Anna Pirozzi : « J’attendais… »

Par Christophe Rizoud | sam 10 Novembre 2018 | Imprimer

« Soprano dramatique colorature, disent-ils ». Si l’on veut schématiser, une walkyrie qui aurait avalé un rossignol. Anna Pirozzi assume cette tessiture impossible qui, dès le début de sa carrière, l’a poussée à chanter des rôles casse-voix : Lady Macbeth, Abigaille… Si peu sympathique soit cette dernière, Anna Pirozzi reconnaît qu’elle lui a porté chance. En 2013, panique à Salzbourg. Quatre jours avant la première de Nabucco, Tatiana Serjan jette l’éponge. A la recherche d’une remplaçante, Riccardo Muti écarte le nom qui lui est suggéré. « Pirozzi ? Qui est-ce ? ». Un festival de renommée internationale ne peut afficher une inconnue dans un premier rôle. Le temps presse. L’impérieux maestro accepte de l’auditionner. Il est difficile d’imaginer tremblante celle qui sur scène interprète d’une voix formidable des personnages monstrueux. Pourtant, Anna Pirozzi n’en mène pas large.

Chanteuse de musique pop, elle a rencontré l’opéra sur le tard par hasard. A 25 ans, son répertoire tourne autour de Whitney Houston. Tous s’accordent à trouver sa voix belle. Le chant lyrique ne l’attire pas. Lorsqu’elle se présente au conservatoire, sa seule intention est d’apprendre à déchiffrer les partitions. Là, on lui demande de chanter un air classique. Elle ne connaît que l’Ave Maria de Schubert. Elle se jette à l’eau. Stupeur. « Avez-vous déjà chanté l’opéra ? ». Non. La voix est naturellement placée, les moyens gigantesques. Un monde s’ouvre. Maria Callas en sera l’inspiratrice. Débuter l’apprentissage du chant à 25 ans oblige à ne pas atermoyer. Anna Pirozzi complète sa formation par des masterclasses. Elle commence avec Tosca puis enchaîne avec Lady Macbeth et Abigaille quand la plupart de ses consœurs mettent des années avant d’ajouter ces rôles à leur répertoire. Son alpha est leur oméga. Ne pas croire pour autant qu’Anna Pirozzi soit une tête brûlée. Elle mesure le danger qu’il y aurait à trop chanter ces partitions inhumaines. Elle sait s’accorder le repos nécessaire et ne pas forcer ses moyens naturels.

Tel est le soprano phénoménal que découvre à Salzbourg Riccardo Muti, interloqué après un quart d’heure d’audition. « Mais, tu chantes très bien ! Où te cachais-tu ? ». « J’attendais… » répond timidement Anna Pirozzi. Réplique à la Mimi qui surprend dans la bouche d’Abigaille. Ne pas se fier aux apparences. De son propre aveu, la Pirozzi est fleur bleue – elle-même ajoute ce « la » devant son nom que les italiens réservent aux divas. Sa manière de concevoir l’opéra obéit à des codes traditionnels. Elle aime les costumes d’époque et les mises en scène classiques. On ne saurait l’en blâmer. Sa voix est un théâtre qu’il est inutile d’encombrer de concepts fumeux. Le drame nait de ce registre médian semblable à un volcan d’où s’échappent en un magma bouillonnant des notes qui giflent et qui cinglent, Les italiens appellent cet élan fuligineux, le slancio. « Je suis une voix verdienne » confirme Anna Pirozzi.

La voilà aujourd’hui à la croisée des chemins. Mère de famille comblée : deux enfants ; son mari, musicien est son premier fan. Elle a su concilier vies personnelle et professionnelle. A la fin de l’année se dessine Leonora de La forza del destino. En ligne de mire Elisabetta dans Don Carlo. En français ou en italien ? Notre langue la tente mais quels rôles pour cette voix d’ogresse ? Marguerite de Faust est déjà trop légère. Esclarmonde ? Massenet : La proposition semble retenir son attention. Et les coloratures, cette spectaculaire aptitude à ornementer sur les hauteurs ? Le belcanto romantique paraît à portée de voix. Il n’a été que trop accaparé par des bergeronnettes. Il serait temps de lui restituer sa vigueur et ses couleurs. Anna Pirozzi est prête.

En attendant, Abigaille encore une fois – plus de 70 en six ans – au Théâtre des Champs-Elysées et une appréhension compréhensible : Paris. – non le public parisien plus éduqué que les loggionisti qui ont chahuté sa première Lucrezia dans I due Foscari à Milan. Le baptême du feu, lui ont-ils expliqué – mais Paris comme une étape nécessaire sur sa trajectoire. Bastille si possible. La « grande boutique » aurait tort de laisser passer cette chance. Abigaille après Abigaille, Anna Pirozzi enrichit son interprétation, au contact de la scène. A Paris, elle est la même qu’à Lyon et déjà une autre. Notre confrère Fabrice Malkani nous la décrivait sidérante, d’une puissance qui lui permettait de dominer l’orchestre sans effort apparent, nuancée et capable de pianissimi (voir le compte rendu). Sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, au-delà d’une technique souveraine et du magnétisme, transparaît l’attention portée à la parole. La leçon de Muti a été retenue. C’est ce travail sur le mot qui aide la phrase à se dérouler naturellement en dépit d’une écriture accidentée, sans impression d’effort. C’est cette évidence et cette éloquence qu’elle voudrait transmettre, qu’elle a déjà commencé d’enseigner lors de masterclasses mais partager l’intime n’est pas facile. Il ne peut y avoir qu’une Anna Pirozzi. Elle attendait, disait-elle. Puissent nos directeurs de théâtre désormais ne plus la faire attendre.  

 

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