Un jour, une création : 30 juillet 1753, des troqueurs sachant troquer (ou pas)

Par Cédric Manuel | ven 30 Juillet 2021 | Imprimer

Bien avant la lessive innovante qui lave plus blanc que celle d’à côté, le patron de l’Opéra-Comique de ce début des années 1750, Jean Monnet, a bien remarqué qu’un produit d’appel made in Napoli a envahi son marché intérieur en passant par l’Académie royale de musique. Surtout qu’il a bien marché, ce petit opera-buffa du jeune prodige italien Giovanni Battista Pergolesi trop tôt disparu, cette Serva padrona pour laquelle tout Paris s’était empressé près de 20 ans après sa création napolitaine. Il lui faut frapper un coup de même nature quelques mois après ce phénomène et il se tourne vers une star du comique bien en vue à Paris, qui écrit des farces populaires qui relèvent du « genre poissard » (tout un programme), Jean-Joseph Vadé.

Ce dernier imagine – avec l’aide de La Fontaine dont il s’inspire largement, sans toutefois, comme le fait son modèle, aller jusqu’au bout de « l’échange… » – une petite histoire follement originale qu’il baptise Les troqueurs : Margot, dont on dira qu’elle n’a pas froid aux yeux, doit épouser Lubin. Fanchon, qui n’a pas tout à fait le même tempérament, doit épouser Lucas. On n’est pas sûr, on tergiverse et donc on échange… ou plutôt, on troque… Enfin, ce sont surtout les hommes qui veulent échanger. Leurs fiancées ne l’entendent pas vraiment de cette oreille et vont aussi sec grossir les traits de leur personnalité. À Lucas, qui se consume soudainement d’amour pour Margot, celle-ci lui annonce sans préavis qu’elle adore jeter l’argent par les fenêtres, faire ripaille et bombance à tout propos. Lucas se voit déjà sur la paille, lui qui ne roule déjà pas sur l’or. Son ami Lubin, lui, baille à s’en décrocher la mâchoire auprès de la très indolente Fanchon. Donc, les deux lourdauds se disent qu’il n’y a plus qu’à re-troquer. Mais ces dames refusent tout net. Ils n’avaient qu’à y réfléchir à deux fois et il faut dire que réfléchir deux fois, c’est quand même beaucoup pour nos gaillards. Mais à force de prière, de supplications, de promesses à la pelle, elles finissent pas se laisser convaincre et nous voici revenus à la case départ.

Pour mettre en musique cette pochade un peu éculée, on fait appel à Antoine Dauvergne, « batteur de mesure » à l’Académie royale de musique, qui deviendra bientôt le compositeur de la Chambre du roi. Comme on le lui demande, en pleine Querelle des Bouffons entre partisans de l’opéra italien et défenseurs de l’opéra français, Dauvergne réalise une musique très inspirée du style de Pergolèse, mais qui réussit à garder la saveur de l’opéra-comique à la française. Des Italiens prétendront néanmoins que l’œuvre est en réalité celle d’un de leurs compatriotes, ce qui suffit à montrer que Dauvergne a beaucoup lorgné du côté de la péninsule. L’œuvre réussit l’autre exploit de réconcilier (brièvement) Rameau et Rousseau empêtrés dans leur querelle. La pièce remporte un grand succès après sa création voici 268 ans à la Foire Saint-Laurent, où jouait la troupe de l’Opéra-Comique, et restera la partition la plus célèbre de Dauvergne. 

William Christie l’a enregistrée avec la Cappella Coloniensis avec ici Nicolas Rivenq et Jean-Marc Salzmann, bien décidés à… troquer, pardi ! Et si vous trouvez cet extrait trop court, l’intégrale se trouve aisément sur le net.

 

 

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