Cinq clés pour Lear

Par Laurent Bury | jeu 12 Mai 2016 | Imprimer

A partir du 20 mai, l’Opéra national de Paris accueille Lear d’Aribert Reimann. L’Avant-Scène Opéra consacre son numéro 291 à une œuvre qui, en un peu moins de quarante ans, a déjà fait le tour du monde


L’opéra d’un personnage

Alors que l’on célèbre cette année le quatre-centième anniversaire de la mort de Shakespeare, Le Roi Lear est depuis longtemps reconnu comme l’un des plus noirs chefs-d’œuvre du « cygne de Stratford ». Reimann ne fut donc pas le premier compositeur à s'y intéresser. Pour l’ASO, Chantal Cazaux consacre d’ailleurs tout un article à ce Re Lear dont Verdi caressa longtemps le projet. Dès 1843, il songe à mettre en musique ce drame de Shakespeare, dont il souhaite tirer « une fresque plus proche du grand opéra français que du melodramma romantique italien ». En 1855, le dramaturge Antonio Somma lui fournit le livret d’une adaptation en cinq actes, avec un Lear baryton, une Cordelia soprano proche de Gilda et un Fou confié à une mezzo. Un temps envisagé pour Paris en 1865, Le Roi Lear est ensuite délaissé par Verdi : le sujet en était certes au cœur de ses préoccupations (le rapport père/fille, le pouvoir...), mais peut-être trop sombre, trop amer. Dommage néanmoins que l’Avant-Scène Opéra évoque les « œuvres réalisées par d’autres compositeurs à partir de King Lear » sans les nommer : citons notamment Kuningas Lear d’Aulis Sallinen (Helsinki, 2000), ou Promised End, d’Alexander Goehr (Londres, 2010). Par son iconographie somptueuse, le volume reflète néanmoins la diversité des œuvres inspirées par Le Roi Lear aux artistes, britanniques surtout, mais pas seulement.  

L’opéra d’un chanteur

Verdi n’est pas le seul à avoir été fasciné par le personnage shakespearien, qu’il destinait au baryton Ronconi, créateur de Nabucco et grand interprète de Rigoletto. Un siècle plus tard, Dietrich Fischer-Dieskau se rêve en roi Lear. En 1961 – selon Gérard Condé – , il s’en ouvre à Benjamin Britten, qui vient justement de créer un Songe d’une nuit d’été un an auparavant à Aldeburgh (en fait, il semblerait que ce soit plutôt en 1963, lors des séances d’enregistrement du War Requiem, que le projet ait été évoqué). Peter Pears, à qui serait confié le rôle du bouffon, commence à préparer une adaptation, mais Britten commet l’erreur d’évoquer le projet dans une interview et, intimidé par l’énorme réaction médiatique que suscite cette annonce, il renonce au projet. DFD en est donc pour ses frais et doit se morfondre encore quelques années. En 1968, il en parle à son compatriote Aribert Reimann, auteur d’un opéra d’après Strindberg, Ein Traumspiel. Reimann commence par refuser, compose pour le baryton un cycle de lieder sur des poèmes de Paul Celan, puis accepte en 1975 la commande d’un Lear par l’Opéra de Munich.  Fischer-Dieskau a lui-même préparé une adaptation d’après la traduction allemande élaborée en 1832 par Ludwig Tieck et August Wilhelm Schlegel. Le volume ASO reprend les quelques paragraphes que le chanteur a consacrés à l’œuvre lors de la parution de l’enregistrement de la création chez Deutsch Grammophon en 1979 (« Une œuvre d’art où tout est chargé de sens », p. 79).