Niccolò Zingarelli avait décidément eu raison. Le compositeur qu’affectionnait Napoléon était retourné à Naples pour y diriger le Conservatoire de San Sebastiano à Naples en 1813 après un long séjour en France et c’est là que parmi ses élèves il avait accueilli au-delà de la limite d’âge d’admission un jeune sicilien de 18 ans nommé Vincenzo Bellini en 1819. Il n’avait pas tardé à percevoir le potentiel de ce dernier, plus encore après que Bellini a créé, avec ses camarades de l’institution, son tout premier opéra, Adelson e Salvini, en 1825.
Zingarelli, très influent, fait alors des pieds et des mains pour proposer un autre opéra de son protégé au Teatro San Carlo, rien que ça. Affaire conclue avec Domenico Barbaja, inamovible patron des lieux, et donc avec le librettiste maison, Domenico Gilardoni, qui va s’inspirer très directement d’une pièce récente de Carlo Roti, Bianca e Fernando alla tomba di Carlo IV, duca d’Agrigento. Agrigente, c’est en Sicile, ça ne peut qu’inspirer Bellini…
Et il lui en faut, de l’inspiration, car le livret a un peu de ce magma tortueux ou peu crédible qui fait sourire aujourd’hui.
Fernando (ténor), héritier de la couronne ducale d’Agrigente chassé par l’usurpateur local Filippo (basse), rentre secrètement d’exil sous un faux nom (Adolfo). Il se présente devant Filippo et lui annonce la mort de Fernando (ça doit faire bizarre d’annoncer sa propre mort). Le tyran se frotte les mains : pour devenir duc à part entière, il lui faut se débarrasser du père de Fernando, Carlo (basse) qui croupit en prison. Le faux Adolfo en profite pour donner à Filippo la dernière lettre de Fernando à sa soeur Bianca (soprano) que le tyran doit épouser alors qu’elle est veuve et déjà mère d’un fils. La jeune femme, écrasée de douleur par l’annonce de la mort de son frère, accepte d’épouser Filippo, parachevant ainsi une forme de transmission du pouvoir.
Doté d’une soudaine confiance envers celui qui est venu lui annoncer la bonne nouvelle de la mort de son rival, Filippo confie au faux Adolfo la mission de tuer le vieux Carlo dans sa prison… Adolfo se présente à Bianca qui reconnait son frère bien que ce dernier essaie de faire croire qu’il n’est pas Fernando. Devant lui, qui qu’il soit, elle jure de ne jamais épouser Filippo. Dès lors, Adolfo redevient Fernando et frère et soeur courent sauver leur père. Evidemment, patatras, Filippo débarque, trouve tout ce petit monde et menace de tuer le fils de Bianca. Mais c’est le fidèle serviteur de Fernando, tel le Bernardo de Zorro (mais qui s’appelle Clemente, basse) qui surgit et désarme le tyran. Tout est (trop) bien qui finit (trop) bien !
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Pour la création prévue en janvier 1826, on rassemble une distribution du tonnerre : Meric-Lalande (Bianca), Rubini (Fernando), Lablache (Filippo) et Bellini compose fiévreusement à la fin de l’année 1825 et déploie les prémices (encore timides) de ce qui fera toute sa marque de fabrique : le sens mélodique, l’expressivité sentimentale et la mise en valeur des voix. Mais il est encore bien sage.
À Naples en 1826, il faut surtout composer avec la censure et les circonstances. La censure (ou plutôt la réserve) pousse les auteurs à changer le nom de Fernando en Gernando pour ne pas froisser le duc de Calabre, Ferdinand, par ailleurs prince héritier de la couronne des Deux-Sicile, d’autant qu’il est dédicataire de l’oeuvre. Celle-ci ne retrouvera son nom d’origine que lors d’une reprise à Gênes en 1828, qui a par ailleurs donné lieu à plusieurs modifications du livret et de la partition pour satisfaire une distribution encore plus prestigieuse (David, Tamburini, Tosi…). Les circonstances, ce sont justement celles de la mort du vieux roi des Deux-Sicile et grand-père du duc de Calabre, le très (très) conservateur Ferdinand Ier, en janvier 1825. La création est donc repoussée au printemps 1826 en raison du deuil national de 6 mois, qui avait décalé toute la programmation.
Le succès est au rendez-vous, alors que le public de Naples est réputé difficile. C’est le premier opéra qui lancera la carrière de Bellini en Italie et en Europe et le compositeur, qui n’aura jamais les mêmes facilités ni la même rapidité qu’un Rossini pour composer, reprendra comme tous ses confrères certaines de ses trouvailles pour cet opéra dans d’autres, comme Norma par exemple. Voici la célèbre aria « Sorgi o padre», avec deux monuments du chant dans un récital au disque resté parmi les modèles du genre, Mirella Freni et Renata Scotto, qui chante ici le court rôle d’Eloïse, servante de Bianca.




