Adieu Kiri, adieu José

West Side Story - Edimbourg

Par Laurent Bury | mar 06 Août 2019 | Imprimer

En 1984, Leonard Bernstein avait dirigé le plus saugrenu des enregistrements possibles, en confiant les deux protagonistes de West Side Story à Kiri Te Kanawa et José Carreras, hallucinants exemples de contre-emploi à plus d’un titre : d’abord, ces deux artistes n’avaient guère à partager avec le monde du musical américain ; ensuite, demander à un ténor espagnol d’incarner un jeune Roméo étasunien d’ascendance polonaise qui s’éprend d’une Juliette portoricaine était un peu courir droit dans le mur. Si la présence du compositeur à la tête de l’orchestre pouvait passer pour une garantie d’authenticité, ces deux têtes d’affiche garantissaient un résultat des plus kitsch.

Trente-cinq ans plus tard, revoici un West Side Story réunissant des chanteurs d’opéra, et l’on s’inquiète d’autant plus en apprenant que le chef est bien plus familier des cantates de Bach que du répertoire de Broadway : Sir John Eliot Gardiner dirigeant Bernstein, est-ce bien raisonnable ? Le festival d’Edimbourg ne s’engageait-il pas dans une voie bien téméraire ?

Pas du tout, car le chef baroqueux, s’il a attendu longtemps avant de la diriger, connaît l’œuvre de longue date, depuis son adolescence en tant qu’auditeur, et depuis ses études avec Nadia Boulanger en tant qu’étudiant de la partition. C’est en toute conscience de l’extrême diversité des styles présents dans cette musique qu’il l’aborde, et avec la liberté que son expérience lui autorise dans le répertoire auquel on l’associe davantage. L’entendre à la tête du Scottish Chamber Orchestra est un vrai régal, en particulier dans les passages les moins violents, comme le prélude instrumental de « I Feel Pretty » où la valse se fait presque viennoise, ou dans « One Hand, One Heart », où l’on savoure tout le moelleux des violoncelles. Mais les moments plus percussifs ne manquent en rien de dynamisme. « America » pourrait être un rien plus vif, mais il faut aussi respecter les exigences d’intelligibilité du texte.

Car même pour cette version de concert sonorisée, c’est à des « voix d’opéra » que Sir John Eliot Gardiner a fait appel, mais sans réitérer l’erreur de Bernstein, loin de là. Libéré de toute nécessité de pousser la voix, Alek Shrader est un Tony stylé, le plus poète que l’on puisse imaginer, et la mise en espace réglée par Stephen Whitson l’aide à incarner un personnage déchiré entre deux mondes. Voix fraîche et fruitée, timbre charnu et aigus limpides, Sophia Burgos est une exquise Maria : native de Chicago mais d’ascendance hispanique, elle n’a aucunement à forcer le trait pour être l’héroïne imaginée par Arthur Laurents et Stephen Sondheim, et son accent ne sonne jamais fabriqué. Bien heureux ceux qui entendront, toujours sous le direction de Gardiner, sa Teresa de Benvenuto Cellini à la Côte Saint-André fin août ou à Versailles début septembre. L’Anita d’Andrea Baker fait forte impression par la richesse de ses graves et par son engagement dramatique, notamment dans son duo avec Maria. Carmen Ruby Floyd lui donne une réplique très adéquate dans « America » ainsi que dans « Somewhere ». Parmi les petits rôles, on remarque notamment Ryan Kopel, très présent dans « Officer Krupke » (signalons au passage que, dans cette version où les dialogues parlés sont presque intégralement supprimés, les deux ou trois répliques du policier sont dites par… Sir John Eliot Gardiner en personne). Les excellents artistes du chœur sont soit des membres du National Youth Choir of Scotland, soit des étudiants ou jeunes professionnels venus des Etats-Unis.

Cet hymne à la tolérance, plus que bienvenu à l’heure où se dressent des murs le long des frontières, aura-t-il une vie au-delà des deux représentations données à Edimbourg ? On le souhaite vivement, et pourquoi pas à travers un enregistrement qui prouverait que West Side Story par des chanteurs d’opéra, c’est possible, à condition d’oublier Kiri et José.

 

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