Au début des années 1920, la Hongrie est exsangue. Après la guerre et la conclusion du traité de Trianon, elle n’a plus qu’un tiers des territoires qu’elle couvrait précédemment. Zoltán Kodály, qui a alors presque 40 ans, est un compositeur déjà reconnu et qui, comme son grand ami Bela Bartók, se passionne pour l’ethnomusicologie et il est même diplômé en la matière. Comme ce dernier, qui l’a beaucoup défendu, il recueille depuis des années des fragments de musiques folkloriques et traditionnelles.
Dans ce contexte morose pour ses compatriotes et fort de ces recueils, Kodály projette d’écrire une partition pour la scène. Il développe des projets de collaboration avec Béla Balázs – qui fera le Château de Barbe-Bleue avec Bartók – puis avec le romancier Zsigmond Móricz. Mais il n’aboutissent pas.
C’est finalement un projet formé avec Béla Paulini, écrivain humoriste, mais aussi illustrateur populaire et exact contemporain de Bartók (1881-1945), et avec Zsolt Harsányi, dramaturge et biographe de Liszt ; qui voit le jour.
Ce projet vise à adapter la grande épopée comique Az obsitos (Le Vétéran) que l’écrivain et poète János Garay (ou plutôt Garay János , puisqu’en magyar, on met le nom avant le prénom) avait publié en 1843 et qui constitue l’un des grands ouvrages de la littérature hongroise. Garay s’était inspiré d’une figure bien connue et réelle : celle de Johannes Háry, ancien soldat de l’armée impériale à l’époque de François Ier (celui du Saint-Empire, au XVIIIème siècle). On racontait que le vétéran passait de taverne en taverne dans son village de Nagyabony, qui se situe aujourd’hui en Slovaquie. Il y enchainait des récits fantastiques sur ses grands exploits qu’il racontait à ses compagnons de beuverie que Garay croque avec gourmandise : le juge bedonnant, l’étudiant sceptique etc. Dans l’adaptation pour la scène, il jure qu’il a vaincu à lui tout seul l’empereur Napoléon et qu’il était l’amant de l’impératrice Marie-Louise d’Autriche. Comme on sait, là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir !

Paulini et Harsányi adaptent l’ouvrage de Garay sans le refondre totalement, et versifient surtout les dialogues. On leur reprochera d’ailleurs une certaine pauvreté du livret. Mais elle permet à Kodály de mettre la musique au premier plan, et c’était bien l’objectif.
Le compositeur va puiser dans les chants et danses populaires patiemment recueillis depuis plus de 20 ans pour porter cet héritage culturel sur la scène de l’Opéra national de Budapest. Pour cela, il adopte la forme du singspiel : des dialogues parlés qui alternent avec des chansons directement inspirées du folklore hongrois, y compris dans l’instrumentation. On note ainsi l’utilisation du cymbalum, instrument traditionnel typique de la région.
La composition s’étale sur les années 1925 et 1926. Elle ne se passe pas toujours très bien et il faut repousser la création à l’automne 2026, même si Kodály court toujours après le temps au dernier moment. Pour s’en sortir, il doit aussi, comme tant de ses illustres prédécesseurs, piocher dans sa propre production passée pour combler des manques, comme par exemple l’intermezzo que lui demande le directeur de l’opéra de Budapest pour occuper le changement de décors entre la première et la deuxième aventure racontée par Hary. Kodály recycle pour l’occasion une partition qu’il avait arrangée quelques années auparavant pour la musique de scène d’une pièce de Zsigmond Móricz.
Signe que cette œuvre burlesque, que Kodály appelle affectueusement « Jeu de chansons », s’inscrit pleinement dans la tradition magyare, le compositeur ouvre sa partition sur un étonnant éternuement orchestral.
L’opéra s’ouvre sur l’un des gestes musicaux les plus célèbres du XXe siècle : un « éternuement » orchestral que le compositeur a expliqué à son éditeur viennois : « Selon la superstition hongroise, si une affirmation est suivie de l’éternuement de l’un des auditeurs, il s’agit d’une confirmation de sa vérité ».
Car évidemment, comme avec le baron de Munchaüsen et comme bientôt avec Tartarin de Tarascon, ce préambule ironique rappelle que les récits de Háry sont évidemment des mensonges, que la fable elle-même vient confirmer. « Háry János est la personnification de l’imagination du conteur hongrois. Il ne raconte pas de mensonges, il imagine des histoires, c’est un poète. Ce qu’il raconte n’est peut-être jamais arrivé, mais il l’a vécu dans son esprit — c’est donc plus réel que la réalité (…) Chaque Hongrois est un rêveur. Il fuit la triste réalité des siècles… vers le monde des illusions » écrit Kodály. Le fanfaron du village incarne donc un peu le rêve hongrois, ce que la critique relèvera d’emblée.

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La première, voici tout juste 100 ans, est dirigée par Nándor Rékai et l’accueil est triomphal. Bien que le livret soit critiqué pour ses faiblesse, les commentaires sont presque unanimes pour saluer un chef d’œuvre de l’art hongrois. En voici un florilège :
« La musique de Háry montre au public la gloire de l’esprit hongrois, mais elle rappelle aussi sur scène le peuple, comme un memento, pour que le public sache à qui il doit rendre grâce de cette gloire. Le magnifique couronnement de cette musique est l’immense chœur final, qui tisse en hymne élevé les motifs de la chanson populaire Tiszán innen, Dunán túl [« En deçà de la Tisza, au-delà du Danube »]. » écrit István Péterfi dans Magyar Hírlap dès le lendemain.
Pour Gyula Fodor, dans Esti Kurir, « La musique de Kodály est hongroise jusqu’à la racine ; tout ornement et fioriture étrangères en ont été arrachés. Si tu as vécu parmi les Hongrois, à l’audition de cette musique ton âme exulte comme l’écho de Tihany. C’est, dans sa pureté virginale, la langue musicale hongroise — celle qu’on avait étouffée, opprimée, cachée parmi les musiciens du peuple. Et c’est dans cette langue qu’un grand poète te parle. »
Même pour Aladár Tóth, l’un des plus féroces contre les librettistes, « c’est avec une intuition presque stupéfiante que cette musique d’une richesse éblouissante se rend maîtresse des situations les plus diverses. Et c’est là l’essentiel : au sein même de cette diversité, il nous a placés devant une seule et immense idée poétique (…) Ce qui élève véritablement Háry János à l’éternité, c’est naturellement la musique de Zoltán Kodály. »
Et last but not least, l’ami Bartók résume l’œuvre d’une phrase restée célèbre : il s’agit d’ « une véritable apothéose de la musique paysanne hongroise », alors que les critiques à l’étranger parleront d’un « Don Quichotte hongrois », peint en couleurs impressionnistes.
Fort de ce triomphe, Kodály tire une suite d’orchestre de sa partition, comme le lui aurait suggéré Bartók. Cette suite sera créée le 24 mars 1927 et Kodály dirigera lui-même la première hongroise le 17 mars 1929, jour de l’anniversaire de sa femme Emma, avec la Société philharmonique de Budapest — concert auquel assistèrent Bartók et sa femme Ditta, qui dédicaceront ainsi la partition du chef : « Emma, c’est un grand jour aujourd’hui ! Nous t’en souhaitons beaucoup d’autres ! B et D, 17.3.1929. »
Háry János est probablement l’une des œuvres les plus célèbres et les plus jouées – surtout la suite – de son auteur. Le « Jeu de chansons » l’est peut-être un peu moins, mais son enregistrement par István Kertész avec comme récitant un Peter Ustinov (en anglais) qui interprète tous les personnages de sa voix inimitable, donne à cette partition un éclat joyeux et un brin suranné au charme irrésistible. Et il éternue à la fin aussi… Tout était donc vrai ?…
