Vitaliy Bilyy, sa voix est plus italienne que russe

Par Christian Peter | lun 21 Novembre 2016 | Imprimer

La saison dernière, le baryton ukrainien Vitaliy Bilyy a fait des débuts remarqués à l’Opéra Bastille dans Le Comte de Luna (Il trovatore) au mois de mars avant d’incarner Amonastro (Aida) en juillet. A partir du 30 novembre il sera Alfio sur cette même scène dans la nouvelle production de Cavalleria Rusticana.


Avez-vous grandi dans une famille de mélomanes ?

Non, absolument pas. Ma famille était modeste, nous vivions à la campagne. Quand j’ai eu 11 ou 12 ans, j’ai effectué un voyage à Kiev avec mon école et là j’ai vu un opéra ukrainien, je me souviens qu’il m’avait beaucoup plu. Alors j’ai dit à mes parents que je voulais étudier la musique mais pour eux ce n’était pas sérieux, ils ont dit non. Ce n’est qu’à l’âge de 14 ans que mon éducation musicale a commencé, dans une école où j’ai appris à jouer de l’accordéon, après quoi j’en ai fréquenté une autre, plus importante, dans le but d’acquérir une formation professionnelle, mais où il n’y avait pas de classe d’opéra. J’y suis resté quatre ans, j’ai chanté dans le chœur, je l’ai même dirigé. Je me souviens de mon premier examen, c’était encore au temps de l’Union soviétique, nous étions obligés de chanter une chanson populaire et une autre à la gloire du régime, elle parlait de Lénine qui était alors considéré comme un dieu. Là, j’ai senti que j’avais une voix, très claire à l’époque. Le professeur qui m’écoutait l’avait remarqué aussi. Ensuite, j’ai étudié au conservatoire où j’ai obtenu au bout de cinq ans, un diplôme de chanteur d’opéra. A cette époque un diplôme était indispensable pour chanter, même si vous aviez la voix de Pavarotti ou de Cappuccilli, sans diplôme vous ne pouviez pas être engagé. Maintenant tout a changé bien sûr. Tout ceci s’est passé à Odessa, une ville magnifique au bord de la mer Noire, j’en suis tombé amoureux et j’y vis toujours avec ma famille. J’ai une épouse et deux enfants de 12 et 14 ans. En 2002 nous nous sommes installés à Moscou parce que j’avais un contrat avec le Bolchoï mais pour moi, Moscou est une ville trop grande, trop fatigante, alors au bout de quelques années j’ai décidé qu’il fallait rentrer chez nous, à Odessa, où j’ai acheté un appartement. Vous savez, nous avons un aéroport donc je peux aller facilement où je veux. C’est à une heure et demie à peine de Vienne, par exemple. Ce n’est pas un problème pour ma carrière si ce n’est que maintenant je ne consacre pas suffisamment de temps à ma famille.     

Vous avez chanté le répertoire russe à présent vous chantez surtout le répertoire italien, est-ce un choix délibéré ?

Ma carrière a commencé au théâtre d’Odessa où j’ai chanté mon premier opéra : La Traviata, je me souviendrai toute ma vie de ce moment. Ensuite je suis allé à Moscou où j’ai interprété une quinzaine d’opéras russes parmi les plus importants : Boris, Onéguine, La Dame de pique… ainsi que trois ou quatre opéras italiens. En 2006, j’ai fait ma première audition à l’étranger, c’était à Gênes. Il y avait là un directeur artistique qui s’appelait Luca Targetti qui m’a demandé si je pouvais chanter un air italien. J’ai répondu que je n’avais préparé que des airs russes mais comme il insistait j’ai chanté sur sa demande un extrait du Trouvère. Une semaine plus tard j’étais engagé pour le comte de Luna alors que je m’attendais à ce qu’on me propose Onéguine ou un autre ouvrage russe. J’ai demandé pourquoi et Targetti m’a répondu : « Ta voix est plus italienne que russe ». J’ai donc fait mes débuts à Gênes dans Le Trouvère. Ensuite j’ai fait Cavalleria, après quoi j’ai chanté dans d’autres théâtres italiens, des plus petits aux plus importants, avant de débuter à La Scala dans Luisa Miller, un très beau rôle. J’y ai également interprété Macbeth, Simon Boccanegra et Cavalleria. A la Scala j’ai eu un trac énorme car le public a la réputation d’être difficile or n’étant pas italien, j’ai dû être très attentif à la langue et au style.

Avez-vous un rôle préféré ?

Je n’ai pas vraiment de rôle préféré, tous les opéras que j’ai chantés sont intéressants. Je n’ai pas accepté de rôles qui ne m’attiraient pas. Le rôle d’Onéguine me plait particulièrement car le caractère du personnage évolue au cours de l’intrigue. J’aime aussi beaucoup Macbeth que je dois faire à Toulouse la saison prochaine. C’est un rôle passionnant, je l’ai déjà chanté il y a deux ans mais je crois qu’il me faudrait le faire vingt ou vingt-cinq fois avant d’en avoir exploré toutes les facettes. En revanche, j’ai signé il y a trois ans un contrat pour Rigoletto en Italie mais après avoir travaillé les deux premiers actes, j’ai décidé d’y renoncer. L'ouvrage me plait mais ma voix n’a pas pour le moment la couleur pour ce rôle, d’ici cinq ou six ans, peut-être. 

Vous avez déjà chanté Escamillo…

Oui, plusieurs fois. J’ai chanté également Les Pêcheurs de perles. J’aime aussi beaucoup Lakmé mais je ne parle pas le français, il faut d’abord que je l’étudie. On m’a proposé de chanter Escamillo en France mais j’ai refusé. Comme je ne parle pas la langue, il m’est difficile de le faire dans ce pays où tout le monde la comprend, même si avec un bon coach on peut faire illusion. Je ne parle pas bien l’italien mais au moins je comprends tout ce que je chante.

A l’Opéra de Paris vous avez déjà chanté Le Trouvère et Aïda et vous vous apprêtez à chanter Cavalleria Rusticana. Avez-vous d’autres projets ici ?

Oui, je devrais revenir en 2018 pour La Traviata.

Êtes-vous content d’être à Paris ?

Bien sûr que je suis content d’être ici, c’est un des théâtres les plus importants d’Europe. Le niveau y est très élevé. J’ai assisté à quelques spectacles, notamment Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg dont la distribution était exceptionnelle, de même dans l’Aïda que nous avons faite la saison dernière, mes partenaires et le chef étaient excellents.  

En dehors de l’opéra, avez-vous d’autres centres d’intérêt ?

Oui … [rires] je dois dire que j’aime la pêche que je pratique en amateur. Cela me permet de me détendre, de penser à tant de choses. Peu importe la taille des poissons même si je suis content quand j’en ai attrapé un gros, l’important pour moi est d’être au contact de la nature, ce qui est le cas lorsque je pêche dans une rivière, il y en a tant dans mon pays, mais j’aime aussi pêcher dans la mer, voilà quel est mon passe-temps favori. Je m’intéresse également à la conquête de l’espace, j’ai lu de nombreux articles et vu plusieurs films à ce sujet. Mais finalement, je consacre la plus grande partie de mon temps libre à ma famille, à mes enfants qui sont très importants pour moi. Là, il ne s’agit plus de passe-temps. Ma famille c’est toute ma vie. Elle compte plus à mes yeux que ma carrière. Durant les représentations d’Aïda, j’ai fait venir les miens ici. Pour mes enfants c’était impressionnant de voir une ville aussi grande, aussi belle, aussi chargée d’histoire. Je les ai même emmenés deux jours à Eurodisney [rires].   

 

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