On sonne à la porte d’une légende, on entre dans son salon, on pose un enregistreur sur une table, on vérifie que le voyant rouge s’allume, puis l’on fait comme si tout cela était naturel. Ce ne l’est jamais tout à fait. Surtout lorsque la légende en question s’appelle Felicity Lott.
La maison avait quelque chose d’un refuge. Pas un décor de diva. Pas une vitrine. Plutôt un intérieur où les objets semblaient avoir lentement trouvé leur place, comme les rôles dans une carrière. Des livres, des souvenirs, des couleurs chaleureuses. Je lui fis remarquer la teinte pêche des coussins et des murs, qui me rappelait presque la chambre de la Maréchale. Elle sourit. Ce n’était pas complètement un hasard : elle me parla de Glyndebourne, d’Octavian, des décors, de cette couleur qu’elle avait toujours aimée, chaleureuse, réconfortante, et des couchers de soleil, dans sa maison du Sussex, qui venaient parfois allumer les murs de cette nuance-là.
Nous avions commencé par le jardin. La dernière fois que je l’avais interviewée, elle jardinait. Je lui demandai quelle place ce jardin occupait dans sa vie. Elle me répondit qu’elle l’aimait beaucoup, même si, longtemps, il avait été “le domaine” de son mari. Elle se disait plus douée pour la démolition que pour la planification. Tout commençait à repousser, les crocus, les petits signes du printemps. Pendant le confinement, elle avait été heureuse d’être à la maison. Le jardin, peu à peu, était devenu davantage le sien.
On peut toujours tenter des métaphores. Le chant et le jardinage, par exemple. Planter, attendre, laisser faire. Felicity Lott n’était pas certaine d’y avoir pensé ainsi. Le chant lui semblait plus immédiat, même si l’on peut passer une année sur un rôle de Strauss. Mais très vite, les framboises surgirent dans la conversation. Elle n’en voulait plus. Il fallait les protéger, poser des filets, puis délivrer les oiseaux qui s’y prenaient. Elle aimait les oiseaux. Les framboises partirent donc, remplacées par quelques arbres. Cette année, disait-elle, on attend.
Voilà Felicity Lott. Une immense carrière peut tenir, soudain, dans une histoire de framboises et d’oiseaux coincés dans des filets.
Elle parla ensuite de son mari, Gabriel Woolf, dont on m’avait dit la veille qu’il possédait “la plus belle voix d’Angleterre”. Elle approuva sans hésiter. Elle l’avait rencontré dans Le Roi David de Honegger : elle chantait la partie de soprano, lui était récitant. Coup de foudre, disait-elle. Elle n’avait jamais entendu une voix pareille, sauf à la radio. Plus tard, elle le revit à la télévision, très jeune, dans Les Chevaliers de la Table ronde, auprès d’Ava Gardner. Il y incarnait Perceval. Il avait vingt et un ans, il était très beau. “Mais la voix est pareille”, ajouta-t-elle.
On pourrait écrire tout un portrait sur cette phrase.
Felicity Lott a toujours chanté. À deux ans déjà, sa mère l’avait enregistrée dans de petites chansons. Dans sa famille, tout le monde chantait. Elle ne pensait pourtant pas faire carrière. Elle étudia le français, passa une année comme assistante d’anglais à Voiron, près de Grenoble, et s’inscrivit au conservatoire presque pour occuper ses journées. Là, une professeure merveilleuse, Élisabeth Maximovitch, l’adopta presque et lui dit que, si elle travaillait un peu, peut-être pourrait-elle faire quelque chose. De ces phrases dites à temps dépendent parfois des vies entières. Plus tard, un pianiste homosexuel dont elle tomba amoureuse — sans savoir alors très bien ce que cela voulait dire — l’accompagna à ses auditions londoniennes. Elle obtint une bourse pour la Royal Academy of Music. Petit à petit, elle fit des choses. C’est ainsi qu’elle raconte une carrière qui, pour nous, ressemble à un roman : petit à petit.
On dit souvent de Felicity Lott qu’elle possède l’une des plus belles dictions françaises du monde lyrique. Elle s’en étonne encore. “C’est dingue”, disait-elle, presque triste de sentir que son français parlé, faute de pratique régulière, lui échappait parfois. Le texte, pourtant, avait toujours été essentiel. Elle avait étudié la langue, aimé la poésie française, peut-être parce qu’elle lui permettait une émotion légèrement tenue à distance. La poésie anglaise la gênait davantage. Dans sa famille, disait-elle, on avait du mal avec les sentiments. Le français lui offrait une robe différente. Lorsqu’elle l’enfilait, elle devenait quelqu’un d’autre. “Je suis beaucoup plus intéressante en français qu’en anglais”, ajouta-t-elle, avant de se reprendre aussitôt, naturellement.
Cette idée de la robe française lui va merveilleusement. Chez Felicity Lott, le français n’a jamais été une coquetterie d’étrangère. C’était un costume intérieur, une manière d’approcher l’émotion sans s’y noyer, un léger déplacement de soi. Peut-être est-ce pour cela qu’elle chanta si bien Hahn, Poulenc, Messager, Offenbach. Jamais comme une propriétaire. Toujours comme quelqu’un qui avait reçu les clés d’une maison et s’efforçait de ne rien déranger en y entrant.
Nous avons parlé de la Maréchale. Comment faire autrement ? Il existe dans Der Rosenkavalier une tristesse qui semble avoir été écrite pour elle. Ce moment où la Maréchale voit Octavian lui échapper, comprend que la jeunesse s’en va où elle doit aller, et trouve en elle la grâce de ne pas retenir ce qui n’est déjà plus à elle. Felicity Lott avait chanté Octavian à Glyndebourne, puis la Maréchale. Elle connaissait donc les deux côtés du miroir : l’élan du jeune amant et la lucidité de celle qui le regarde partir. Elle disait que ce rôle parle à chacun, parce que chacun voit passer quelque chose. Pas si vite, peut-être. Mais cela passe.
Elle se souvenait de ses débuts straussiens, de Glyndebourne, de John Cox, de John Pritchard, de ces metteurs en scène et chefs qui semblaient tout accorder à la musique. Elle n’avait pas reçu, disait-elle, une véritable formation de comédienne. Mais avec Strauss, avec Hofmannsthal, avec cette musique et ce texte, tout venait. En Octavian, elle pleurait réellement. Les larmes tombaient sur la scène. Au troisième acte, lorsque la Maréchale laisse partir le jeune homme vers Sophie, elle y voyait l’une des formes les plus hautes de la grâce.
Puis vint La Belle Hélène. Bruxelles s’en souvient encore. Laurent Pelly, Marc Minkowski, Michel Sénéchal, Offenbach, le triomphe, le rire, l’intelligence. Elle raconta son inquiétude initiale. Elle avait vu autrefois une mise en scène vulgaire et horrible de l’ouvrage, ne connaissait pas encore Minkowski ni Pelly, et redoutait de s’engager dans une aventure douteuse. Elle arriva aux premières répétitions, vit Stéphanie d’Oustrac et Magali Léger, jeunes, belles, à moitié nues, tandis qu’elle devait, elle, presque sexagénaire, incarner la plus belle femme du monde. Comment faire ? On lui répondit : c’est votre rêve. Vous rêvez que vous êtes la plus belle femme du monde. N’importe qui peut faire cela.
Le génie comique tient parfois dans cette permission.
Elle adora l’expérience. Elle aurait voulu la reprendre, partir en tournée, faire cela le reste de sa vie. Après, disait-elle avec une pointe de malice et de regret, on ne lui proposa plus de rôles sérieux. La Grande-Duchesse de Gérolstein suivit. Offenbach encore. Les militaires. Le pouvoir. Le désir. Elle riait, mais voyait très bien ce que ces œuvres disent du monde. Offenbach, avec sa légèreté apparente, savait parfaitement où frapper.
Parler de fin de carrière avec une artiste de cette trempe est une opération délicate. Elle disait avoir toujours eu peur de continuer trop longtemps. Il faut laisser aux gens le souvenir de quelque chose de convenable, ne pas montrer tout ce qui ne va plus. Elle chante encore, dans de plus petits lieux, et cela lui plaît. Les grands rôles dramatiques, non. Plus maintenant. Restent la musique légère française, Messager, Offenbach, Poulenc, les textes, les mots, la malice. Ce qui lui manque, disait-elle, ce ne sont pas les applaudissements. C’est le contact. Les copains. Les musiciens. Faire de la musique fait du bien. Chanter fait du bien.
De là, sans transition réelle, elle parla de ce que la musique apporte aux enfants, aux personnes atteintes d’Alzheimer, à ceux qui n’ont pas parlé depuis des mois et qui, soudain, recommencent à chanter. Elle s’indignait que cela ne soit pas davantage reconnu. La musique, pour elle, n’était pas réservée aux gens qui ont de l’argent. Elle est pour tout le monde. La Reine de la Nuit, disait-elle en chantonnant presque, ferait rire et vibrer n’importe quel enfant. Tout cela est drôle, amusant, vivant. À l’inverse, elle supportait mal le vacarme contemporain. La musique partout, dans les magasins, dans les rues. “Un peu de calme.” Dans sa maison, elle oubliait parfois de mettre la radio ou de la musique. Elle restait dans le silence. Cela fait du bien. On peut réfléchir.
Il y eut alors quelque chose d’émouvant dans cette maison londonienne : une grande chanteuse, dont la vie avait été faite de voix, d’orchestres, de scènes, d’applaudissements, de langues et de personnages, défendait le silence comme on défend un jardin. Non pas le silence vide, mais celui où quelque chose peut repousser.
Elle parle aujourd’hui volontiers aux jeunes chanteurs. Longtemps, elle n’avait pas voulu enseigner, parce qu’elle ne savait pas exactement comment elle chantait. Elle avait été guidée par les images, par l’émotion, par le texte. Bien sûr, il y avait une technique, sans quoi la carrière n’aurait pas duré. Mais elle n’avait jamais aimé qu’on lui explique trop mécaniquement où placer la langue, quoi relever, quoi baisser. Si l’on pense au texte, disait-elle, cela aide beaucoup. Transmettre, faire passer le texte. Et, pour la musique française, cette phrase merveilleuse : il faut sourire et chanter par les yeux.
Sourire et chanter par les yeux. Voilà peut-être tout Felicity Lott.
Je lui demandai quelles mélodies elle emporterait avec elle jusqu’au bout. Question impossible, évidemment. Elle cita Liszt, Mahler, Hahn, Poulenc, Messager. À Chloris. Si mes vers avaient des ailes. Les Chemins de l’amour. J’ai deux amants. Puis les souvenirs affluèrent. Jean Gaudon, professeur de français à Royal Holloway, spécialiste de Victor Hugo, qui l’encouragea plus tard à enregistrer un disque de mélodies sur Hugo. Harmonia Mundi le fit. Ce fut son premier disque de récital. Elle parla aussi d’Élisabeth Maximovitch, à Grenoble, et de Graham Johnson, son “mari musical”. Les vies se construisent ainsi, disait-elle en substance, par des rencontres presque fortuites qui vous font prendre un autre chemin.
À la fin, nous avons parlé du miroir. De ce que l’on y voit lorsqu’on chante la Maréchale à trente-cinq ans, puis beaucoup plus tard. L’interprétation change-t-elle ? Peut-être pas autant qu’on le croit. Mais tout le reste, oui. Elle évoqua alors sa mère, morte très âgée, merveilleuse jusqu’à quatre-vingt-seize ans, vivant seule dans sa maison, s’intéressant toujours aux plus jeunes, aimant sortir, faire la fête, boire un gin tonic. Elle allait chanter à l’église du village habillée comme pour un défilé de mode. Felicity, elle, arrivait en jean et t-shirt. Sa mère la regardait et lançait : “Eve, you let yourself go !” Alors Felicity essayait, disait-elle, de ne pas se laisser aller.
C’est à ce moment-là, je crois, que la rencontre a basculé. On ne parlait plus seulement de rôles, de diction, de carrière ou de souvenirs glorieux. On parlait de tenue. Non pas d’élégance extérieure, même si elle n’en manqua jamais. De tenue intérieure. De cette manière de continuer à aimer, à rire, à chanter, à se souvenir, à recevoir chez soi, à parler des oiseaux, des couleurs pêche, des jeunes chanteurs, de sa fille, de sa mère, d’Offenbach, de Strauss, de ceux qui ne sont plus là et qui, par la musique, demeurent tout de même un peu dans la pièce.
Après l’entretien, Lia avait les larmes aux yeux. Moi aussi, presque. Felicity Lott dit qu’elle pleurait tout le temps. Nous avons encore parlé de Rosenkavalier, de la Maréchale, de ces musiques qui savent mieux que nous ce que perdre veut dire. Puis la conversation continua, comme souvent lorsque l’enregistreur devrait déjà être rangé. Elle évoqua un café de Clerkenwell Road, le Fidelio Café, où de jeunes chanteuses avaient interprété le trio du Chevalier à la rose. Elle ne voulait pas être au premier rang. C’était trop fort. Elle se souvenait, précisait, retrouvait les noms, les visages, les scènes, les costumes. Une mémoire en train de faire son jardin.
En sortant, nous avons parlé du train, du passeport, de ces petites choses qui ramènent toute rencontre à la logistique du retour. C’est peut-être très bien ainsi. Les grandes dames vous reconduisent rarement avec des trompettes. Elles vous demandent si le train fonctionne.
Dame Felicity Lott nous avait reçus chez elle. Elle avait parlé du jardin, du chant, du français, de Strauss, d’Offenbach, du silence, des oiseaux, de sa mère, de sa fille, de ceux qui nous accompagnent et de ceux qu’il faut laisser partir. Elle avait ri souvent. Elle avait chantonné un peu. Elle avait laissé passer, dans chaque phrase, quelque chose de cette grâce qui n’est jamais mièvre parce qu’elle a beaucoup travaillé, beaucoup aimé, beaucoup compris.