Tout a commencé juste après la création de son oratorio Paulus, en mai 1836 à Düsseldorf. Felix Mendelssohn, fort du succès remporté à cette occasion dans un genre qui n’était plus tellement en vogue depuis plusieurs décennies et en particulier depuis les oratorios de Haydn, souhaite ardemment en composer un autre. Déjà, il pense à Saint-Pierre ou à Elias. Un premier livret est même esquissé alors que le compositeur se trouve à Londres et il l’élabore avec Karl Klingemann, un ami proche, poète et musicien, qui exerce alors les fonctions d’ambassadeur du royaume de Hanovre à Londres, dont le souverain était précisément le roi d’Angleterre, ce qui rendait sans doute la fonction assez originale.
C’est cependant un pasteur anglais, James Barry, qui fait parvenir à Mendelssohn un projet de livret autour du prophète Elias quelques mois plus tard. On peut penser que ce projet fait pencher le compositeur vers cette figure biblique, mais il se trouve qu’il n’en fait plus rien pendant huit ans. Et puis, en 1845, les organisateurs du Festival triennal de musique de Birmingham, créé en 1768 mais permanent depuis 1784, sollicitent Mendelssohn pour une œuvre chorale à créer lors de la session suivante, prévue pour 1846. Ce Festival est alors l’un des plus prestigieux rendez-vous musicaux d’Europe et Mendelssohn le connaît bien pour y avoir, justement, dirigé son Paulus l’année suivant la création de Düsseldorf puis sa symphonie n°2 (Chant de louanges) en 1840. Les sociétés chorales, véritable marqueurs de la vie musicale Outre-Manche sont alors en plein développement et c’est sans doute là que le genre des oratorios est resté le plus vivace, notamment au travers de ceux de Haendel, le plus anglais des Saxons !
Ces deux éléments réunis ont donc poussé le comité directeur du Festival à se tourner vers Mendelssohn qui est alors l’incarnation du retour au genre et aussi le re-découvreur de Bach et de ses centaines de partitions sacrées en Europe.
Mendelssohn ressort le livret reçu des années auparavant au sujet du prophète Elias et qui s’appuie sur le Livre des Rois, qui raconte notamment la lutte en Israël entre les invocateurs de Jehovah et ceux qui adorent le dieu Baal. Le compositeur reçoit par ailleurs l’aide de Julius Schubring, qui avait rédigé le livret de Paulus.
Mendelssohn aurait pu tenir là un grand sujet d’opéra, genre bien plus en vogue à l’époque. Voici d’ailleurs quelques années qu’il cherche à en écrire un. Mais la commande ne le permet guère cette fois : le public anglais adore les oratorios et la musique sacrée, il n’attend pas une œuvre lyrique, ni même, à certains égards, dramatique. Le thème lui-même, très religieux, aurait sans doute pu souffrir d’une théâtralisation, en tout cas pour les esprits du moment. Pour autant, on retrouve beaucoup de théâtre et de drame dans la musique et Haendel n’était pas le dernier à mélanger un peu les genres. Mendelssohn, très sensible à ces questions, n’a pas voulu provoquer ni heurter ses propres convictions, lui qui est issu d’une famille d’origine juive convertie au protestantisme. Enfin, les caractéristiques du Festival ne permettaient guère d’envisager un opéra, que Mendelssohn n’écrira donc jamais. Ce qui n’empêchera pas, plus près de nous, des tentatives de mise en scène de l’oratorio (on pense notamment à Vienne puis Lyon il y a quelques années)
Le compositeur affirmera qu’il a travaillé sans relâche pendant huit mois à la partition, qu’il orchestre richement et qu’il rapproche des grandes fresques haendéliennes dont les Anglais raffolent. Plusieurs chorales doivent participer à la création et les répétitions peuvent réellement commencer quand la dernière arrive à Londres, quelques jours seulement avant la première, car c’est à Londres que Mendelssohn supervise la préparation. Pour l’occasion, le texte est traduit en anglais par William Bartholomew et tout ce petit monde, à la pointe du progrès, part en train pour Birmingham. Mendelssohn est très anxieux. A Cécile Jeanrenaud, son épouse, il avait écrit au mois de juillet : « Je ne suis pas sûr que ce soit assez bon. Les gens attendent tant de moi… Et si je les déçois ?… ». Il reprend des morceaux entiers, les travaille, les retravaille, les reprend encore, jusqu’au dernier moment.
Au matin du 26 août 1846, Mendelssohn se hisse sur le pupitre du Town Hall de Birmingham avec face à lui plus 400 exécutants, dont près de 300 choristes avec l’illustre baryton Joseph Staudigl dans le rôle titre et celle que l’on surnommait « le rossignol suédois », Jenny Lind pour la partie de soprano. Un peu plus de deux heures plus tard, le triomphe confine pourtant au délire. Le public réclame que l’on bisse plusieurs morceaux. « A la fin, il y eut un silence de quelques secondes, puis une ovation comme je n’en ai jamais entendu. Les gens pleuraient, criaient… C’était comme si l’œuvre leur appartenait déjà » écrit Mendelssohn à sa famille. Cet immense succès n’empêchera pas Mendelssohn de remanier sa partition quelques semaines plus tard, pour créer cette seconde version à Londres devant le couple royal l’année suivante, quelques mois seulement avant sa mort. Berlioz, présent à Londres pour cette seconde mouture qu’il entend le 17 novembre 1847, écrira au mois de janvier suivant au critique britannique « J’ai éprouvé dernièrement une grande émotion musicale en entendant l’Elie de Mendelssohn. C’est admirablement grand et beau. Nous avons tous ressenti bien vivement la perte de cet éminent artiste; c’est un rude coup que la mort a frappé sur notre art ».
Et Mendelssohn, qu’en pensait-il ? On sait son caractère exigeant et relativement modeste. Lorsqu’il avait repris le projet initial en 1845, il avait écrit à Karl Klingemann : « Je porte ce projet en moi depuis si longtemps qu’il me semble faire partie de la vie. Ce n’est pas une œuvre que j’ai décidée, elle s’est imposée à moi ». Cela explique sa volonté et son acharnement à en faire une des plus grandes partitions de sa vie, comme il l’avait exprimé à sa sœur Fanny : « Elias est l’enfant de mes années les plus sérieuses. Je veux qu’il soit grand, solennel, et qu’il touche le cœur sans recourir à des effets ». Car pour lui, il s’agit bien d’un acte de foi, qui doit « élever l’âme et non seulement la divertir ». Il a d’ailleurs une vision très personnelle du rôle titre, un peu comme pour un opéra, justement : « Je me représente Elias comme un vrai prophète, comme nous pourrions souhaiter en avoir un jour, énergique et jaloux, mais aussi sévère, courroucé et sombre, en contraste frappant avec la foule de la cour, comme avec la populace. En fait, en opposition avec le monde entier et pourtant porté sur des ailes d’anges ».
Un ange ? Elias a beau être un oratorio très solennel et très choral, il comporte bien sûr des pages d’une grande douceur, très recueillies, comme ce « Oh, rest in the Lord, wait patiently for Him», chanté ici par Kathleen Ferrier avec deux autres extraits. Attendons patiemment, alors, mais en écoutant Elias !
