Lys, Fons, Redmond : un tiercé gagnant !

Ariodante - Göttingen

Par Bernard Schreuders | ven 17 Septembre 2021 | Imprimer

Après avoir été contraint d’annuler en 2020 un centième anniversaire qui s’annonçait grandiose, l’Internationale Händel-Festspiele Göttingen a réussi à maintenir son édition 2021, mais en la déplaçant de mai à septembre. L’absence de mise en scène et surtout l’étrangeté du lieu n’entament guère la joie que nous avons à retrouver Ariodante, chef-d’œuvre absolu et trop rarement joué. Certes, l’oreille est de prime abord décontenancée par l’acoustique, malgré le dispositif électronique dont se trouve équipé l’immense Lokhalle Göttingen, capable d’accueillir en temps normal plus de mille trois cents spectateurs. Cependant, même dans ces conditions, les sortilèges du Saxon opèrent rapidement, magnifiés par l’orchestre du festival, tandis que le chant des héroïnes nous ravit et nous fait presque oublier les faiblesses du prétendu sexe fort.


Lokhalle Göttingen © Alciro Theodoro da Silva

En 2012, commentant sa prestation dans L’Olimpiade de Vivaldi, Jean Michel Pennetier évoquait « une sorte de Joyce Di Donato en herbe ». Douze ans plus tard, le mezzo bien charpenté, agile et brillant d’Emily Fons (Ariodante) s’épanouit dans l’une des parties les plus exigeantes de tout l’opéra haendélien. Enlevé avec panache, « Con l’ali di costanza » laisse entrevoir une flexibilité appréciable, mais la chanteuse se réserve et ménage ses effets au gré d’une écriture qui lui permet de ne dévoiler que progressivement ses ressources. En outre, la musicienne a également des choses à dire et c’est d’ailleurs ce qui fait, au-delà de son abattage, le véritable prix de sa performance. Elle aborde « Scherza infida », redoutable Everest pour les interprètes, par des chemins inédits et sophistiqués qui tiennent l’auditoire en haleine. Fini les chaises qui grincent, les toux de contenance ou les programmes de salle qui tombent bruyamment sur le sol : on entendrait une mouche voler, le public rivalisant de concentration avec la soliste. Les éclats rageurs de « Cieca notte » révèlent l’insolence des graves quand les deux octaves de « Dopo notte » mettent en valeur la plénitude de l’organe sur l’ensemble de son ambitus. Emily Fons ne cache pas son excitation et arbore un sourire gourmand avant de se lancer dans ce numéro de haute voltige où son endurance et son invention font merveille. Triomphe assuré et amplement mérité.


Emily Fons (Ariodante) © Alciro Theodoro da Silva

Premier Prix au Concours Bellini (2017) puis au Concours Cesti (2018), Marie Lys fait ses débuts dans le rôle de Ginevra, après avoir déjà chanté Dalinda au London Handel Festival (2016). Agréablement surpris par la qualité d’un médium nourri chez un soprano réputé léger – les clichés ont décidément la vie dure ! –, nous le sommes ensuite par le tempérament que cette jeune artiste affiche dès son deuxième air (« Orrida agl’occhi miei »), lorsque Ginevra rejette violemment Polinesso. C’est l’amorce d’une incarnation vibrante et fouillée, d’une appropriation du rôle qui se traduit aussi bien par des traits originaux, une réjouissante prise de risque dans l’ornementation (« Volate, amori ») que par l’imagination déployée pour exploiter le formidable potentiel de l’aria da Capo. Un potentiel qui ne vise pas uniquement l’exhibitionnisme vocal, n’en déplaise aux détracteurs d’un genre qu’ils connaissent souvent mal, mais un potentiel également rhétorique. Le développement très personnel que connaît « Il mio crudel martoro » au fil des reprises en offre un splendide exemple. Marie Lys cherche constamment à renouveler l’expression – en essayant ici une nouvelle couleur, là un rallentando… – et parvient à libérer le pouvoir cathartique de cette sublime déploration.

Quelques traits manquent un peu de netteté, l’une ou l’autre attaque dans le suraigu trahit encore une certaine fragilité. Ce sont là des points d’amélioration, mais ne passons pas à côté de l’essentiel : voici non pas un rossignol de plus, mais une interprète à suivre. Les pages qui réunissent Ariodante et Ginevra se hissent au même degré d’accomplissement que leurs échappées en solitaire. Les timbres se fondent harmonieusement (« Prendi, prendi », miracle d’équilibre) et les voix affichent même fugacement une troublante sororité dans leur deuxième duo (« Se rinasce »). En apothéose, le plus ludique « Bramo aver mille vite » qu’il nous ait été donné d’entendre transforme le concours de virtuosité en fête de l’esprit. 


Laurence Cummings, Marie Lys (Ginevra) © Alciro Theodoro da Silva

La Dalinda de Rachel Redmond complète un tiercé gagnant, mais pouvait-il en aller autrement ? La candeur de cette « complice innocente » appelait évidemment la lumière du soprano écossais et son exquise fraîcheur. Mais Rachel Redmond ne se cantonne pas à faire du joli son : elle embrasse toutes les dimensions du personnage. D’une simplicité touchante (« Aprite le luci »), la servante de Ginevra n’est pas exactement une oie blanche. Consciente de ses atouts, elle en joue avec juste ce qu’il faut de piquant (« Il primo ardor ») et se révèle aussi entière dans l’abandon amoureux (« Se tanto piacer il cor ») que dans le dépit (percutant « Neghittosi, or voi che fate ? »). Une telle femme ne pourrait qu’inspirer sinon l’amour, du moins le respect, sauf à être, comme Polinesso, un irrécupérable scélérat.

Clint van der Linde n’impressionne malheureusement guère et déçoit d’autant plus que nous pouvions attendre un tout autre relief de son Polinesso. Doté d’un organe au métal dense et sombre, puissant et bien délié, que nous avions déjà pu admirer notamment en Giulio Cesare, le contre-ténor avait les moyens de transcender le rôle, mais manifestement pas l’ambition. La pire crapule née de la plume de Haendel manque singulièrement de véhémence et de malignité (« Se l’inganno sortisce »), son titulaire ayant l’imagination en berne (« Coperta la frode »). Paradoxalement, le contre-ténor semble davantage concerné et commence même à avoir des idées quand il lui faut adopter des manières enjôleuses (« Spero per voi »). 


Rachel Redmond, Marie Lys, Emily Fons, Laurence Cummings, Jorge Navarro Colorado,Njål Sparbo, Steffen Kruse et Clint van der Linde

En revanche, avec Jorge Navarro Colorado, aucun risque que Lurcanio reste de marbre face aux charmes de Dalinda : le frère d’Ariodante n’est que sucre et fond littéralement dès son premier numéro (« Del mio sol vezzosi rai »), plus rêveur que plaintif. Le ténor se révèle par trop suave et diaphane pour assumer les élans fiévreux du rôle (« Tu vivi »), qu’il prive de l’énergie nécessaire et d’épaisseur  (« Il tuo sangue »). Il y a longtemps que nous avons fait notre deuil des vraies basses chez Haendel et le Roi d’Ecosse ténébreux à souhait de Denis Sedov dans la légendaire production de Marc Minkowski demeure aujourd’hui encore l’exception qui confirme la règle. A défaut de majesté, le monarque hérite du grain séduisant de Njål Sparbo, mais le baryton basse campe un roi presque débonnaire et, du reste, poussif dans sa seule démonstration de bravoure (« Voli colla sua tromba »). Les intentions sont justes et le métier indéniable, mais le chanteur règle trop vite son compte à « Invida sorte avara », qui nous laisse sur notre faim, et ne s’investit véritablement que dans « Al sen ti stringo », senti, habité, captivant même – dommage que la figure du père de Ginevra s’anime si tard...   

Last but not least, l’orchestre, quant à lui, ne démérite pas et s’avère un protagoniste majeur d’AriodanteLaurence Cummings figure aujourd’hui parmi la crème des chefs haendéliens aux côtés de Diego Fasolis ou de George Petrou (nouveau directeur artistique du festival de Göttingen). Moins sanguin et fougueux que ses pairs, Cummings n’en possède pas moins un sens aigu de la pulsation et de la respiration dramatiques, loin du flegme imperturbable de certains de ses compatriotes. De surcroît, la partition lui offre de nombreuses occasions de s’abandonner à son goût pour l’hédonisme sonore, depuis l’écrin soyeux des cordes dans la cavatine qui précède l’air d’entrée d’Ariodante (« Quia amor ») jusqu’aux piani désarmants des bassons dans « Scherza infida », en passant par le très suggestif lever de lune sur lequel s’ouvre l’acte II, qui pourrait tout aussi bien être un crépuscule du matin. Si l’ouverture frappe par sa solennelle raideur, Laurence Cummings assouplit ensuite son geste et sculpte amoureusement la pâte foisonnante et très colorée du FestspielOrchester Göttingen. Le théâtre de Covent Garden, pour lequel Händel composa Ariodante, disposait d’un chœur auquel il décida de recourir, en lieu et place des habituels tutti de solistes principalement réunis dans le lieto fine. Néanmoins, ses interventions sont très ponctuelles et se limitent à la fin des deuxième et troisième actes, un luxe exorbitant qui n’est probablement pas étranger aux réticences des producteurs à monter l'ouvrage. En l’occurrence, le NDR Vokalensemble apporte avec brio cette cerise sur le gâteau.

 

 

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