'ambiance nocturne recherchée) que dans le style à la croisée du folk-song et de la musique contemporaine. Le traitement de la voix est assez traditionnel pour cette soirée qui nous promettait des turbulences, Crumb ne s'aventurant guère au-delà du Sprechgesang et de quelques sons chuchotés. Raquel Camarinha (l'une des Révélations aux Victoires de la Musique de cette année) interprète ces ballades et berceuses avec beaucoup de charme et de vivacité, et sa voix accepte toutes les vocalises exigées çà et là par le compositeur. Ajoutez à cela un beau dialogue avec ses partenaires Sophie Cherrier (aux flûtes) et Frédérique Cambreling (à la harpe) et le tableau était complet. Un seul regret nous vient du texte, car une meilleure mise en valeur des consonnes aurait pu faciliter la compréhension et la projection.

Si elle garde cette finesse de l'instrumentation, la pièce de Matthias Pintscher qui suit parle en revanche un langage tout à fait différent. La personnalité de Rimbaud aura fasciné le compositeur allemand puisque la série Monumento et son opéra L'espace dernier sont directement inspirés des textes et de la vie du poète. Monumento V, in memoria di Arthur Rimbaud, pour huit voix, trois violoncelles et ensemble propose une mise en musique de ce fameux poème des Illuminations. Trois vagues successives doivent s'accumuler avant de déclencher par un grand crescendo ce départ dont il est question (Grisey n'est pas loin, Lachenmann non plus). La musique qui joue sur des convergences vers des notes-pivot est aussi transparente qu'intelligemment construite. Les huit voix de femmes solidement incarnées par des membres de l'Ensemble Solistes XXI s'entremêlent dans une complexe polyphonie, laissant cependant transparaître les mots ou syllabes les plus importants du poème.

Après un premier entracte, c'est avec la soprano Hélène Fauchère que nous poursuivons notre voyage vocal. La pièce Lotófagos I, pour soprano et contrebasse de Beat Furrer sur un poème de José Ángel Valente, propose un traitement de la voix intéressant mais qui montre ses limites. Les jeux sur les nuances et les voyelles (mêlées aux harmoniques de la contrebasse de Nicolas Crosse) instaurent l'ambiance d'apaisement et d'oubli nécessaire au début de cette pièce qui s'inspire de l'épisode des Lotophages de l'Odyssée (on pense un peu à Sciarrino). La partie centrale en revanche, bien que basée sur le même principe compositionnel, s'avère redoutable car perchée dans la quarte aigüe de la soprano. Hélène Fauchère fait de son mieux, mais les sons à l'attaque difficile trahissent un manque d'aisance, à imputer (probablement) à l'écriture vocale. 

Se glisse entre deux performances vocales une pièce purement instrumentale (la seule de la soirée). On reconnait les marques du compositeur Franck Bedrossian dans We met as Sparks, pour flûte basse, clarinette contrebasse, alto et violoncelle: sons saturés, fendus ou éteints, riches contrastes lumineux et palette sonore exploitée jusque dans ses extrêmes limites. Peut-être le poème d'Emily Dickinson aurait-il pu être intégré au programme afin de permettre à l'auditeur de mieux saisir la pièce. 

Vito Žuraj n'est pas très connu en France, et c'est bien dommage. Originaire de Slovénie et principalement actif en Allemagne et en Autriche, le compositeur nous a concocté un farce musicale ubuesque épatante pour conclure cette deuxième partie. Dans Ubuquité que nous écoutions en création de la version française (réinstrumentée au passage), le narrateur nous invite à un tour du monde où s'enchainent listes, jeux de mots et blagues plus ou moins graveleuses. Le style est polymorphe, allant piocher dans le jazz, lorgnant sur les Mysteries of the Macabre d'un certain Ligeti et se référant explicitement au travail sur les citations de Bernd Alois Zimmermann (lui-même cité, tant dans la musique que dans le texte). Pour cette pièce, nous retrouvons Hélène Fauchère en forme olympique. Epaulée par un Pintscher précis et incisif, elle interprète cette musique protéiforme avec une aisance vocale et un jeu de scène à en faire pâlir une Barbara Hannigan.

Un deuxième entracte nous permet d'isoler la dernière partie, centrée autour de l'art du madrigal. Habilement enchâssé entre deux motets de Josquin Desprez, on découvre avec grand intérêt les Fragments d'Ausiàs March de Joan Magrané Figuera. Avec ces textes du XVème siècle espagnol, le compositeur renoue avec la tradition figuraliste que l'on pressent chez Josquin et qui trouve son apogée chez Monteverdi. Conçu pour cinq voix d'hommes et ensemble instrumental, on est saisi par l'efficacité des gestes musicaux qui accompagnent le texte. Figuera agit en véritable miniaturiste et on peut compter sur la direction de Pintscher pour en faire autant. Un peu déstabilisés dans le premier Josquin, les cinq membres de l'Ensemble Solistes XXI se révèlent peu à peu dans ces Fragments et offrent un sublime Plusieurs regrets.

Il est rassurant de voir que les choses n'ont pas changé depuis le début du siècle dernier, lorsque se côtoyaient des traitements de la voix aussi singuliers que ceux proposés par Strauss, Debussy, Puccini, Ravel, Janáček ou encore Stravinsky, le champ des possibles vocaux semblait infini. Que le lyricophile se rassure, ce champ ne s'est pas rétréci, car cent ans plus tard, la jeune générations de compositeurs a toujours de nouveaux départs à enclencher. 

 

 

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