Donnez donc César à (Paul) Antoine!

Giulio Cesare - Londres

Par Bernard Schreuders | sam 07 Mars 2020 | Imprimer

Prodige d’invention aux tubes inusables, Giulio Cesare n’a nul besoin d’en mettre plein la vue pour tenir le public en haleine. Samedi dernier, à l’occasion de la reprise du spectacle créé en 2017 par The English Touring Opera (ETO), nous plongions avec un bonheur renouvelé dans cette véritable corne d’abondance. L’exubérance ornementale du Hackney Empire, élu « le plus beau théâtre de Londres » par The Guardian, offre d’ailleurs un étonnant contraste avec le décor très dépouillé conçu par Cordelia Chisholm. Si quelques séduisants tableaux s’animent sous les éclairages évocateurs de Mark Howland, en revanche, le travail de James Conway ne relève pas de l’épure, mais oscille entre convention et indigence, affichant parfois aussi une pénible lourdeur (l’imitation ridicule à laquelle se livre Tolomeo pendant « Va tacito e nascosto »). Les acteurs, en équipage XVIIIe, sont le plus souvent livrés à eux-mêmes, pour le meilleur – la Cornelia d’Ann Taylor, fière et combattive – et pour le (p)(r)ire – le Cesare à l’emporte-pièce, emporté et parfois aussi empoté de Clint van der Linde. A moins que Conway ne soit à la manœuvre et n’ait voulu tourner en dérision l’illustre Romain, parti pris pour le moins réducteur et discutable ; toujours est-il que le jeu et le ramage du chanteur jettent un éclairage contradictoire sur le personnage. 

Alto robuste et au grain mâle, sonore et flexible, le contre-ténor sud-africain confère une indéniable autorité au consul, sinon une majesté qu’il n’affiche pas souvent (« Alma del gran Pompeo »). Le virtuose a aussi de l’endurance à revendre, mais il n’est pas exactement l’arbitre des élégances, quoique « Aure deh per pietà » se pare d’une délicatesse inattendue. La richesse du timbre, si profond et enveloppant, le naturel de l’émission, la beauté de la ligne qui ne s’épanouit véritablement que dans « Belle dee » : tout chez Paul-Antoine Bénos-Djian le destine à incarner le rôle-titre plutôt qu’à affronter l’écriture escarpée de Tolomeo, défi qu’il relève néanmoins avec un bel aplomb. Kitty Whately assume crânement l’impétuosité de Sesto, mais son « Cara speme » s’insinue également jusques au fond du cœur. Le mezzo britannique avait déjà retenu l'attention chez Cavalli dans les superbes lamenti de la reine des Amazones (Elena). C’est peut-être le sommet de la soirée, car son duo avec Cornelia ne décolle jamais et « Se pietà » non plus d’ailleurs. Si le metteur en scène ne l’avait pas contrainte à gagner le fond du plateau avant la reprise, Susanna Hurrell aurait pu s’abandonner, subtiliser ses inflexions, quand, a contrario, cette distance impose une projection qui l’empêche d’intérioriser sa plainte. Nous avons connu des Cleopatra à l’aigu mieux dardé et aux traits plus souples (« Da tempeste »), mais cette partie relativement centrale flatte aussi un médium chaleureux et « V’adoro pupille » distille un chic irrésistible. La composition, sensible et finement construite, culmine dans un « Piangerò » pudique mais touchant.  


© Jane Hobson

Achilla a l’envergure d’un colosse et nous imaginons déjà sa voix de stentor, or le chant manque un peu de mordant et d’impact (Edward Hawkins) alors que Curio, luxueusement distribué, hérite d’un organe autrement incisif (Bradley Travis). Les admirateurs de Giulio Cesare auront probablement blâmé Jonathan Peter Kenny et l’ETO en découvrant la disparition de plusieurs airs et même celle de certains Da Capo, un véritable contresens rhétorique (celui de « Se in fiorito » s’avère particulièrement frustrant). En revanche, ils devraient avoir apprécié une lecture très organique de la partition, la fluidité des articulations, la conduite des phrasés dans les mouvements lents comme, ailleurs, le choix de tempi parfois assez vifs mais qui ne bousculent pas les chanteurs. Plusieurs accompagnements, en particulier dans les longs développements lyriques, confirment la qualité d’écoute des musiciens de The Old Street Band, la formation sur instruments anciens de l’ETO, qui ornementent avec un goût très sûr. Les airs rapides, en revanche, comme l'un ou l'autre Da Capo trahissent quelquefois un décalage entre la fosse et les protagonistes de l’opéra, de menus défauts qui devraient s'estomper au cours de la tournée. 

 

 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.