Sous des étoiles contraires

Werther - Nice

Par Tancrède Lahary | sam 05 Juin 2021 | Imprimer

Quelle intrigante proposition, que cette nouvelle production de Werther offerte pour la réouverture in extremis de l’Opéra de Nice avant la fin de la saison. Sandra Pocceschi et Giacomo Strada, assistés par Héloïse Sérazin situent l’action dans un temps indéfini, postapocalyptique, où la nature est morte. La communauté réunie autour du Bailli vit dans un bunker sous une serre où les personnages cultivent tomates, vin et autres vivres. Les saisons y sont récréées par un astre artificiel niché au sommet de la serre, tantôt soleil, tantôt lune.

Passé la surprise du postulat de départ, cette mise en scène se révèle magistrale par la force de ses symboles et la beauté de certains de ses tableaux. Tout se structure autour de deux thèmes clés, la nature et les corps célestes – chacun rappelant la force destructrice d’un destin implacable. Puisqu'elle a disparu, la nature, ravagée en dehors de la serre, et précairement recrée par les personnages sous cloche, prend les atours d’une pulsion de mort : la fascination panthéiste de Werther pour celle-ci n’en est alors que plus mortifère. Ses apparitions ne tiennent d’ailleurs pas du végétal, comme à l'accoutumée, car c’est au contraire le motif minéral qui domine. Werther, comme Charlotte, s’agrippent, dans les moments les plus dramatiques, à un rocher, suggérant tout à la fois la rigueur d’une nature inhumaine, le régime sisyphéen de la dépression ou encore l'image des héros romantiques de Caspar David Friedrich postés sur les rochers devant une nature folle. A cet égard, référence au romantisme évidente, les symboles cosmiques font sans cesse retour et imprègnent toute la mise en scène, plaçant le couple de Werther et Charlotte sous le régime des amants maudits par les étoiles, qu’il s’agisse de la magnifique promenade nocturne des deux amants à l’acte I qui se perdent parmi les étoiles d’un tableau, de la lente course d'une comète traversant la scène durant l’intermezzo vers l’acte IV, ou encore de la mort tragique de Werther percuté non pas tant par une balle de pistolet que par…une météorite fumante – procurant un splendide et désespérant tableau final, sublimé par les lumières de Giacomo Gorin.


© Dominique Jaussein

Les étoiles, le plateau vocal n’en manque pas ! Thomas Bettinger est un splendide Werther. L’émission et la clarté de la voix, ainsi que sa puissance évidente et facile, lui permettent de camper un Werther plein de jeunesse et de vigueur. Chaque scène est abordée différemment et la prestation n’est jamais monolithique : son Werther est instable, toujours traversé d’émotions différentes d’une scène à l’autre, la déception, la frustration, la passion, et même parfois l’ennui. Son « Pourquoi me réveiller ? » est un des sommets de la soirée, marquant par ses finales pleines de puissance et de souffle, des aigus aussi sonores que solides – le tout avec une aisance déconcertante forçant l’admiration. La Charlotte d’Anaïk Morel est de la même teneur car la perfection vocale est sidérante : elle propose, pour ce rôle, une voix dont la puissance est d’une texture sombre et obscure. L’air des lettres, puis des larmes, sont déchirants, mais c’est d’un simple « Dieu ! », lorsqu’Albert la confronte pour confier les pistolets à Werther, qu’elle vous fera suffoquer de larmes. Son jeu d’actrice et sa voix ne font qu’un dans ce lamento inexorable vers le désespoir : c’est une immense Charlotte. Le couple est d’une rare alchimie, et les retrouvailles dans l’acte III, où un simple toucher de main là aussi vous tire les larmes, comme les adieux, dans l’acte IV, trouvant les corps allongés et enlacés, sont de ces tableaux marquants qu’un spectateur gardera avec lui.

Jeanne Gérard propose une Sophie fascinante par sa justesse humaine très touchante : sans cesse sur un fil, elle oscille entre la sincérité d’un bonheur qu’elle veut partager, la conscience aigüe du drame qui se noue autour d’elle et une forme de déni indispensable à la survie de tous. Cette proposition est servie par une magnifique voix, déployant une subtile palette de nuances, passant habilement de la douceur bouleversante du velours lorsqu’elle console Charlotte à une puissance diaprée et lumineuse, dont le volume est particulièrement généreux, lorsqu’elle resplendit de joie. On retiendra pour longtemps la grâce déchirante de son pianissimo final « Dieu nous permet d’être heureux ! » qui contribue grandement à la beauté poignante des dernières mesures de l’opéra. Jean-Luc Ballestra campe de son côté un Albert somptueux traversé par une colère bouillonnante et une amertume toujours contenue. Sans jamais verser dans l’animosité, sa voix d’une force assez extraordinaire traduit tantôt la brutalité, tantôt la frustration impatiente à laquelle il est condamné. La scène de l’acte III durant laquelle il confie les pistolets à Charlotte est d’une intensité effroyable grâce à son jeu d’acteur extrêmement convaincant. In fine, Jean-Luc Ballestra et Anaïk Morel parviennent à tisser entre Charlotte et Albert une forme d’alchimie totalement toxique, qui est le parfait pendant de celle, lumineuse et touchante, entretenue entre Charlotte et Werther. Le Bailli d’Ugo Rabec est excellent : sa voix de basse a la profondeur digne de ce chef de clan de survivants, tout comme il en a la très belle stature. Le duo de Schmidt et Johann, servi par Thomas Morris et Laurent Deleuil est très convaincant, les voix sont radieuses et les jeux d’acteurs ce qu’il faut de comique – sans trop en faire, ce qui est très appréciable. Le duo de Kätchen et Brühlmann de Victoria Dupuy et Philippe Zang est quant à lui touchant, les deux personnages étant scéniquement bien mobilisés, ce qui doit être souligné.

La direction musicale de Jacques Lacombe révèle sa fine connaissance de Massenet. Particulièrement subtil, il met en lumière tous les contrastes de la partition et en fait ressortir les multiples couleurs, de la noirceur totale à la gaité infinitésimale. L’orchestre philharmonique de Nice transparaît dans toute sa précision et sa richesse des timbres, sans sacrifier à la belle osmose entretenue par Jacques Lacombe entre la scène et la fosse. De son côté, le Chœur d’enfants de l’Opéra Nice Côte d’Azur est tout ce qu’il faut de sautillant et de tendre, grâce à l’efficace direction de Philippe Négrel.

Au total cette production est un tour de force. Fascinante mise en scène, perfection du plateau vocal : tout trouve sa place, dans un parfait alignement des...planètes.

 

 

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