C’est par un mal aimé des opéras de Haendel – il n’a fait l’objet que de deux intégrales discographiques (1) – que Dijon inaugure la tournée qui conduira Riccardo primo à Paris (Philharmonie), Madrid, puis Barcelone et Valence. Le tricentenaire de la création du dramma per musica approche.
Le livret de Rolli, adapté d’un précédent qui avait servi à Lotti, ménage évidemment les situations dramatiques conventionnelles attendues du public londonien du temps. Ainsi la tempête qui ouvre le premier acte : Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre, en partance pour la troisième croisade, vient d’être séparé de sa promise, Costanza, fille du roi de Navarre, qui le croit mort. Accompagnée de son cousin Berardo échouée à Chypre, gouvernée par Isaco, elle va subir le joug du despote, qui s’est épris d’elle. Celui-ci projette de marier sa fille, Pulcheria (promise à Oronte, prince de Lycie) à Richard, en la faisant passer pour Costanza. Sous l’apparence d’un ambassadeur, Richard débarque et est informé de la supercherie d’Isacio. Oronte épousera Pulcheria après la défaite de son père – vaincu par Richard – et succédera au tyran sur le trône de Chypre. Costanza et le roi croisé seront réunis.
Comme si les auditeurs risquaient de se lasser d’écouter plus de trois heures de musique, la version proposée comporte de multiples coupures. Elles n’altèrent pas la trame dramatique, mais nous sommes privés de plusieurs airs et récitatifs (2). Le procédé est fréquent et l’on peine à en comprendre les raisons. D’autant que plusieurs auditeurs signalaient à la sortie qu’ils n’avaient pas pris conscience du temps et qu’ils auraient pu écouter davantage sans que la lassitude s’installe. Le déplacement d’un unique entracte après l’aria d’Oronte avec deux cors est un pis-aller, lui aussi fréquent, mais regrettable puisque chaque acte répond à une logique dramatique, chacun clairement localisé.
Les solistes, également engagés, chantent à l’avant-scène, côté cour, ou d’un praticable disposé derrière l’orchestre. On comprend mal ce choix, d’autant que le placement à l’arrière défavorise certains (l’Oronte de Paul Figuier). Mais, ne boudons pas notre plaisir : l’ouvrage mérite une plus large diffusion et sa (re)découverte a conquis le public le plus nombreux. Celles et ceux qui étaient venus pour écouter Orliński (annoncé dans le programme de la saison) en auront été pour leurs frais, mais auront apprécié Hugh Cutting, qui campe un Riccardo noble, fier, humain, vaillant et tendre. Égale dans toute la tessiture, la voix est puissante, longue (« Cessata è la procella », avec une belle cadence). L’abattage et la virtuosité sont au rendez-vous. Dans les traits, certes, mais aussi dans l’autre belle cadence ornée du résolu « O vendicar mi » (I/2). Son air final « Volgete ogni desir » où il s’adresse tour à tour à Pulcheria et à Costanza, participe à notre bonheur, tout comme l’unique et ample duo avec Costanza, qui ferme le II.
Mélissa Petit nous offre une Costanza toute d’élégance, la lumière parfois assombrie, avec le charme et le style. La ligne est superbe, le médium est aussi solide que les aigus, filés magnifiquement. L’émotion est bien présente comme la vérité dramatique, même si l’italianité de la diction peut encore progresser. On retiendra particulièrement, le « Lascia la pace all’ alma » (I/4), avant que le prétendu ambassadeur apparaisse, le « Caro, vieni a me », dont la grâce nous touche, les douze mesures de son arioso poignant « Morte, vieni » avec le traverso basse (III/2), « il volo cosi fido » (III/4) où le petit oiseau trouve sa traduction à la petite flûte. Toutes ses interventions, y compris dans les récitatifs, sont également satisfaisantes.
La Pulcheria de Juliette Mey, a du tempérament. La voix est ronde, fruitée, homogène, le jeu virtuose, souple. La sûreté des moyens est constante. Même si elle se voit privée de plusieurs airs, chacune de ses interventions nous ravit («Bella, teco non ho» I/4 ; « quel innocente afflito » II/2 …). «L’aquila altera» (II/4), résolu, chanté d’une voix ample et libre, lui vaut les chaleureux applaudissements du public. Paul Figuier s’efforce de donner vie au personnage un peu falot d’Oronte. L’ampleur fait encore parfois défaut, et le positionnement derrière l’orchestre ne lui est pas favorable. Mais « V’adoro, o luci belle » I/2 ; « Dell’ onor do giusti imprese » II/2 sont de beaux moments. Le despote Isacio, Andreas Wolf, a du panache, du mordant, dans ses deux airs aux larges intervalles. L’émission est arrogante, bien timbrée, somptueuse. Il s’impose dès le premier « Ti vedro regnar sul trono » (II/1). Le second « Nell’ mondo, nell’ abisso » (III/2) nous le montre sous son vrai jour, sombre et inquiétant. L’autre basse, Alex Rosen incarne un Berardo crédible malgré le peu de consistance dramatique du personnage. La voix est puissante, bien timbrée, expressive, avec l’autorité attendue.
On ne présente plus les Arts florissants, dont l’apport à la musique baroque demeure essentiel. L’orchestre comporte flûte à bec et traverso, deux hautbois, deux trompettes, deux cors, cordes et timbales, avec l’archiluth, le clavecin et l’orgue, soit 27 musiciens (3). Un certain déséquilibre en faveur des cordes relègue les bois au second plan, sauf lorsqu’une partie soliste leur est attribuée.
L’ensemble, animé ce soir par Paul Agnew, offre toutes les qualités de professionnalisme habituel, de précision, et de couleur. Le chef lui impulse une indéniable dynamique, dans un souffle continu qui anime le drame, avec le souci constant du chant. Faire du théâtre en version de concert est un exercice difficile. Le sens du drame est le plus souvent bien présent, malgré un continuo parfois un peu trop sage : confié au violoncelle, à l’archiluth et au clavecin (ou à l’orgue), il assure sa fonction de façon plus appliquée qu’épanouie, dépourvue de souplesse, d’invention comme d’intention.
Mais la tournée ne fait que commencer, et cette première ne préjuge pas des concerts suivants, prometteurs, car l’ouvrage, rare, suscite l’admiration, surtout servi par des interprètes aussi engagés que talentueux.
(1) En 1996, Christophe Rousset, avec Sara Mingardo et Sandrine Piau, pour l’Oiseau-lyre (Decca) ; en 2007, Paul Goodwin, avec Laurence Zasso et Nuria Rial (pour DHM). (2) Une quarantaine de minutes de moins que l’enregistrement de Christophe Rousset. Il manque plus d’une douzaine de numéros, dont huit des 25 arias, sans compter les récitatifs, ni l’oubli de certains da capo. (3) Winton Dean en recense 47 à l’orchestre de Haymarket en 1727 (dont 6 hautbois, 7 bassons et 4 cors), ce qui ne signifie pas que tous étaient sollicités en permanence.
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