Marc Minkowski : « Le temps seul apporte la solution »

Par Christophe Rizoud | jeu 17 Juin 2021 | Imprimer

A l'heure d'annoncer sa dernière saison, Marc Minkowski rappelle les temps forts de ses deux mandats à la tête de l'Opéra national de Bordeaux, partage ses réflexions, ses émotions, ses regrets et, de manière pudique, dévoile certains projets.  


Directeur de théâtre et chef d’orchestre, sont-ce finalement deux activités compatibles ?

Tout à fait. De tout temps, les chefs d’orchestre, les compositeurs ont dirigé des maisons d’opéras : Haendel, Messager, Mahler et tant d’autres. On ne s’étonne pas que des metteurs en scène et des chorégraphes dirigent des grands théâtres et des centres chorégraphiques… Placé à la direction d’une institution lyrique, le chef d’orchestre s’exprime avec son savoir-faire, son expérience, ses paris, ses prises de risque. J’ai été à bonne école puisque j’ai été l’artiste, l’employé, le compagnon de route des plus grands directeurs qui m’ont appris l’univers du management d’un théâtre : Jean-Pierre Brossmann, Gerard Mortier, Stéphane Lissner, Alexander Pereira, Dominique Meyer, Bernard Foccroule, Pierre Audi… J’ai vécu avec eux des aventures passionnantes, des mouvements sociaux, des succès, des doutes et des questionnements. J’ai beaucoup appris à leur contact. La condition d’artiste à la tête d’une maison d’opéra entraine une solidarité générale ; elle peut susciter quelques incompréhensions ou jalousies mais et c’est un exercice passionnant que d’essayer de contrôler et de dissiper ces incompréhensions. Je pense sincèrement y être arrivé.

Quels sont les enseignements de ces années passées à la tête de l’Opéra national de Bordeaux ?

J’ai appris qu’il n’y a rien de plus émouvant que d’amener un public à l’opéra, la forme la plus ancestrale, la plus vraie je crois de l’expérience artistique – l’homme a joué et a chanté depuis la préhistoire. Battre des records d’abonnement est une fierté que je ne connaissais pas avant. Accueillir 30 à 40% de spectateurs de moins de 19 ans également. J’ai appris à travailler avec une tutelle (ndlr : l’Opéra national de Bordeaux est placé sous la tutelle conjointe de la municipalité, la région et la DRAC). J’ai appris à « aller au charbon », ce qui m’est arrivé plusieurs fois car la tutelle désirait effectuer des changements. Il faut savoir résister, mais il faut savoir aussi écouter. J’ai appris à dialoguer avec les syndicats. J’ai travaillé avec une équipe qui m’a extrêmement bien épaulé, protégé et aidé à comprendre les doutes, les souffrances du personnel et mesurer pleinement la chance que nous avons d’être des artistes salariés protégés, surtout quand on vient du monde de l’intermittence comme moi.

Comment fait-on pour garder la foi quand on traverse une zone de turbulences, sociales, artistiques, médiatiques, sous le feu des critiques ?

L’expression « être droit dans ses bottes » est très à la mode. J’y pense souvent. C’est une première chose. Ensuite il y a la tutelle et beaucoup de frictions sont arrivées parce que l’équipe de direction se doit de répondre à ses désirs. Il y a eu des gaffes pour lesquelles on peut s’excuser mais le principal, c’est qu’il n’y a jamais eu d’annulations – à part une soirée ou deux de grève pour des questions parfaitement compréhensibles, qui ont touché toute la France. Il n’y a jamais eu de licenciements abusifs ; il n’y a jamais eu d’accidents, de menaces, de gestes graves. Il y a eu parfois de l’incompréhension, avec l’orchestre. Mais la situation s’est apaisée : aujourd’hui, nous enregistrons ensemble un récital Rossini avec Florian Sempey, bientôt un récital de Pene Pati et un grand opéra français. Si ces projets ont lieu, c’est que nous avons trouvé une vitesse de croisière, un mode d’expression commun sans que je renonce à ma mission d’artiste directeur. J’ai aussi la chance dans la vie d’avoir plusieurs passions philosophiques et équestres qui m’aident par moment à relativiser et m’évader. Dans ces moments difficiles de tension – et je dirais d’injustice –, le directeur se retrouve comme un homme politique. On sait alors que le temps seul apporte la solution. Un de mes ouvrages de chevet est le livre écrit par mon grand-père psychiatre, Eugène Minkowski, qui s’appelle Le temps vécu. J’en ai fait ma profession de foi.

Quelles sont les réalisations bordelaises dont vous êtes le plus fier ?

Le choix est difficile. Je commencerais par notre spectacle d’ouverture (ndlr : Les Voyages de Don Quichotte) qui était un sublime bricolage, improvisé au dernier moment parce que mon prédécesseur Thierry Fouquet, avait laissé cette case de programmation libre. Pouvoir avec Vincent Huguet, avec toutes les équipes représenter un spectacle dans deux lieux différents – l’Auditorium et le Grand Théâtre. Faire voyager le public entre ces deux lieux, avoir trois chefs d’orchestre qui se succèdent, des chanteurs différents, des danseurs, des chorégraphes…C’était quelque chose d’assez jubilatoire. Il y a aussi la venue de grands artistes internationaux en récital comme Renée Fleming, Elīna Garanča, Jonas Kaufmann, Bryn Terfel, Daniel Barenboim, Sonya Yoncheva, Michael Spyres, Mariella Devia, accueillis souvent pour la première fois à Bordeaux avec la complicité de notre directeur de la coordination artistique et du casting, Julien Benhamou, et de notre administrateur Olivier Lombardie. Autant de moments très forts. Faire découvrir un des plus beaux théâtres du monde aux plus grands chanteurs du monde, c’est une sacrée émotion. Puis, en même temps, l’éclosion internationale de chanteurs locaux, quelle fierté ! Quel miracle de former un tandem avec Aude Extrémo et Stanislas de Barbeyrac, les faire voyager de La Perichole à Carmen ! Quelle émotion de permettre à Stanislas de faire son premier Pelléas, son premier Don José, des rôles taillés sur mesure pour lui et si différents. Après la nomination d’Eric Quilléré, il y a eu des moments chorégraphiques extrêmement forts avec Alexander Ekman, venu en personne faire travailler notre ballet, Kader Attou initier nos danseurs à la pratique du hip hop, ou encore Angelin Preljocaj. Nous avons eu aussi des grands moments d’orchestre avec Vassili Petrenko, avec Roberto Gonzales Monjas, avec Paul Daniel, avec Pierre Dumoussaud avec Raphaël Pichon dont j’ai renouvelé la résidence. Je crois que ce renouvellement fait aussi partie de mon bilan car cette résidence s‘arrêtait deux ans après mon arrivée. Raphaël a fait des choses mémorables dont ses Vêpres de Monteverdi dans l’Eglise Saint-Seurin. Il y a eu aussi des moments forts avec les jeunes du conservatoire et du pôle d’enseignement supérieur, notamment un petit gala biographique autour d’Hortense Schneider, que j’aurais voulu voir plus diffusé. Des musiciens de 18-20 ans découvraient que jouer Offenbach était parfois plus difficile que jouer Beethoven. Tant de choses, tant de choses… J’ai appris aussi à développer le mécénat – et je ne pensais pas trouver cela aussi agréable. Nous avons mis en place au sein de la maison un service de mécénat, dirigé par Fanny Fournier qui venait de l’AROP. J’ai constaté l’intérêt que ces mécènes avaient de discuter avec le directeur mais aussi avec l’artiste fabricant de spectacles. C’est une pratique tellement normale aux Etats-Unis, beaucoup moins courante chez nous. Quand je suis arrivé à Bordeaux, on m’a dit que le milieu du vin ne s’intéressait pas au lyrique. Je n’ai eu de cesse de démontrer le contraire. Encore une grande aventure dont nous pouvons tous être fiers.

Avez-vous des regrets ?

Oui, certains d’ordre technique. La réfection de notre cage de scène est urgente et peut-être il aurait fallu le faire plus tôt. Je pense au lustre qui encombre la salle du Grand Théâtre, qui n’a rien à voir avec Victor Louis (ndlr : l’architecte du Grand Théâtre) et qui gêne des spectateurs importants – car les spectateurs du paradis méritent le même respect que ceux du parterre. C’est un chantier que j’ai souvent envisagé d’attaquer avec les architectes des bâtiments de France mais le temps a manqué. Il y a aussi beaucoup de membres de l’Orchestre national de Bordeaux Aquitaine qui adorent jouer sur instruments anciens, qui auraient voulu s’initier à la musique baroque. Cela n’a pas été possible mais cela le sera un jour, j’espère. Car il y a une vraie ferveur de l’orchestre à ce sujet et la salle du Grand Théâtre est idéale pour la musique baroque.

Et la création contemporaine ?

Il y a eu le Pinocchio de Boesmans quelque temps après Aix. Il y aura la saison prochaine une grande création chorégraphique par un compositeur très surprenant, très connu sous un autre genre… Nous aurons une œuvre de Thierry Escaich. Dans le domaine symphonique, on a créé pas mal de choses, Camille Pépin par exemple. Le ballet a aussi donné lieu à plusieurs reprises à la diffusion de musiques contemporaines. Je pense que nous n’avons pas failli à notre mission. On peut toujours faire plus. C’est mon rêve de commander des œuvres qui peuvent rajeunir ou rendre notre art accessible au plus grand public possible.

Est-il difficile de faire abstraction de ses propres goûts lors de la programmation d’une nouvelle saison ?

J’aime un peu de tout. Je déteste les étiquettes, heureusement beaucoup me suivent même si de temps en temps je me retrouve avec sur le front la marque au fer rouge de baroqueux. Il faut penser au goût du public, mais aussi aux atouts propres des interprètes, aux musiciens qui ont envie de jouer des choses différentes, en grand ou en petit effectif, aux danseurs qui aspirent au ballet très classique ou à un parfum plus contemporain. Il faut varier les propositions, pour les artistes comme pour le public, et bien souvent le directeur doit savoir programmer des œuvres ou des interprètes dont il n’est pas épris personnellement. Mais on se doit d’être l’aimant des goûts du public qui évoluent. Il est important de préserver la nature profonde d’une institution comme celle-ci, c’est-à-dire un temple de la musique classique, de l’opéra, de la danse, du chœur, de l’orchestre. C’est une maison extrêmement complexe à ce niveau, et il faut savoir être à l’écoute de tout, examiner toutes les suggestions.

Votre dernière saison sera-t-elle le bouquet final des feux d’artifice précédents ?

Si tout se passe bien – on a appris à être modeste devant l’incertitude depuis un an et demi –, cette dernière saison correspond au feu d’artifice que nous avons mis en place dès le début. J’ai voulu ouvrir les festivités avec un titre exceptionnel qui ne sera pas mis en scène mais enfin enregistré avec le Palazzetto Bru Zane. Il s’agit de Robert le Diable de Meyerbeer, un de mes compositeurs favoris, le compositeur français le plus joué au monde au 19e siècle, le père de Bizet de Verdi, et même de Wagner qui ne l’aimait pas… Cet opéra a été joué naturellement à Bordeaux maintes et maintes fois au 19e siècle. On sait que tous ces grands ouvrages ont ensuite disparu de l’affiche ; Verdi et Wagner ont remplacé ces œuvres incroyables. Je me suis dit que c’était le moment de le faire avec les équipes dont nous disposons. Les chanteurs choisis aiment ce style et savent l’interpréter : John Osborn, Nicolas Courjal, Erin Morley, Amina Edris. J’ai eu la chance tout jeune en 2000 d’être appelé à Berlin pour diriger cet ouvrage. Je connaissais à peine Meyerbeer ; j’ai entendu la ferveur du public. Robert le Diable, c’est un peu le Star Wars de l’opéra, le Lawrence d’Arabie du lyrique. Les opéras de Meyerbeer sont des fresques gigantesques qui poussent tant le public que les interprètes jusqu’à la transe. Il y aura juste après une grande expérience scénique : la reprise en public de La Voix humaine et de Point d’orgue. Poulenc, Thierry Escaich, Olivier Py dirigés par Domingo Hindoyan. Olivier Py avait fait ses débuts à Bordeaux avec Manon, il y a deux ans – le premier Des Grieux de Benjamin Bernheim, encore un moment inoubliable ! C’est aussi une saison avec des reports en raison de la crise sanitaire que nous avons traversée, autant dans le lyrique que le symphonique. Un report important est la trilogie Da Ponte/Mozart avec Ivan Alexandre, initialement prévue en 2020. Comme à Barcelone, nous proposerons quatre soirées de chaque ouvrage : quatre Figaro, quatre Don Giovanni, quatre Cosi présentés chronologiquement dans cet ordre-là. Evidemment, nous continuerons d’accueillir en récital les plus grands chanteurs de la planète : Renée Fleming, Diana Damrau, Véronique Gens, Florian Sempey, Stéphane Degout et pour la première fois à Bordeaux Angela Gheorghiu.

Quand sera annoncé le nom du prochain directeur de l’Opéra national de Bordeaux ?

Je ne sais pas. Peut-être en juillet, sinon en septembre

Votre nom circule parmi les candidats à la direction de l’Opéra Comique. Info ou infox ?

Info. J’ai beaucoup de projets en tête mais puisque l’opportunité se présente… Nous sommes tous amoureux de l’Opéra Comique. Je crois qu’il y a beaucoup de prétendants. Me concernant, il s’agit du théâtre où j’ai fait mes premières armes, dans la fosse d’orchestre en tant qu’instrumentiste avec William Christie et les Arts Florissants. J’ai pu jouer Hippolyte et Aricie sous sa direction dans une mise en scène de Pizzi, et pris part au phénomène Atys qui est un des temps forts de l’histoire de cette maison. J’ai travaillé ensuite avec tous les directeurs qui se sont succédé. Même Jérôme Savary m’a programmé pour le centenaire de Pelléas et Melisande le 30 avril 2002. Avec Pierre Médecin, j’ai fait La Dame blanche, étendard de cette maison. Avec Jérôme Deschamps, avec Olivier Mantei, il y a eu Cendrillon de Massenet, il y a eu Manon, Mârouf en coproduction avec l’Opéra de Bordeaux et le Bourgeois Gentilhomme. J’ai beaucoup de souvenirs en tant que spectateur aussi. J’ai même entendu Alain Lombard répéter une Traviata avec Wilhelmenia Fernandez il y a très longtemps. Ce n’est pas un temple, c’est une maison. Passé la porte, on se sent chez soi. On y vit des expériences intimes, physiques, qui vous marquent pour toujours.

 

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