Tours, la Sérénissime

Venezia, Carnevale 1729 - Tours

Par Clément Demeure | ven 12 Octobre 2018 | Imprimer

Faste entrée en matière pour les Concerts d’automne de Tours, sous la houlette de trois divas célébrant l’« apothéose du belcanto ». Avant Julia Lezhneva et Vivica Genaux, c’est Ann Hallenberg qui ouvre le bal avec un florilège d’airs datant de la saison du carnaval 1729 à Venise. Durant ces semaines bénies, les dieux de la musique se sont plu à rassembler la crème des chanteurs et les compositeurs les plus en vue sur les planches du San Cassiano et du San Giovanni Grisostomo. Ce dernier théâtre affichait les castrats Farinelli, Nicolino et Gizzi, tandis que la scène rivale pouvait compter sur deux étoiles tout juste rentrées de Londres, Senesino et Faustina Bordoni, au sein de fastueuses distributions. De quoi aiguillonner la muse des excellents Leo, Porpora, Giacomelli et Orlandini, chantres d’un style nouveau dont le public est avide. Évoquer ces glorieuses soirées, voilà un défi digne de la célèbre mezzo-soprano suédoise, qui a déjà prouvé qu’elle n’a pas froid aux yeux en affrontant l’héritage des castrats Farinelli et Marchesi, et dont le disque Carnevale 1729 a été justement célébré.

La soirée débute d’emblée par une page de virtuosité dans laquelle Leo semble avoir dressé un catalogue des aptitudes de Domenico Gizzi, vedette de la chapelle royale de Naples. Ce « Soffre talor del vento » est une belle introduction, à ceci près que l’ensemble nous paraît, comme au disque, manquer de la colère rentrée de César, sauf dans la partie médiane. Un peu moins de nonchalance donnerait plus de poids à cette démonstration de force. Supérieurement intelligente dans la gestion de ses moyens, Ann Hallenberg emplit le charmant Grand Théâtre de Tours de sa belle voix, dardant d’impeccables aigus et osant quelques graves profonds au fil du concert. Cette plénitude s’exprime dans le tendre « Mi par sentir la bella », écrit pour Senesino. Accompagnée par Roberto de Franceschi au hautbois, la chanteuse cisèle sa ligne avec goût. Après un sympathique concerto de Galuppi, dans lequel Il Pomo d’oro s’épanouit enfin pleinement, vient ce qui restera peut-être le plus beau moment de la soirée : la plainte d’Emilia adressée à son défunt époux dans Catone in Utica de Leo. Assumant sans faillir une tessiture sopranisante, la mezzo explose le cadre du concert et fait surgir la tragédie, le visage traversé d’expressions changeantes, jusque dans les silences. Soutenue par un orchestre ductile qui semble respirer avec elle, Ann Hallenberg vient rappeler à qui en douterait encore que l’opera seria est avant tout du théâtre, et peint superbement la figure douloureuse et vindicative de la veuve de Pompée. Le plus admirable reste l’éloquence avec laquelle le texte – dont on saisit chaque mot – est récité. Avec une telle maîtrise de la rhétorique baroque, les agilités trouvent leur juste place : elles ne décorent pas, elles expriment. La première partie se termine sur un air enlevé tiré du Gismondo romain de Vinci, inséré dans L’Abbandono di Armida à Venise : dirigé au premier violon par Zefira Valova, Il Pomo d’oro s’y distingue par son accompagnement contrasté, là percussif, ici frémissant, variant les éclairages au service d’une Hallenberg péremptoire. C’est pour cela que l’ensemble séduit : on peut trouver à redire sur quelques détails, mais la dynamique globale fonctionne diablement. La ligne est impeccable, et le souci de variété, y compris au sein d’un même numéro, témoigne d’un excellent sens du contraste et de la relance. De surcroît, la fusion expressive est parfaite avec Ann Hallenberg. Dans le concerto « Grosso mogul » de Vivaldi, Zefira Valova joue avec une telle franchise et une telle liberté que le public lui fait un triomphe.

La difficulté monte d’un cran en seconde partie, où deux extraits virtuoses d’Adelaide d’Orlandini encadrent « Bel piacer », page délicate composée pour Farinelli par Porpora. Dans cet extrait de Semiramide riconosciuta, la Suédoise est souveraine ; on pardonne un trille un peu timide face à tant de grâce, qui saisit la gravité de l’aria sous les atours galants. Confrontée au mythique castrat, la sirena Bordoni a manifestement voulu montrer toute l’étendue de son agilité inouïe, notamment le martellato ; Ann Hallenberg est poussée dans ses derniers retranchements, au point de brider un peu le swing de « Scherza in mar », et contrainte de puiser dans les ultimes limites de son souffle pour venir à bout du paroxystique « Non sempre invendicata ». Mais qu’importe si l’effort est parfois perceptible ! D’un ton altier, c’est bien la fière Adelaide qui crache sa détermination : la salle exulte. « More ? », feint d’interroger Hallenberg : fort bien, et ce sera une page qui a mis en difficulté jusqu’à Cecilia Bartoli. L’effroyable « In braccio a mille furie » figurait déjà au programme de l'hommage à Farinelli. Il faut de l’audace pour se lancer un tel défi après un récital éprouvant ! Mais la mezzo a du métier, et a encore amélioré sa gestion des traits aussi interminables que diaboliques que Porpora a conçus pour le gosier phénoménal de son élève, dans un flamboiement qui traduit les tourments du pauvre Mirteo. Le public s’accroche à son fauteuil, Hallenberg donne tout et tient bon sans renoncer un instant à l’expression : une victoire à l’arrachée qui la laisse à bout. La salle fait un triomphe aux artistes. Une spectatrice s’extasie : « Je suis à Venise ».

 

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