Voyage au bout de l’enfer

Winterreise - Aix-en-Provence

Par Christophe Rizoud | sam 12 Juillet 2014 | Imprimer

L’enfer est pavé de bonnes intentions. Celle de William Kentridge, plasticien, cinéaste, metteur en scène de théâtre et d’opéra, était de « faire un cycle de films comme un cycle de Lieder ». Après concertation avec Markus Hinterhäuser et Bernard Foccroulle, son choix s’arrête sur Winterreise, ce recueil de 24 mélodies composé en 1827 par un Franz Schubert plus dépressif que jamais. A partir de pellicules déjà existantes, un patient travail de montage donne naissance à 24 clips destinés à accompagner l'interprétation du cycle. Leur sujet ? Rien de très réjouissant, on s'en doute : des paysages désolés, des visages froissés, des lits défaits qui, en noir et blanc, évoquent le départ, l'abandon, la souffrance, la solitude, la mort, tout ce que la partition de Schubert suggère déjà. Chaque auditeur ayant – on le suppose – suffisamment d'imagination pour projeter sur la musique ses propres images, l'œil se détourne très vite d'un écran paraphraseur pour se concentrer sur l'essentiel, à savoir Matthias Goerne.

Car ce que propose le baryton s'avère infiniment plus éloquent que ce que donne à voir William Kentridge. Tout au mieux reconnaît-on aux projections le mérite d’inviter le chanteur à davantage d’extraversion. D'abord collé au piano, le corps peu à peu se met en mouvement et participe à l’interprétation. Dans une demi-obscurité, la silhouette n'est pas figée comme souvent dans les récitals mais mouvante au gré du texte : agitée, courbée, penchée en avant tel le roseau battu par les vents. Le chant, lui, est connu tant Matthias Goerne a déjà promené son Winterreise sur scène et sur disque mais la richesse de son vocabulaire continue de fasciner. Mouvant, lui aussi, dans son expression, constamment renouvelé, habité cela va sans dire, fascinant. Il faudrait plusieurs écoutes pour en saisir la totalité des intentions, comme il faudrait plusieurs voyages pour embrasser la diversité des paysages traversés. Sans temps mort, afin que la musique ne desserre pas son étreinte, le voyageur arpente d'un pas, tantôt mesuré – voire retenu –, tantôt alerte, les chemins de sa nuit. Empathique, le piano de Markus Hinterhäuser se recroqueville lorsque la voix cède à l'accablement ou, à l’inverse, déplie ses ailes si le chant, soudain lyrique, gronde. C'est peut-être ce qui caractérise cette interprétation et que l'approche proposée par William Kentridge – on n'ose, à l'instar du programme, parler de mise en scène – encourage : un volume, une emphase même, inattendus dans ce répertoire. À l'opposé de ces éclats, le ton parfois las laisse à penser que le baryton, trop investi, commence à fatiguer. Mais cette fatigue, simulée, est moyen d’expression. Que le texte s'exalte et la voix retrouve sa force, rugit, se débat pour finir sa course au bord de l'abîme, dans une lumière d’espoir revendiquée mais – avouons-le – difficile à percevoir.

Matthias Goerne s'éponge le visage et avant de saluer le public serre dans ses bras son compagnon de voyage. La chemise de l'un, la veste de l'autre, mouillées de sueur, montrent combien physique aussi est l'exploit. De là à considérer Winterreise comme un opéra, il n'y a qu'un pas. Etait-il nécessaire de franchir ?

 

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