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	<title>Justin HOPKINS - Artiste - Forum Opéra</title>
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	<description>Le magazine en ligne de l&#039;opéra</description>
	<lastBuildDate>Fri, 19 Jun 2026 21:21:12 +0000</lastBuildDate>
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	<title>Justin HOPKINS - Artiste - Forum Opéra</title>
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		<title>ZAPPA, 200 Motels – Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/zappa-200-motels-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 20 Jun 2026 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>C’est gros, c’est hénaurme, ce 200 Motels de Genève, on en prend plein les yeux et les oreilles, on ne sait pas par quel bout le prendre. Par l’image ou par le son ? Il y a tant à voir, l’image est si dévorante, que le chroniqueur musical, le lendemain matin, doit réécouter le son &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est gros, c’est <em>hénaurme</em>, ce <em>200 Motels</em> de Genève, on en prend plein les yeux et les oreilles, on ne sait pas par quel bout le prendre. Par l’image ou par le son ? Il y a tant à voir, l’image est si dévorante, que le chroniqueur musical, le lendemain matin, doit réécouter le son qu’il a piraté avec son téléphone (ceci est un aveu) pour se remettre les idées en place…</p>
<p>C’est un objet musicalo-spectaculaire unique en son genre où tout s&rsquo;entremêle : le désir de Frank Zappa d’être un compositeur contemporain, de s’inscrire dans l’histoire de la musique dite savante, mais aussi bien sûr le rock n’roll, la contre-culture, l’esprit post-68 et la critique de l’<em>American way of life</em>, une de ses obsessions. Zappa, pur produit de la classe moyenne américaine, troisième génération d’une famille immigrée de Sicile, pose sur la société américaine un regard de moraliste libertaire, sarcastique, rigolard, déjanté.</p>
<p>Comme l’est le spectacle plutôt culotté proposé par Aviel Cahn en guise de bouquet final de son règne de sept ans au Grand Théâtre de Genève, en symétrie avec <em>Einstein on the Beach</em>, de poétique mémoire, qui l’avait inauguré.</p>
<p>On dira que la poésie de ce <em>200 Motels</em> est d’un autre genre…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_GP_GTG_Magali_Dougados_Q3A8707_preview-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215547"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Les quatre rockers © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>Au premier plan une piscine bleutée où flottent deux gros cygnes gonflables roses, de grands écrans LED entourent le vaste plateau du BFM ; sur une mezzanine au fond on distingue la batterie et les guitares d’un orchestre rock, dans la fosse on devine l’<strong>Orchestre de la Suisse Romande</strong> et ses huit percussionnistes, dirigés par <strong>Titus Engel</strong> (comme <em>Einstein on the Beach</em>).</p>
<p>Des écrans, il sera fait un usage intensif (et brillant) par le metteur en scène <strong>Daniel Kramer</strong> et par la vidéaste <strong>Sophie Lux</strong> : défilé de slogans, d’images, d’enseignes, de sentences, tout cela se succédant et papillotant dans un flux incessant – et on essaiera de noter des phrases au vol, en même temps que les surtitres… et d’abord « This town is just a sealed tuna sandwich – Ce bled, c’est juste un sandwich au thon sous vide », description de ce Centerville où débarquent les quatre musiciens en tournée, puisque l’idée de départ – qui sera délaissée en cours de route, c’est de raconter la vie d’un groupe rock de motel en motel.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A0395-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215501"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>Repartons du début : au départ il y a un film (1971) intitulé <em>200 Motels</em>, filmé avec quatre caméras vidéos, avec toutes sortes d’effets visuels de type Op Art, sur un scénario un peu élastique de Zappa lui-même, un genre de happening rock, où intervient aussi une partition orchestrale jouée par l’Orchestre philharmonique de Londres, présent dans le studio. L’image a vieilli, le côté potache aussi. De toute façon le DVD est à peu près introuvable, ce qui renforce le côté légendaire voire archéologique de la chose.</p>
<p>Quelque trente ans plus tard, en l’an 2000, le Holland festival donne au carré d’Amsterdam la première mise en scène de <em>200 Motels.</em> Zappa est mort en 1993, et on est allé récupérer chez sa veuve, Gail, un « gros tas de partitions » que le compositeur Ali N. Askin a révisées, pour les rendre jouables par un orchestre symphonique.</p>
<h4><strong>Cadavres exquis</strong></h4>
<p>Zappa était un pur autodidacte. Il racontait être tombé un jour sur un disque de musique contemporaine où l’on voyait un compositeur aux allures de savant fou. Ça lui avait plu, le disque était en solde et c’est ainsi qu’il avait découvert <em>Ionisation</em> de Varèse, qui allait l’amener à d’autres révélations non moins cruciales, Stravinsky ou Schoenberg.</p>
<p>À peu près à la même époque, il découvrait le dadaïsme, les cadavres exquis du surréalisme, et commençait à se bricoler une culture personnelle, sur le principe du collage, qu’il entrelacerait avec le rock qu’il jouait avec son groupe, les Mothers, rebaptisés assez vite Mothers of Invention, dans des clubs de la côte Ouest ou avec les bandes-son qu’il concoctait pour des films de série Z.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A0549-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215502"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>à droite David Ireland en</sub> <sub>Wrestler © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Collages</strong></h4>
<p>Le collage, c’est bien le principe ordonnateur (ou désordonnateur) de ce spectacle. Tentative d’inventaire : les quatre rockers en costume de cuir violet, leurs perruques filasses noires ; le podium lumineux rouge et jaune de leurs concerts qui, tournicotant sur lui-même, devient la chambre à deux lits de leurs nuits ; la troupe de zombies verdâtres qui peuplent Centerville, archétype de ville paumée du Middle West ; les trois nonnes non moins zombies très Ku Klux Klan qui passent par là en agitant des paillettes comme des pom-pom girls ; jouées par trois danseuses qu’on verra aussi en acrobates à tignasses blanches dans un numéro de <em>pole dance</em> acrobatique vertigineux, sur lesquelles les rockers, après avoir baissé pantalon, mimeront ce qu’on appelait jadis les derniers outrages… Puis trois flics (<em>cops</em>) visiblement sous acide.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A0582-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215503"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Miss Information (Brenda Rae) © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Sans chipoter</strong></h4>
<p>Apparaîtra ensuite un cow boy de rodéo (« My name is Burtram, I am a redneck ») en costume surdimensionné aux couleurs du drapeau étoilé, incarné par <strong>David Ireland</strong> lequel se lancera dans une chanson pur style country, – avant lui aussi de se déshabiller pour se retrouver en slip de lutteur de MMA (première allusion subliminale, ou pas, à Donald Trump), pour défier dans une piscine gonflable les quatre rockers, tour à tour Mark (<strong>Ziad Nehme</strong>), Howard (<strong>Peter Hoare</strong>), Jeff (<strong>Edward Hogg</strong>) et enfin Frank (<strong>Robin Adams</strong> – qui fut naguère à Genève le St François d’Assise de Messiaen) et qui ici finira douché d’une matière brunâtre très douteuse… C’est dire que ces interprètes, qui dans la vie normale chantent Figaro et Bottom, Almaviva et Lensky, Janaček ou Chostakovitch, payent de leur personne sans chipoter…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A0621-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215504"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Le concours de miss © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>Notamment quand on les verra avec leurs barbes et leurs jambes plus ou moins poilues enfiler de longes robes à paillettes pour un concours de miss assez croquignolet (Miss Amazon, Miss Google, Miss Matu (?), Miss X…). « C’était hyper-européen », commentera une journaliste (et à ce moment on lira sur le bandeau lumineux « The Pillars of Truth and Justice… » et tomberont des cintres des bouts de papier avec le mot <em>Lies</em> (mensonges).</p>
<h4><strong>En veine de classicisme</strong></h4>
<p>Ajoutons <strong>Justin Hopkins</strong> qui assure le rôle de <em>master of ceremony</em> (et chantera au passage un début de gospel d’une voix d’outre-tombe) et <strong>Brenda Rae</strong> qui à son répertoire a Zerbinetta ou Violetta et endossera la robe rouge d’une journaliste très crispante (Zappa règle un compte, on dirait), puis celle de la Gazelle plissée (« Pleated Gazelle » ) – ici, elle placera quelques vocalises perchées fort acrobatiques : c’est que Zappa explique qu’un jour, en veine de classicisme, il a voulu composer un air pour soprano, mais qu’il a pensé que la pilule passerait mieux s’il l’environnait d’une histoire, l’histoire d’une fille éprise d’un garçon (éleveur de tritons) amoureux, lui, d’un aspirateur industriel… En l’occurrence, ce sera d’un aspirateur-traineau fort antique (ce qui justifiera l’entrée d’un escadron de porteurs d’aspirateurs de collection)… L’histoire se terminera par les amours du garçon, joué par Jeff, avec un tuyau d’aspirateur, avant qu’il ne soit poignardé par Frank, surgi vêtu d’une peau d’ours et d’un bonnet à cornes, et évacué sur un des cygnes roses (si j’ai bien tout compris…)</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A1158-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215510"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Jeff (Edward Hogg) et sa Bonne Conscience © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>On évoquera encore les démêlés de Jeff, pris entre sa Bonne et sa Mauvaise conscience. La première étant personnifiée par une dame cochonne, sosie de Miss Piggy (du <em>Muppet Show)</em> mais ici couronnée d’une auréole lumineuse, et la seconde par un diable rouge à l’air méchant (ce sont deux marionnettes à taille humaine). Il y aura aussi sur la personne de Jeff une scène de castration un peu pénible, avec filmage en gros plan….</p>
<h4><strong>Déconstruction</strong></h4>
<p>On évoquera un peu plus loin le tableau final, mais arrêtons-nous un instant à la partie musicale.<br />Là encore c’est un collage : il y a du rock bien gras (au second degré, et par auto-dérision), des percussions qui se déchainent parfois mais forment souvent une manière de soubassement à la Varèse, des rythmes brisés à la Stravinski, il y a assez généralement un climat atonal, il y a de la country pure et dure (le cow boy) dans une longue séquence entre tonique et dominante, il y a des pizzicatos aux cordes (sur la <em>pole dance</em>), il y a des chœurs comme à l’office, puis des cacophonies bruyantes, il y a souvent un tissu musical d’accompagnement très bande-son de cinéma, et parfois des sons électroniques évoquant le chant des baleines ou la musique de Gavin Bryars, il y a du chant expressionniste ou de la comédie musicale à la Sondheim, des chœurs à plusieurs voix superposés à des rythmes syncopés, des solos de violon sentimentaux comme à Hollywood et des moments de musique simili-aléatoire…« J’écrivais juste ce qui me passait par la tête », dit Zappa au moment de la gazelle plissée…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_GP_GTG_Magali_Dougados_Q3A9118_preview-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-215549"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Mensonges&#8230; © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>Bref un climat post-moderne ou déconstruit (c’était dans l’air), un second degré généralisé. Tout cela sonne familier et désarçonne peu. Était-ce plus étonnant en 1971 ? Pas sûr. La question faisait d’ailleurs débat entre certains spectateurs à la sortie. <br />Quoi qu’il en soit, c&rsquo;est interprété avec une précision, un engagement de tous, un humour de tous les instants. Ajoutons que la perfection technique, l’équilibre de la balance sonore, la maîtrise de la mise en place (musicale et scénique) témoignent d’un professionnalisme impeccable, condition <em>sine qua non</em> de cette esthétique foutraque. De là nos ❤️❤️❤️ pour signaler un spectacle très abouti, dans son genre.</p>
<h4><strong>Maîtres et esclaves</strong></h4>
<p>La scène finale se veut un grand moment de contestation de tous les pouvoirs, notamment masculins, et posera la question du rapport entre la taille du pénis et les dégâts faits à l’humanité par des hommes peu favorisés par la nature à cet égard.  Ainsi apparaîtront le Petit Roi (de la BD de Otto Soglow) avec sa reine deux fois plus grande, et dûment couronnée, une reine de Saba (dans l’esthétique Queer de Daniel Kramer, elle est évidemment incarnée par un garçon, c’est Justin Hopkins), un Pharaon en pagne coiffé de son Némès (c’est Robin Adams), une femme en tailleur rouge (à son drapeau étoilé on devine que c’est l’Europe, et donc assimilée à ce quarteron d’autocrates, ce qui est bizarre, non ?), et enfin, inévitablement, un Donald Trump, costume bleu et cravate rouge.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="1024" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2026A080_200_Motels_20260616_PG_GTG_Magali_Dougados_Q3A1344-1024x1024.jpeg" alt="" class="wp-image-215576"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>On les aura d’abord vus sur la mezzanine, présidant à l’entrée d’une armée d’esclaves entravés, sortis tout droit d’une superproduction, <em>La terre des pharaons</em>, de Howard Hawks, disons. Ils descendront à l’avant-scène pour que Trump y soit couronné d’une mitre en forme de phallus rose et or… Puis les esclaves s’écarteront pour laisser passer un canon rose, qui (on le voyait venir) se gonflera pour devenir un énorme membre viril se balançant doucement, tandis que le faux Trump sera estourbi et poussé dans une poubelle. Bon. Pas de quoi changer la face du monde.</p>
<p>On ne niera pas qu’on regarde cette production pour le moins atypique assez fasciné. On regarde, on écoute, on attrape tout. Mais on ne peut manquer de s’interroger, surtout dans le contexte actuel. Tant de travail, tant d’énergie, tant d’argent aussi sans doute, pour un spectacle qui laisse sur une impression un peu morose. À l&rsquo;image – pour rester dans le climat sixties-seventies –de ces bubble gum, ces Malabar au goût de fraise, qu’on l’on gonflait, gonflait, gonflait, et qui, une fois explosés, vous laissaient désemparés.</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/zappa-200-motels-geneve/">ZAPPA, 200 Motels – Genève</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>MOZART, Don Giovanni &#8211; Gand</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/mozart-don-giovanni-gand/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Maxime de Brogniez]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 22 Dec 2025 05:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>À y regarder trop grossièrement, Don Giovanni appelle deux types de partis pris : la franche comédie, complaisante à l’égard du « séducteur » (en réalité, violeur et meurtrier – il suffit de lire le livret) et la fresque sombre et austère où se côtoient vengeance, salut et rédemption. C’est l’alternative apparemment offerte par les &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p style="font-weight: 400;">À y regarder trop grossièrement, <em>Don Giovanni</em> appelle deux types de partis pris : la franche comédie, complaisante à l’égard du « séducteur » (en réalité, violeur et meurtrier – il suffit de lire le livret) et la fresque sombre et austère où se côtoient vengeance, salut et rédemption. C’est l’alternative apparemment offerte par les deux termes du <em>dramma giocoso</em> : drame joyeux ou intrigue au dénouement heureux. Mais comme toute proposition binaire, elle est simpliste et c’est dans l’interstice ouvert par l’espace entre les deux termes qu’il faut chercher à dialectiser pour gagner en pertinence.</p>
<p style="font-weight: 400;"><em>A priori</em>, la mise en scène de <strong>Tom Goosens</strong> met l’accent sur le <em>dramma</em> : la scénographie est épurée et les choix du metteur en scène sont condensés en quelques éléments percutants. Comme dans la partition, l’horizontal et le vertical s’opposent sur le plateau – opposition qui renvoie à la vie sur terre, longue fuite en avant vers la mort (où, alternativement, l’on monte aux cieux ou descend aux enfers) qui constitue, au fond, l’<em>horizon</em> (c’est-à-dire le but déjà visible mais jamais présent) de toute vie. L’horizontal, c’est donc le monde des vivants. Le vertical, le monde des morts. Et alors que l’horizontal finit quand il croise le vertical, le vertical connaît deux extrémités opposées : le salut, en haut, et  la damnation, en bas. Tout ceci est exprimé de manière redoutablement efficace par une échelle qui traverse la cage de scène pour se perdre dans les dessous et les ceintres. <em>Don Giovanni</em> est évidemment un opéra sur la mort (c’est un meurtre qui amorce l’intrigue, c’est le retour de la mort qui marque le dénouement et c’est la mort effective qui clôt l’opéra) et ce dispositif scénique la rend omniprésente : les vivants évoluent en constante interaction avec la perspective du salut ou de la damnation. Mais la proposition n’est pas austère : ce parti pris posé – et il l’est dès l’ouverture où une foule, nue ou presque, salue comme quand le spectacle du monde horizontal s’achève –, on ne sombre pas dans l’écueil d’un pathos excessif ou d’une posture moralisatrice vaine. Don Giovanni est un sale type, c’est clair. Tout le monde, au fond, le déteste et il n’est pas nécessaire d’exacerber les désirs de vengeance ou les passions irraisonnées pour le percevoir. Par exemple, Don Ottavio est ici plutôt un bon copain protecteur qu’un refuge pour une Donna Anna éplorée ou qu’un fiancé confronté à un rival. Ce cadre posé, la mise en scène s’autorise des traits d’humour bienvenus, souvent piquants, parfois cyniques. La fin n’est pas heureuse – tout le monde ressort traumatisé – mais les perspectives peuvent l’être pour celles et ceux qui ont œuvré à rendre le monde plus supportable pour les autres – forme d’idéal kantien ici teinté de représentations chrétiennes un peu kitsch (quand Don Giovanni finit aux trente-sixième dessous, les flammes de l’enfer surgissent brièvement).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2526DONproductiebeeldDonGiovanniTomGoossenscAnnemieAugustijnsOBVM5A1589-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-205617"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>© OBV/Annemie Augustijns</sup></figcaption></figure>


<p style="font-weight: 400;">Dès l’ouverture, on sait que, en fosse, c’est aussi le <em>dramma </em>qui plane : l’attaque du premier accord est franche, acérée mais pas mordante – la fin est déjà présente mais l’espoir d’un éventuel salut demeure (les trombones de la damnation ne sont pas encore de sortie). Les cuivres offrent un son homogène, comme velouté mais à la fois ciselé, superbe de rondeur, tandis que les cordes concilient admirablement direction et nervosité. <strong>Fransesco Corti </strong>parvient ainsi à assurer la dynamique d’une partition où l’horizontal et le vertical se retrouvent sur un même plan qu’il faut parvenir à rendre cohérent. Les nombreux ensembles de la partie vocale (du duo au septuor) sont à cet égard particulièrement réussis : alors que des tessitures (et des points de vue) opposées s’y côtoient, le résultat est toujours remarquable d’homogénéité et les oppositions verticales sont résolues en une exposition horizontale qui unifie sans dissoudre.</p>
<p style="font-weight: 400;">À la tension dramatique de l’ouverture – c’est-à-dire à la foncière instabilité dramaturgique, car, à ce stade, l’alternance entre ré mineur et majeur laisse la voie du salut ouverte – succède l’ancrage terrestre porté par un primesautier fa majeur. Et c’est évidemment Leporello que l’on entend. Celui de <strong>Michael Mofidian</strong> offre une belle projection et un timbre clair et canalisé qui permet une approche très vive du texte. Le phrasé est globalement bien mené, même si certaines notes tenues pourraient être davantage nourries ou, du moins, exploitées. Les cadences sont souples et élégantes, bien posées, très sensibles et expressives. Par rapport à son valet, le Don Giovanni de <strong>Wolfgang Stefan Schwaiger</strong> peut, à la toute première impression, paraître effacé, mais cette impression se dissipe dès que l’on prend conscience qu’il s’agit uniquement d’une question de différence de timbre. La voix n’est, en effet, ni très large, ni très imposante, de sorte que l’autorité du maître sur le valet ne se perçoit pas d’emblée. Le timbre est néanmoins riche et coloré, plein de belles harmoniques qui permettent au chanteur de traduire les nuances du personnage. Les récitatifs (Don Giovanni a peu d’airs) sont magnifiquement menés et offrent parfois autant, sinon plus, de sensibilité que les démonstrations vocales affirmées. À cet égard, l’accompagnement des récitatifs tantôt au pianoforte (lequel offre de superbes couleurs), tantôt au clavecin ou encore au violoncelle ou à la contrebasse (ou à des combinaisons de ces instruments) a fait l’objet d’un travail approfondi qui confère à ces moments un intérêt musical de premier ordre.</p>
<p style="font-weight: 400;"><strong>Marie Lys </strong>est une Donna Anna au volume contenu mais à l’ampleur dramatique certaine. Dans le médium, ses couleurs sont charnues, tandis que, dans l’aigu, les vocalises se déploient avec une agilité un peu piquante mais toujours bien sentie. On la suit davantage dans ses introspections et ses souffrances que dans ses colères, ce qui, du reste, est peut-être d’abord un choix de mise en scène. En Donna Elvira, <strong>Ariana Venditelli </strong>offre une voix bien accrochée et canalisée dans le haut du masque, ce qui permet une projection exemplaire dans l’aigu. L’approche est incisive dans le chant comme dans le jeu : c’est ici une femme déterminée que l’on voit, d’emblée émancipée du rôle de victime qui lui est parfois assigné. Don Ottavio trouve en <strong>Reinoud Van Mechelen </strong>un interprète idéal. On connaît sa voix bien accrochée et parfaitement canalisée. Il touche ici des océans de douceur et, dans les ensembles, révèle des trésors d’écoute et de musicalité. Sur le plan dramatique, le duo formé par Zerlina (<strong>Katharina Ruckgaber</strong>) et Masetto (<strong>Justin Hopkins</strong>) fonctionne parfaitement. La complicité est évidente et le burlesque assumé. Le timbre de Katharina Ruckgaber est lumineux et la voix très riche. On regrette un manque d’harmoniques aigues : certaines notes sont justes mais comme écrasées. Justin Hopkins offre une voix riche et large mais peine à donner au texte le relief qu’il devrait avoir – le timbre manque de l’éclat qui permet au texte de passer. <strong>Edwin Kaye</strong> offre enfin un Commandeur efficace, sans excès de pathos. Le timbre est large, ample et profond, sans être rocailleux et les phrases, conduites avec élégance.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2526DONproductiebeeldDonGiovanniTomGoossenscAnnemieAugustijnsOBVM5A1771-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-205618"/></figure>


<p style="font-weight: 400;">D’abord proposée à Gand, la production sera jouée à Anvers jusqu’au 18 janvier.</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/mozart-don-giovanni-gand/">MOZART, Don Giovanni &#8211; Gand</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>KARLSSON, Fanny and Alexander &#8211; Bruxelles</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/karlsson-fanny-and-alexander-bruxelles/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claude Jottrand]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 06 Dec 2024 05:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Si les films inspirés de l’opéra sont nombreux, je ne connais pas d’opéra inspiré d’un film et le présent spectacle est, à cet égard, une grande première. On la doit à l’amour de Peter de Caluwé, directeur sortant, pour l’œuvre d’Igmar Bergman. L’objet, tel qu’il se présente à nous, est très fidèle au film dont &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Si les films inspirés de l’opéra sont nombreux, je ne connais pas d’opéra inspiré d’un film et le présent spectacle est, à cet égard, une grande première. On la doit à l’amour de Peter de Caluwé, directeur sortant, pour l’œuvre d’Igmar Bergman. L’objet, tel qu’il se présente à nous, est très fidèle au film dont il reprend – à peu de chose près – les principaux personnages et l’ensemble des situations. Ceux qui ont aimé le film (il date de 1982) retrouveront les ambiances angoissantes vécues par les enfants, la puissance salvatrice de leur imagination, la dureté de l’évêque et la séduction toxique d’Ismaël, le tout présenté sous la forme d’un conte de Noël. Ils ne retrouveront pas le charme étrange de la langue suédoise, son souffle et son rythme inimitables, l’atmosphère Art Nouveau du film (situé en 1907) et le caractère très intime de la plupart des situations, vues par les yeux des enfants. Transposées à l’opéra, ces situations font souvent penser au <em>Turn of the Screw</em> de Benjamin Britten.</p>
<p>Au contraire du film, la mise en scène de <strong>Ivo van Hove</strong>, particulièrement brillante et démonstrative, nous propose des tableaux spectaculaires exploitant tout le volume scénique disponible, des décors somptueux faisant le plus souvent appel à la vidéo et qui vous en mettent plein les yeux. Certains tableaux ont un pouvoir dramatique exceptionnel, l’incendie dans lequel périt l’évêque est proprement stupéfiant, les grands paysages, les ciels tourmentés et les éclairages très étudiés contribuent largement à la séduction du spectacle, reçu avec beaucoup d&rsquo;enthousiasme par les spectateurs bruxellois.</p>
<p>Au plan musical, la partition de Mikael Karlsson recourt, en plus de l’orchestre, à de nombreux artifices électroniques avec des effets de spatialisation (avec des sons venus de l’arrière comme dans une salle de cinéma, justement) d’échos, de réverbération et une amplification systématique des fréquences les plus graves au-delà du raisonnable. Dans sa structure, elle se présente comme une suite de climats sonores successifs, avec une orchestration lourde touchant souvent aux limites de la saturation, dont on perçoit mal la progression dramatique un peu confuse et qui laisse peu de place aux voix. Celles-ci sont souvent traitées sur un mode proche de la parole et intégrées au tissu orchestral dont elles ont du mal à se départir. Elle réserve néanmoins quelques moments de grâce, comme le très beau postlude avec solo de violon à la fin de l’acte 1 avant la scène insupportable de la torture des enfants, mais n’espérez pas ressortir de la représentation avec quelques jolies mélodies dans la tête ! L’écriture vocale est simple, ni lyrique ni virtuose, et son intégration dans un substrat orchestral qui lui laisse peu de place n’est pas toujours aisée. Les chanteurs doivent souvent lutter pour y trouver leur place.</p>
<p>La distribution fait appel à quelques très grandes pointures internationales nées dans les années ’50 et donc plutôt en fin de carrière, elles chantaient déjà au moment de la sortie du film. L’excellente soprano galloise <strong>Susan Bullock</strong>, très émouvante et rassurante, est tout à fait à son aise dans le rôle d’Helena Ekdahl, la grand-mère des enfants. <strong>Thomas Hampson</strong>, devenu rare sur les scènes mais toujours très actif comme professeur, donne vie et consistance au rôle de Edvard Vergerus, l’évêque maladroit que la rigueur de ses principes finit par pousser à devenir l’horrible tortionnaire des enfants. A ses côtés, <strong>Anne Sofie von Otter</strong> est Justina, rôle qui fusionne en un seul deux personnages du film de Bergman, la sœur de l’évêque et sa gouvernante. Ces très grands chanteurs sont aussi d’excellents acteurs, des personnalités au charisme très fort qui en imposent et nourrissent leur personnage d’une longue expérience de la scène.</p>
<p>Autre rôle fort et parfaitement tenu, Emilie Ekdahl, la mère des enfants, et chantée par <strong>Sasha Cooke </strong>qui rend avec subtilité les déchirements et les contradictions du personnage. Avec des aigus un peu difficiles et en lutte avec l’orchestre, <strong>Peter Tantsits</strong> est Oscar Ekdahl, le père des enfants dont la mort constitue l’élément déclencheur du drame et qui réapparaîtra en figure christique.</p>
<p>Autres rôles à caractère symbolique marquant, <strong>Loa Falkman</strong> est Isak Jacobi, l’ami de la famille à qui les enfants doivent leur salut, et Ismaël est chanté par <strong>Aryeh Nussbaum Cohen </strong>dont tant la voix que le physique échappent aux critères de genre. Il nouera avec Alexandre une relation aussi forte qu’ambigüe. D’autres excellents chanteurs se partagent le reste de la distribution, Aron, le frère d’Ismaël est chanté par <strong>Alexander Sprague, Fanny, </strong>rôle très réduit est chanté, en alternance avec d’autres enfants, par <strong>Lucie Penninck</strong>. <strong>Justin Hopkins </strong>et <strong>Polly Leech </strong>campent le couple Carl et Lydia Ekdahl alors que <strong>Gavan Ring</strong> et <strong>Margaux de Valensart</strong> sont Gustav Adolf et Alma Ekdahl. Enfin <strong>Marion Bauwens </strong>et <strong>Blandine Coulon </strong>interprètent Paulina et Esmeralda, les filles décédées de l’Evêque. Mais la palme d’or de la distribution revient sans conteste au jeune <strong>Jay Weiner,</strong> véritable tempérament artistique dès le seuil de l’adolescence, qui campe un Alexandre prodigieux de sincérité, de force, de vitalité, mais aussi d’une émouvante simplicité.</p>
<p>A la tête de l’orchestre de la Monnaie, la cheffe <strong>Ariane Mathiak</strong> semble principalement accaparée par la mise en place rythmique et par la synchronisation de l’orchestre et des chanteurs avec la partie électronique de la partition, objectif qu’elle atteint sans peine. Mais on ne sent dans son interprétation que très peu d’élan, peu de souplesse et la place laissée à l’inspiration du moment, en complicité avec les chanteurs, semble réduite à la portion congrue. Trop compact, trop sonore, l&rsquo;orchestre couvre exagérément les chanteurs qui doivent beaucoup lutter pour se faire entendre.</p>
<p>Comme le film, l’œuvre se termine par une répétition de la première scène, rythmée par la célébration de Noël et le chant usé mais rassurant de la grand-mère. La vie d’avant a repris son cours, mais plus rien ne sera jamais comme jadis.</p>
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		<title>MOZART, La clemenza di Tito – Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/mozart-la-clemenza-di-tito-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Clément Mariage]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 23 Oct 2024 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Aviel Cahn, directeur du Grand Théâtre de Genève, a frappé un grand coup il y a 3 ans en proposant à Milo Rau de mettre en scène La clemenza di Tito. Directeur jusqu’à cette année du NTGent et programmé au Festival d’Avignon, au Festival d’Automne ou au Théâtre de la Colline, Milo Rau est un &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Aviel Cahn, directeur du Grand Théâtre de Genève, a frappé un grand coup il y a 3 ans en proposant à Milo Rau de mettre en scène <em>La clemenza di Tito</em>. Directeur jusqu’à cette année du NTGent et programmé au Festival d’Avignon, au Festival d’Automne ou au Théâtre de la Colline, Milo Rau est un metteur en scène acclamé dans le milieu du théâtre contemporain, mais il ne s’était à l’époque encore jamais essayé à l’opéra. Le choix était <em>a priori </em>déroutant, puisque le <em>Manifeste de Gand</em> – sorte de programme esthétique et politique de Rau – stipule qu’un spectacle s’inscrivant pleinement dans la réalité sociale et politique de son époque ne doit pas être l’adaptation littérale d’un texte classique. Il doit accueillir sur scène des artistes non professionnels et doit pouvoir présenter un décor susceptible d’être transporté dans un unique camion de déménagement. Des conditions difficilement applicables à une production d’opéra, donc.</p>
<p>En 2021, cette <em>Clemenza di Tito</em> n’avait hélas pas pu être donnée en public, Covid oblige, mais <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/la-clemenza-di-tito-streaming-geneve-traitement-de-choc-streaming/">une captation vidéo avait permis de la présenter malgré tout en streaming à un public virtuel</a>. Après avoir été défendu sur les scènes de Luxembourg, <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/mozart-la-clemenza-di-tito-anvers/">Anvers</a>, Gand et Vienne, ce spectacle peut donc enfin être apprécié là où il aurait dû être créé, à Genève, quelques mois après la création en janvier dernier sur cette même scène de <em>Justice</em>, partition contemporaine d’Hèctor Parra écrite en étroite collaboration avec Milo Rau et le librettiste Fiston Mwanza Mujila.</p>
<p>Si <em>Justice</em> s’inscrit pleinement dans la réalité contemporaine par son sujet et son langage musical et dramaturgique, ce n’est pas le cas du livret de <em>La clemenza di Tito</em>, qui paraît bien éloigné des préoccupations habituelles de Milo Rau. Le spectacle commence pourtant, bien avant l’ouverture de l’œuvre de Mozart, par la prise de parole à l’avant-scène d’un homme qui nous annonce être « le dernier des Genevois ». Il nous explique qu’il est célibataire, sans enfant, qu’il a déjà été figurant dans d’autres spectacles sur cette même scène et que c’est lui qui a installé tous les tapis rouges des couloirs du Grand Théâtre. Deux femmes (qu’on apprendra être des chamanes) s’approchent de lui et lui arrachent le cœur. L’homme tombe à terre et l’interprète de Titus, Bernard Richter, entame le dernier récitatif de l’opéra, celui qui a justement pour sujet la clémence de l’empereur.</p>
<p><figure id="attachment_174943" aria-describedby="caption-attachment-174943" style="width: 1024px" class="wp-caption aligncenter"><img loading="lazy" decoding="async" class="wp-image-174943 size-large" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2025A020_Clemence_de_Titus_G_20241014_GTG_Magali_Dougados_MG_0267-1024x683.jpg" alt="" width="1024" height="683" /><figcaption id="caption-attachment-174943" class="wp-caption-text">© Magali Dougados</figcaption></figure></p>
<p>Dans la suite de l’action présentée sous nos yeux, on ne comprend pas toujours clairement qui est qui et qui fait quoi : la frontière entre la fiction et la réalité s’estompe à partir du moment où un texte présente à l’arrière-scène quelques éléments biographiques des chanteurs, tandis qu&rsquo;un caméraman les filme en direct sur le plateau et retransmet leurs images sur un tissu blanc portant l’inscription <em>Kunst ist Macht</em> (« l’art est pouvoir »). Ce que l’on finit par saisir, c’est que Titus est représenté comme un leader qui s’intéresse de près à l’art, ou bien comme un artiste qui s’intéresse de près à la politique : un artiste « engagé ». Le décor se compose de deux espaces juxtaposés : une salle de musée d’un côté et un campement de réfugiés de l’autre, desquels on va et vient grâce à une tournette. Sur les cimaises du musée s’accumulent progressivement des œuvres directement issues de ce qui se passe dans le camp de réfugiés, ainsi que des reproductions d’œuvres célèbres créées en direct par les artistes sur scène. Titus est donc représenté comme un artiste vampirique qui se nourrit de la souffrance du peuple pour en extraire de l’émotion et de la force plastique. Membre de l’élite culturelle, il contient le mécontentement des laissés-pour-compte en sublimant leur souffrance dans des œuvres d’art, agissant comme une consolation.</p>
<p>Dans cette vision, Titus est finalement clément par réalisme politique : s’il ne punit pas Vitellia et Sesto, c’est parce qu’il ne veut pas froisser le peuple et sa « cour » d’admirateurs béats. Pour parvenir à cette conclusion, Milo Rau fait une lecture contextuelle de <em>La clemenza di Tito</em>, en se rapportant à son cadre de création. Créée en 1791, alors qu’en France la Révolution fragilise l’Ancien Régime, l’œuvre est une commande de l’empereur Léopold II à l’occasion de son couronnement comme roi de Bohème à Prague. La partition ne fut pas appréciée de l’empereur et l’impératrice la qualifia de<em> porcheria tedesca</em> (« cochonnerie allemande »). Le public praguois ne l’apprécia vraisemblablement pas plus, mais Mozart avait été choisi non parce qu’il était estimé de Léopold II, mais parce qu’il était admiré des Praguois.</p>
<p>Il est difficile de dire si cette <em>Clemenza di Tito</em> est une proposition réussie, mais c’est un spectacle qui interroge, propose, déplace, et c’est déjà beaucoup. La production souffre en fait principalement de la surcharge d’idées et d’informations essaimées sur le plateau. L’opéra est une forme qui accumule de nombreux paramètres aussi bien visuels (l’action scénique et les surtitres) qu’auditifs (la partie orchestrale, le chant et le texte) et Milo Rau s’évertue à ajouter des images, des vidéos, des textes qui viennent densifier ce qui constitue déjà un feuilleté de sens. Son geste présente cependant une force théorique indéniable qui vient bousculer nos représentations de la forme opératique. Par exemple, à la fin de l’œuvre, plusieurs airs sont interprétés tour à tour par les chanteurs à l’avant-scène, flanqués devant un micro, se passant de main en main le cœur du dernier Genevois. En fond de scène, l’écran retransmet des images captées en-dehors de la représentation : elles mettent en avant les dix-neuf figurants assis sur le plateau et s‘accompagnent d’un texte qui partage avec nous des éléments intimes et touchants de leur vie. Pendant ce temps, le texte du livret n’est plus surtitré et l’attention du spectateur est attirée, comme le sont les insectes photophiles, par la lumière de l’écran. Une sorte de lutte s’instaure entre la classe des figurants et celle des chanteurs/personnages, au cœur d’une action initiale qui peut être réduite à une lutte de pouvoir entre aristocrates, bien éloignée donc des préoccupations du spectateur ordinaire.</p>
<p><figure id="attachment_174948" aria-describedby="caption-attachment-174948" style="width: 1024px" class="wp-caption aligncenter"><img loading="lazy" decoding="async" class="wp-image-174948 size-large" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2025A020_Clemence_de_Titus_G_20241014_GTG_Magali_Dougados_MG_0569-1024x683.jpg" alt="" width="1024" height="683" /><figcaption id="caption-attachment-174948" class="wp-caption-text">© Magali Dougados</figcaption></figure></p>
<p><span style="font-size: revert;">Cependant, en s’intéressant  presque exclusivement au dispositif politique de l’œuvre, à son contexte de production et en souhaitant à tout prix amener sur le plateau la réalité contemporaine, Milo Rau laisse un peu de côté la richesse du texte et surtout la puissance de la musique de Mozart, qui développe et analyse les émotions humaines de manière étonnante (on pense bien sûr notamment au « Parto, parto » de Sesto, d&rsquo;un foisonnement musical et textuel vertigineux). La forme de l’</span><em style="font-size: revert;">opera seria </em><span style="font-size: revert;">nous apparaît aujourd’hui bien éloignée de nos canons esthétiques et on peut regretter que certains veuillent absolument lisser ce type d’esthétique </span><em style="font-size: revert;">étrange</em><span style="font-size: revert;"> pour les rendre plus « concrètes » ou « réelles », plutôt qu’y voir une sorte de contre-modèle. Ajoutons que Mozart a composé cette œuvre alors qu’il était malade et ruiné et qu’il n’est pas impossible que la clémence de l’empereur Titus représentait sincèrement pour lui une utopie politique, et non le couronnement du cynisme et de l’hypocrisie.</span></p>
<p>À la fin de la représentation, le spectateur sort de la salle un peu désabusé, comme s’il venait d’assister aux funérailles de l’opéra et de l’art en général. Milo Rau semble nous tendre un miroir et nous dire que l’opéra n’est pas une forme pour notre temps, car c’est le règne du mensonge, de l’illusion, de la manipulation, de l’utopie impossible. Mais le constat est d’autant plus nihiliste que le metteur en scène peut lui-même être associé à la figure de Titus, cet artiste qui se sert de la souffrance des autres pour son travail. D&rsquo;abord, l&rsquo;art engagé apparaît <em>in fine</em> comme une aporie, donc la proposition de Milo Rau s&rsquo;annule elle-même. De plus, il fait venir sur une scène d’opéra de nombreux figurants qui ont connu et traversé des situations de vie difficiles, mais ils ne font finalement pas grand-chose dans le spectacle et peuvent vite apparaître comme un prétexte. Enfin, la scène de pendaison au début du deuxième acte pose plusieurs questions, comme elle en posait dans son spectacle <em>Familie</em>, qui s’achevait sur une quadruple pendaison. Le spectateur est sidéré par ce qu’il voit, mais il sait que c’est un trucage, que les comédiens sur le plateau ne sont pas réellement pendus (bien heureusement), qu’il s’agit là d’une illusion théâtrale. Non dénoncée comme telle, comme Milo Rau avait pu pourtant le faire dans<em> La Reprise</em>, cette image choc qui voudrait nous faire croire qu’on a apporté la violence du réel sur le plateau ne fait que rendre suspect de machination tout le reste de ce qui est représenté sur scène. On est là face à un retour du refoulé théâtral.</p>
<p><figure id="attachment_174950" aria-describedby="caption-attachment-174950" style="width: 1024px" class="wp-caption aligncenter"><img loading="lazy" decoding="async" class="wp-image-174950 size-large" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2025A020_Clemence_de_Titus_GP_20241009_GTG_Magali_Dougados__MG_0065-1024x683.jpg" alt="" width="1024" height="683" /><figcaption id="caption-attachment-174950" class="wp-caption-text">© Magali Dougados</figcaption></figure></p>
<p>Face à un objet scénique si singulier et riche, on en oublierait presque de parler de musique… Pourtant, la distribution réunie à Genève accomplit de belles choses. <strong>Bernard Richter</strong> est un Titus pleinement engagé dans la proposition scénique du metteur en scène et il impressionne par son investissement physique. La voix est solidement projetée et le timbre à la fois moelleux et claquant. Seules quelques incertitudes d’intonation dans les aigus viennent parfois fragiliser une ligne qui constitue sinon un très élégant modèle de chant mozartien. Des problèmes de justesse, c’est aussi ce qui vient parfois entacher le chant de <strong>Serena Farnocchia</strong>, Vitellia à la voix capiteuse et puissante. Elle apporte beaucoup de soin à donner toutes ses dimensions à ce rôle impossible et, si les graves sont d’abord un peu confidentiels dans la première partie, ils déploient toute leur noirceur dans son rondo « Non pìu di fiori ». Absente de la distribution en 2021, contrairement aux deux interprètes précédents, <strong>Maria Kataeva</strong> confirme sa place parmi les grandes mezzos de notre époque. Le timbre est séduisant, les vocalises impeccablement exécutées et le tempérament de feu de la chanteuse lui permet de livrer un portrait frémissant et infiniment touchant du jeune patricien romain. Dans le rôle de Servilia, la jeune soprano ukrainienne <strong>Yuliia Zazimova</strong> est une révélation. Son timbre fruité fait des merveilles et la chanteuse possède une présence scénique certaine. À ses côtés, <strong>Giuseppina Bridelli</strong> convainc moins en Annio : l’interprète est engagée et sait faire preuve de musicalité, mais le vibrato instable fragilise considérablement le phrasé et la ligne de chant. <strong>Justin Hopkins</strong> prête sa voix sombre à Publio, capitaine des gardes très éloquent.</p>
<p><strong>Tomáš Netopil</strong> dirige l’<strong>Orchestre de la Suisse romande </strong>avec une grande probité stylistique : l’orchestre sonne parfois comme un orchestre sur instruments d’époque, mais sa lecture reste finalement assez classique dans ses intentions musicales et ses climats sonores. Les différentes atmosphères de l’œuvre sont élégamment rendues, avec un sens du contraste bienvenu, et il veille à accompagner la voix des chanteurs avec discrétion et prévenance. Enfin, <strong>le Chœur du Grand Théâtre de Genève</strong>, réduit à son rôle de groupies bourgeoisement vêtues gravitant autour de Titus, n’apparaît que très discrètement dans l’œuvre de Mozart et encore plus dans cette mise en scène, mais chaque intervention est juste et expressive.</p>
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		<title>VERDI, Rivoluzione e Nostalgia &#8211; Bruxelles</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/verdi-rivoluzione-e-nostalgia-bruxelles/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claude Jottrand]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 27 Mar 2024 02:31:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>L’idée a germé dans l’esprit de Peter de Caluwé, le directeur de la Monnaie, il y a quelques années déjà, durant le confinement&#160;: utiliser les meilleurs passages des premiers opéras de Verdi – dont certains ne sont pour ainsi dire jamais joués – pour recomposer, sur base d’un livret neuf, une œuvre originale en forme &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>L’idée a germé dans l’esprit de Peter de Caluwé, le directeur de la Monnaie, il y a quelques années déjà, durant le confinement&nbsp;: utiliser les meilleurs passages des premiers opéras de Verdi – dont certains ne sont pour ainsi dire jamais joués – pour recomposer, sur base d’un livret neuf, une œuvre originale en forme de pastiche. L’opération avait déjà été tentée l’an dernier avec le spectacle <em>Bastarda</em>, qui reprenait en une seule soirée des extraits des quatre opéras élisabétains de Donizetti, réunis en un tout cohérent. Nettement plus ambitieux, le propos est de réunir ici des extraits de seize opéras différents et de les insérer dans une histoire complètement extérieure, avec pour thème central la révolution de mai 68, ses acquis est ses échecs, et la nostalgie qu’on en a quarante ans après. Le scénario n&rsquo;est pas sans évoquer <em>La Meglio Gioventù</em>, film de Marco Tulio Giordana primé au festival de cannes en 2003.</p>
<p>La justification – a posteriori – de ce choix est à chercher dans les engagements politiques du jeune Verdi au côté des mouvements unionistes italiens qui ont abouti au Risorgimento, l’unification du pays et la création d’un état moderne selon les normes du XIXe siècle.&nbsp; L’abondance de partitions retenues (39 extraits pour <em>Rivoluzione</em> et 25 pour <em>Nostalgia</em>) montre qu’ils ont eu du mal à choisir, <strong>Carlo Goldstein</strong> et <strong>Krystian Lada</strong> qui ont élaboré ensemble le canevas de l’œuvre, et témoigne de leur immense amour porté à la musique de ce Verdi encore très conventionnel, mais diablement efficace dans l’élaboration de climats dramatiques de tous genres, et dont l’inspiration mélodique ne tarit jamais. Tous les airs retenus appartiennent au Verdi d’avant <em>Rigoletto</em>, des partitions écrites entre 1839 et 1850, dans un style relativement homogène.</p>
<p>Les personnages de l’intrigue sont en fait les archétypes des caractères verdiens&nbsp;: sopranes, ténors et barytons se partagent des rôles peu individualisés. Dans <em>Rivoluzione</em>, un frère et une sœur (Giuseppe et Laura) sont les figures centrales du récit, autours desquels tournent Cristina, l’amante de Giuseppe, Lorenzo, le prétendant éconduit de Laura et son rival Carlo, le séduisant prolétaire qui vient enflammer la dimension politique de l’intrigue. Dans <em>Nostalgia</em>, on retrouve les mêmes quarante ans plus tard, mais ce sont d’autres chanteurs. La transition entre les personnages de l’une et l’autre soirée se fait par l’intermédiaire de la vidéo qui présente un gros plan sur leurs visages respectifs en fondu enchaîné&nbsp;; c’est du meilleur effet&nbsp;! Laura manque à l’appel, sa fille Virginia, en manque de père, l’ami de celle-ci Icilio et Donatella, riche et excentrique galériste complètent la distribution. L’intrigue ensuite se dissout complètement, on nous présente des états d’âme, des ressentiments, des affects très arbitraires, visiblement guidés par les choix musicaux, mais qui peinent à constituer un récit cohérent.</p>


<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="885" height="1024" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/9555-5-885x1024.jpg" alt="Giovanni Battista Parodi (Giuseppe) et Helena Dix (Donatella)" class="wp-image-158777"/></figure>


<p>Au terme des deux soirées, la première très longue et la seconde très vide de sens, la conclusion est assez négative&nbsp;:&nbsp; le projet n’est pas abouti – l’idée n’est sans doute pas bonne – et malgré l’énorme travail fourni, le résultat n’est pas satisfaisant. L’adéquation insuffisante entre le sujet du livret et les extraits choisis, les discontinuités nombreuses, comblées par des extraits de textes modernes déclamés en vidéo, la faible caractérisation des personnages dont aucun n’a la force d’un héros verdien, font apparaître un réel fossé entre textes et musiques et déséquilibrent l’ensemble. On utilise un langage musical très conventionnel pour décrire l’effondrement d’une époque&nbsp;; la civilisation qu’a mise en place le Risorgimento, avec ses valeurs bourgeoises et bien pensantes, est précisément celle que la révolution de 68 a tenté de combattre. La même musique pouvait elle servir à sublimer l’avènement et l’effondrement des mêmes valeurs ou d’une même idéologie&nbsp;? Ce serait faire bien peu de cas du génie verdien de penser que sa musique peut à la fois dire une chose et son contraire&nbsp;; ou de penser que le sens d’une œuvre, les valeurs qui la sous-tendent, se trouvent dans les paroles uniquement, et pas dans la musique elle-même. Bref, on s’ennuie beaucoup, on ne s’émeut jamais, le spectacle peine à trouver son rythme propre, sa cohérence, son sens, son souffle, malgré la beauté de la musique.</p>
<p>Ce n’est pourtant pas faute de moyens&nbsp;: dans un unique décor immense, où se côtoient des écrans en format cinémascope, des barricades, une salle de classe du conservatoire, évoluent chanteurs, chœur et danseurs souvent livrés à eux-mêmes, et que la mise en scène ne parvient pas à régenter. Les nombreux passages instrumentaux sont largement sous-investis&nbsp;; <strong>Krystian Lada</strong> qui est à la fois le concepteur du spectacle et son metteur en scène peine à convaincre dans aucun des deux rôles, faute d’une dramaturgie cohérente. Les chorégraphies de <strong>Michiel Vandevelde</strong>, dans un genre qui tient du <em>street dance</em>, n’évoquent pas l’esthétique de 68 mais plutôt celle des années 90, ajoutant encore à la confusion.</p>
<p>La distribution n’est pas toujours convaincante elle non plus, mais contient son lot de fort bons chanteurs&nbsp;: si la Laura de <strong>Nino Machaidze </strong>est brillante et vocalement très solide, on ne peut en dire autant du Lorenzo jeune de <strong>Justin Hopkins</strong>, voix très monochrome et sans grand impact. <strong>Vittorio Prato</strong> qui chante Giuseppe dans la première partie ne manque pas de moyens vocaux mais la justesse est un peu approximative. Quant au ténor <strong>Enea Scala</strong>, voix également très solide et pleine d’une athlétique vigueur, il remplit toutes les attentes pour un héros verdien, avec cependant ici aussi, peu de variété de couleurs. Ces trois chanteurs, jeunes et virils, brillent aussi par leur physique avantageux. C’est <strong>Scott Hendricks</strong> qui reprend pour la deuxième soirée le personnage de Carlo (avec l’âge, ce rôle de ténor est devenu baryton). Ce chanteur qu’on a souvent vu avec plaisir à la Monnaie semble avoir perdu beaucoup de ses moyens (où peut-être était-il seulement dans un mauvais jour&nbsp;?) La voix manque d’impact et de présence. <strong>Helena Dix</strong>, truculente soprano australienne semblant sortie d’un tableau de Botero, s’impose sans peine dans le rôle de Donatella, osant même l’autodérision lorsqu’elle s’essaye à quelques pas de danse. On remarquera aussi la belle ardeur juvénile de la prestation du ténor <strong>Paride Cataldo</strong> dans le rôle d’Icilio, qui l’emporte largement sur celles de <strong>Giovanni Battista Parodi</strong> (Giuseppe âgé) et de <strong>Dennis Rudge</strong> (Lorenzo âgé) sans grand relief ni pour l’un ni pour l’autre. <strong>Gabriela Legun</strong>, la seule qui participe aux deux soirées, endosse le rôle de Virginia où elle montre davantage de moyens et de caractère que dans celui, plus modeste, de Cristina qu’elle avait tenu la veille.</p>
<p></p>


<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="843" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/9555-141-1024x843.jpg" alt="Paride Cataldo (Icilio) et Satenik Khourdoïan (violon)" class="wp-image-158776"/></figure>


<p></p>
<p>On soulignera aussi la très belle prestation des chœurs de la Monnaie tout au long des deux soirées, avec pour point culminant leur interprétation – passablement hors contexte – du célébrissime « Va pensiero »&nbsp;extrait de <em>Nabucco</em>, chanté avec une très communicative conviction depuis les loges d’avant-scène pour le plus grand plaisir du public. Mais le moment culminant de cette deuxième soirée aura été purement instrumental : le personnage de Laura, la révolutionnaire disparue, refait surface sous la forme d’un solo de violon magnifique, extrait de <em>I Lombardi alla prima crociata</em>, et joué sur scène avec brio et émotion par <strong>Satenik Khourdoïan</strong>. L’orchestre quant à lui, sous la baguette alerte et précise de <strong>Carlo Goldstein</strong>, aura parcouru efficacement pas moins de seize partitions différentes sans perdre son entrain, révélant au passage quelques pages fort injustement méconnues.</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/verdi-rivoluzione-e-nostalgia-bruxelles/">VERDI, Rivoluzione e Nostalgia &#8211; Bruxelles</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>MASSENET, Werther — Gand</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/werther-gand-quatre-prises-de-roles-pour-un-concert-memorable-streaming/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Christian Peter]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 May 2021 03:14:37 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Prenez un ténor sicilien, une mezzo-soprano canadienne d’origine tunisienne, un baryton belge et une basse américaine, placez-les sous la direction d’une cheffe d’orchestre lituanienne dans un opéra français inspiré d’un célèbre roman allemand qu’ils chantent pour la première fois et vous obtenez une soirée mémorable. Vous en doutez ? C’est pourtant le pari fou qu’a gagné &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Prenez un ténor sicilien, une mezzo-soprano canadienne d’origine tunisienne, un baryton belge et une basse américaine, placez-les sous la direction d’une cheffe d’orchestre lituanienne dans un opéra français inspiré d’un célèbre roman allemand qu’ils chantent pour la première fois et vous obtenez une soirée mémorable. Vous en doutez ? C’est pourtant le pari fou qu’a gagné l’Opéra Ballet de Flandre en proposant une version en concert de <em>Werther</em> sur la scène de l’Opéra de Gand ce vendredi 7 mai.</p>
<p>Aucun point faible dans la distribution, idéalement homogène et juvénile. <strong>Daniel Arnaldos</strong> et <strong>Nabil Suliman</strong> sont parfaits en Schmidt et Johann, ils campent avec malice ces deux buveurs invétérés sans sombrer dans la caricature. <strong>Justin Hopkins</strong> est un Bailli à la voix profonde et sonore, nul doute que dans une version scénique il aurait fallu grimer cette jeune basse pour lui donner l’apparence d’un homme mûr. <strong>Elisa Soster</strong> parvient à camper une Sophie simplement naturelle, dénuée de toute mièvrerie. Sa voix limpide aux aigus cristallins traduit à merveille la fraîcheur de la jeune adolescente. Son désappointement lors du départ de Werther à la fin du deuxième acte, est juste et touchant.</p>
<p><strong>Ivan Thirion</strong> possède un timbre clair en harmonie avec sa conception du rôle. Il fait d’Albert un jeune homme amoureux et droit, tiraillé au deuxième acte entre son amour pour Charlotte et son amitié pour Werther, puis déstabilisé au III par les événements qui le dépassent.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/rihab_chaieb-1-c-fay-fox-e1598535687739-900x900.jpg?itok=iOXacKbe" title="Rihab Chaieb © fay-fox" width="468" /><br />
	Rihab Chaieb © fay-fox</p>
<p>Née en Tunisie, <strong>Rihab Chaieb</strong> a grandi au Canada où ses parents s’étaient installés lorsqu’elle était enfant. Récemment diplômée du programme Lindemann de perfectionnement de jeunes artistes du Metropolitan Opera, la mezzo-soprano a été lauréate de plusieurs prix dans des concours internationaux, dont Operalia. Dès son entrée en scène, sa Charlotte capte durablement l’attention : dotée d’un physique avenant et d’un timbre délicatement ambré qui ne manque pas de sensualité, la cantatrice possède l’exacte tessiture du rôle, un medium nourri, un aigu puissant et un registre grave opulent. Certes, sa diction, somme toute correcte, est encore perfectible et son personnage gagnera en profondeur lorsqu’elle l’aura incarné dans une production scénique, mais d’ores et déjà on est subjugué par cette prise de rôle tout à fait réussie. Son air des lettres est poignant même si l’on aurait aimé qu’elle différencie davantage les passages lus de ceux où elle exprime ses propres sentiments, l’air « Va, laisse couler mes larmes » bénéficie d’un legato impeccable, enfin « Dieu mon courage m’abandonne »  possède toute la véhémence requise. Au quatre, elle parvient à rendre son désespoir palpable sans effets spectaculaires.</p>
<p>L’autre prise de rôle remarquable est celle d’<strong>Enea Scala</strong> qui accomplit ici un véritable sans faute. Le ténor sicilien s’est longtemps illustré dans le bel canto, en particulier Rossini dont il a interprété bon nombre d’opéras sérias, tels <em>Moïse et Pharaon</em>, <em>Guillaume Tell</em>, <em>Armida</em>, <em>Semiramide</em>, <em>La donna del lago</em> ou encore <em>Otello</em>. Ces dernières années il s’est plu à différencier son répertoire en abordant <em>La Traviata</em> et <em>Rigoletto</em> à Marseille ainsi que <em>La Bohème</em> en décembre dernier. Il s’est également illustré dans l’opéra français avec Léopold (<em>La Juive</em>) à Lyon et Hoffmann qui lui a valu un <a href="https://www.forumopera.com/les-contes-dhoffmann-bruxelles-la-monnaie-brillante-vacuite">triomphe</a> à Bruxelles en 2019. Si l’on avait encore des doutes sur son adéquation au rôle de Werther, ceux-ci sont rapidement balayés dès son invocation à la nature phrasée avec retenue et une ligne de chant tout en nuances, ajoutons que le français est parfaitement intelligible, c’est à peine si l’on perçoit par moment un soupçon d’accent. Visiblement, le ténor a beaucoup travaillé sa diction et son style. Que de tendresse dans la voix lorsqu’il déclare son amour à Charlotte au premier acte. Au deux « J’aurai sur ma poitrine » émeut jusqu’aux larmes et toute la fin de l’acte à partir de « pourquoi trembler devant la mort » exprime avec justesse un désespoir incommensurable. Au trois  « Pourquoi me réveiller » soutient la comparaison avec ceux qui l’ont précédé dans cette page et la scène finale de l’opéra est incarnée avec conviction jusque dans les expressions du visage. Ah, ce regard halluciné durant l’air « Là-bas au fond du cimetière » !</p>
<p><strong>Giedre Šlekytė </strong>dirige avec précision et un sens aigu du théâtre l’Orchestre symphonique de l’Opéra Ballet de Flandre réduit à une quarantaine de membres, disposés sur la scène dans le respect des distanciations sociales. A l’exception des vents, séparés par des parois de plexiglas, les musiciens sont tous masqués ainsi que les chœurs d’enfants, impeccables au demeurant. Au premier acte, le clair de lune est dépourvu de poésie et de mystère mais les circonstances y sont sans doute pour quelque chose. En revanche la cheffe se montre particulièrement convaincante dans les passages dramatiques, le début du IV par exemple, en dépit de l’effectif limité de l’orchestre.<br />
	          </p>
<p> </p>
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		<title>MOZART, La clemenza di Tito — Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/la-clemenza-di-tito-streaming-geneve-traitement-de-choc-streaming/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 Feb 2021 04:56:06 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>La première et unique représentation, donnée sans public, avait été précédée d’une vague d’interviews, de mises en condition, de making of, etc. D’un mode d’emploi, en somme. Milo Rau, présenté comme un mélange d’enfant prodige facétieux, de nouvelle référence du théâtre européen et de madré spécialiste de l’agit-prop, y expliquait que tout est politique, notamment &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>La première et unique représentation, donnée sans public, avait été précédée d’une vague d’interviews, de mises en condition, de <em>making of</em>, etc. D’un mode d’emploi, en somme. Milo Rau, présenté comme un mélange d’enfant prodige facétieux, de nouvelle référence du théâtre européen et de madré spécialiste de l’agit-prop, y expliquait que tout est politique, notamment <em>La Clémence de Titus</em>, qu’on y voyait la bourgeoisie récupérer le pouvoir tombé des mains de l’aristocratie et dépouiller le peuple des fruits de la révolution. Discours qui nous rajeunissait de quelques décennies, ce qui n’est pas de refus. N’empêche, on pouvait craindre un pensum. Or le spectacle est beau, il est émouvant, et même si le livret est pas mal bousculé, on y entend l’opéra de Mozart, –&nbsp;et servi par de très beaux interprètes.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="263" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_01.jpg?itok=FDgte-Et" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>La misère absolue</strong></p>
<p>Le début déconcerte. C’est fait pour. La scène est encombrée de tout un fatras de tentes, de caravanes, de vieilles chaises en plastique, de sacs de couchage, bref c’est Calais ou Lesbos, c’est un camp de migrants, c’est le spectacle (que nous ne voulons pas voir) de la misère absolue. Seulement voilà : bien éclairé, sur la scène d’un opéra, c’est assez beau… Et ce sera toute l’ambiguïté du concept : Milo Rau veut dénoncer la perversion des élites bourgeoises (vous et moi) qui transforment en œuvres d’art le désespoir du monde, la souffrance des laissés-pour-compte. Or ce qui va se passer, dans ce beau grand théâtre d’une des villes les plus riches de la planète, non loin du quartier des banques, ce sera justement la création d’une œuvre d’art…</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_05.jpg?itok=qE_kyQnh" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>La parole des sans-voix</strong></p>
<p>Mais bref, le spectacle (puisque ç’en est un) commence par la fin, par le récitatif <em>Tutto oblio</em>, où Titus accorde son pardon aux conjurés. Dans le fond, en une sorte de tableau vivant, un groupe de figurants mime une scène à mi-chemin du <em>Radeau de la Méduse</em> et de <em>la Liberté guidant le peuple</em>. Puis un des figurants, manifestement en surpoids, se plante au milieu de la scène, et nous dit qu’il est Genevois, qu’il a 49 ans, qu’il a posé il y a quelques années la moquette rouge qui embellit la salle, qu’il fait souvent de la figuration, qu’il fut notamment ici Bacchus, qu’il était tout nu ou presque, et le voilà qui se déshabille derechef, jusqu’au caleçon. Entre alors une figurante, qui aussitôt lui arrache le cœur, dans un flot de sang très grand-guignolesque, et le laisse pour mort. Là-dessus, l’orchestre attaque l’ouverture, sur un tempo frémissant, presque précipité. Une banderole-écran tombe du ciel, proclamant <em>Kunst ist Macht</em> : l’Art est Pouvoir. Titus apparaît, il porte sous son costume Prince-de-Galles tirebouchonnant un tee-shirt à l’effigie de Thomas Sankara et des pantoufles doublées fourrure.</p>
<p><strong>La bonne vieille distanciation</strong></p>
<p>La musique, pour le moment, on ne l’écoute pas trop… Il y a mille choses à regarder, et d’abord les visages des figurants, venus à l’évidence d’un peu partout, des «&nbsp;vrais gens&nbsp;», chacun avec son parcours chahuté, ses drames, les accidents de sa vie (tous nous seront présentés par de petites vidéos projetées sur l’écran au cours de la seconde partie).<br />
Pour l’heure, ce sont les chanteurs qui, dans une démarche vaguement brechtienne, vont nous être un peu dévoilés : nous saurons qu’<strong>Anna Goryachova</strong> (Sesto) avait une mère femme-de-ménage à Leningrad, que <strong>Serena Farnocchia</strong> (Vitellia) aime beaucoup le film <em>Sunset Boulevard</em> et se sent proche de Jean-Nicolas (l’un des figurants), que <strong>Marie Lys</strong> (Servilia) lit en ce moment un livre de Vincent Cespedes qui explique comment le capitalisme nous enferme dans des relations possessives, que <strong>Cecilia Molinari</strong> (Annio) a grandi dans une famille de mélomanes très engagés politiquement et qu’elle a fait des études de médecine, que <strong>Bernard Richter</strong> (Titus) est issu d’une famille protestante, que son père est mort à côté de lui lors d’un match de football, que <strong>Justin Hopkins</strong> (Publio), né à Philadelphie, trouve toujours étrange de jouer pour un public élitiste sans en faire partie.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="263" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_06.jpg?itok=F8uUWCUP" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p>Pendant ce temps, Vitellia chante son premier air «&nbsp;Deh se piacer mi vuoi&nbsp;», plutôt bien semble-t-il, mais à vrai dire on est occupé à lire tout cela, et on ne lui prête qu’une oreille distraite. J’exagère, la beauté de la ligne, l’éclat du timbre, la maîtrise des vocalises et des trilles, des ornements, mais surtout l’ardeur passionnée de Serena Farnocchia, pour qui c’est une (brillante) prise de rôle, convainquent d’emblée.</p>
<p><strong>D’un<em> opera seria</em> faire «&nbsp;una vera opera&nbsp;»</strong></p>
<p>Un des paradoxes de cet opéra, fruit d’une commande pour le couronnement de Leopold II d’Autriche, prince éclairé (du moins au début), c’est que Mozart se voit imposer une forme archaïque, l’<em>opera seria</em>, alors qu’il a déjà ré-inventé l’opéra avec ses trois chefs-d’œuvre en collaboration avec Da Ponte. Il lui faut se plier à de pesantes contraintes : ainsi il conçoit d’abord le rôle de Sesto pour un ténor, au nom de sa recherche de la vérité dramatique. Mais on lui impose un castrat (Domenico Bedini). Et comme le second personnage masculin, Annio, sera interprété en travesti par une chanteuse (Carolina Perini), Mozart doit s’accommoder d’une prévalence des voix aigües.</p>
<p>Il n’empêche, il va s’en satisfaire et, en dix-huit jours, composer cet opéra, aidé par son élève Süssmayer, auteur sans doute des récitatifs. Il va s’employer à humaniser ces éternels airs <em>da capo</em>, à subvertir leur formalisme et à se jouer du livret usé jusqu’à la trame de Metastase, à peine rebadigeonné par Mazzolà. La formule qu’il inscrit dans son catalogue est révélatrice : «&nbsp;opera seria ridotta a vera opera dal S. Mazzolà&nbsp;». On voit que sa préoccupation reste d’abord la vérité dramatique. Autre préoccupation : le message humaniste, disons maçonnique, que porte le pardon de Titus.</p>
<p>Ce que propose Milo Rau, dont c’est le premier travail à l’opéra, lui qui dirige le NTGent, le théâtre de Gand, n’est pas en somme très différent : la vérité humaine, dans sa mise en scène, s’exprimera grâce à une direction d’acteurs très attentive, toute en finesse (et très «&nbsp;cinématographique&nbsp;» –&nbsp;le spectacle a été dès le départ pensé pour la captation vidéo) et grâce au poids charnel d’humanité des dix-huit figurants. Quant au message politique, il infléchit sans doute celui de Mozart, il le «&nbsp;contemporanéise&nbsp;», certains diront qu’il le biaise, mais il lui est fidèle en esprit.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_08.jpg?itok=G-jolHIg" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>Social-démocrate ou populiste ?</strong></p>
<p>L’ouverture se terminait sur une image arrêtée : Sesto, ami du Prince, prenant une photo, flatteuse, du groupe des migrants, comme le ferait un communicant d’aujourd’hui pour <em>Paris-Match</em>. A côté de lui, Titus organise le tableau, comme un dirigeant soignant son image (suivez mon regard). Sur l’écran, au fond, est projeté le célèbre tableau de Giuseppe Pellizza Volpedo, <em>Il Quarto Stato</em>, représentant une manifestation d’ouvriers en 1901, autre image de récupération artistico-politicienne. Sous l’image, cette mention : «&nbsp;Ouverture : L’insurrection qui vient&nbsp;».</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="279" src="/sites/default/files/styles/large/public/capture_decran_2021-02-21_a_08.27.41.png?itok=ADMu2E6q" title="Capture d'écran" width="468"><br />
Capture d&rsquo;écran</p>
<p>C’est ainsi que nous sera présenté Titus : un homme politique se piquant de modernité et d’humanité, et d’autant plus pernicieux. Il ne comprend pas ce qui se passe, explique Milo Rau. Le peuple (le chœur, installé dans la salle) l’applaudit, mais ce n’est pas le peuple, c’est la bourgeoisie, plutôt la petite, si on juge par ses vêtements.<br />
Autour du prince, le petit jeu de la cour. Vitellia, mue par le ressentiment, pousse le jeune Sesto, qui l’aime, à assassiner l’Empereur. Mais on va apprendre que Titus veut épouser Servilia, la sœur de Sesto. Dès lors, comment passer à l’acte ? Quant à Servilia, elle est amoureuse d’Annio, l’ami de Sesto. L’un des charmes, purement opératique, de cet imbroglio étant que Sesto et Annio sont chantés par des voix féminines, donc quand Sesto embrasse Annio (sur les lèvres), est-ce que ce sont deux garçons ou deux filles qui s’embrassent ? Autre ambiguïté, assez charmante.</p>
<p><strong>Le poids de chair</strong></p>
<p>L’une des forces de cette mise en scène, assurément très politique, très lutte-des-classes, c’est qu’elle évite le piège du caricatural en assumant son ambiguïté aussi. Ainsi Titus, présenté certes comme un peu fat, pas très malin, garde toute son humanité, et Bernard Richter, dès le premier de ses trois airs, «&nbsp;Dal piu sublime soglio&nbsp;», pris sur un tempo très lent, lui donne tout son poids de chair, dans un chant lyrique, fragile par instant, d’autant plus émouvant. Son deuxième air «&nbsp;Ah se fosse intorno al trono »&nbsp;lui donnera peu après l’occasion de mettre en valeur tout le brillant de sa voix très claire.</p>
<p>L’émotion sera constamment servie par un cast féminin impeccablement mozartien. Le couple d’amoureux n°2 Annio-Servilia (amoureuses, en l’occurrence) est incarné par les voix, fines et délicates, de Cecilia Molinari et Marie Lys, dont la musicalité ne fléchit pas une seconde alors qu’elle simulent ou fantasment un assassinat à la Caravage, sur le corps de Titus ! Très beau duetto «&nbsp;Ah perdona al primo affetto&nbsp;», qu’accompagne tout en douceur et en attention <strong>Maxim Emelyanychev</strong>.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_gp_c_caroleparodi-2394.jpg?itok=v3S6CNXw" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>Mozart résiste !</strong></p>
<p>L’un des plus beaux moments de cette partition, c’est bien sûr l’aria «&nbsp;Parto, ma tu ben mio&nbsp;», où Sesto comprend qu’il est manipulé par Vitellia, mais se résout quand même à accomplir sa vengeance. Anna Goryachova, dont on se souvient qu’elle fut récemment ici une magnifique <a href="https://www.forumopera.com/la-cenerentola-geneve-lironie-et-le-merveilleux">Cenerentola</a>, peut mettre en valeur les couleurs naturellement dramatiques de sa voix. Bel canto parfaitement en situation, expressif et pathétique. Vocalises et coloratures impeccablement chargées de sens autant que de musique, en dialogue avec une très belle clarinette, celle de Michel Westphal.</p>
<p>Cet air marque le début du final du premier acte, suite d’ensembles vocaux, sur un tempo palpitant emmené par le jeune chef Maxim Emelyaychev (l’Orchestre de la Suisse Romande constamment attentif et précis). L’un des figurants (Jean-Nicolas Dafflon, sur un siège de paralytique rescapé de <a href="https://www.forumopera.com/die-entfuhrung-aus-dem-serail-streaming-geneve-la-greffe-na-pas-pris-streaming"><em>l’Enlèvement au Sérail</em></a> de la saison dernière) a marqué les conjurés d’un signe rouge sur le front. On déchire la grande bannière <em>Everybody counts</em> (allusion à <em>Black lives Matter </em>?) et on l’arrose d’essence avant d’y mettre le feu avec force débris. Le Capitole est incendié. Et dans une scène pleine de bruit et de fureur, Titus est poignardé par Sesto. Le meurtre est filmé en gros plan et retransmis sur l’écran, comme par les chaines d’info en continu. Lumières d’orage, silence de mort, on n’entend plus que les flammes qui crépitent. Sesto dépouille Titus de ses vêtements et le laisse quasi nu sur le sol.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_02.jpg?itok=dpEk6o_g" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>Une Pietà</strong></p>
<p>Le tableau final sera d’une angoissante puissance tragique, sur le grand ensemble avec chœur écrit par Mozart. Incertitude de lendemains qui ne chanteront peut-être pas, symbolisée par une Pietà : le corps nu de Titus gisant dans les bras accablés de son ami le sénateur Publius. Les dernières fumées se dissolvent dans la pénombre.</p>
<p>La seconde partie commencera, comme la première, par l’intervention d’un des figurants : «&nbsp;Je m’appelle Gor Sultanayan, je suis Arménien et je joue l’un des policiers. Quand nous avons commencé à répéter, le metteur en scène m’a demandé si toute cette violence, cette souffrance et cette pauvreté ne me choquaient pas, moi et mon fils Areg. J’ai répondu que je suis descendant d’un survivant du génocide de 1915, et que pendant 44 jours j’ai suivi l’invasion de l’Azerbaïdjan…&nbsp;» et sa voix se brise quand il évoque son fils qu’il doit faire mine de tuer à la fin du premier acte de cette production, mais il est fier du talent d’Areg.<br />
Après quoi, il va entrer à nouveau dans son rôle et procéder à la pendaison de deux des conjurés, ceux qui avaient mis le feu au Capitole. Que dire de l’image de ce petit garçon, qui s’approche de l’un des pendus, son père, puis erre sur la scène pendant qu’Annio, dans un des airs les plus tendres de la partition («&nbsp;Torna di Tito a lato&nbsp;») presse Sesto de revenir dans les bonnes grâces de Titus. C’est l’un des (nombreux) moments où Mozart subvertit le formalisme de l’<em>opera seria</em> et Cecilia Molinari irise son chant de délicates demi-teintes touchantes.</p>
<p><strong>Une couverture de survie</strong></p>
<p>Car Titus n’est pas mort. Une caméra indiscrète pénétrant dans l’une des caravanes nous montrera les soins que lui prodiguent (sur fond de chants africains) deux dames Congolaises, oignant le malheureux empereur de magiques onguents qui le feront revenir du royaume des morts, pas bien fringant, recouvert d’une affreuse couverture militaire, le visage couvert de bubons bizarres, mais vivant (notons que le beau Bernard Richter aura été assez malmené dans cette production…). Tandis que d’un pas hésitant il retrouve son palais-musée (autre décor, revers de la médaille), on entend Publius, noblement incarné par Justin Hopkins, chanter d’un très beau timbre de basse le seul air –&nbsp;et trop court –&nbsp;que lui accorde la partition.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_07.jpg?itok=ZBDQW2Sw" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p><strong>L’émotion pure du beau chant</strong></p>
<p>Moins riche en action, ce deuxième acte offre l’occasion d’entendre de façon peut-être plus sereine la musique et les voix. Génialement mozartiens, le trio «&nbsp;Se al volto mai ti senti&nbsp;»<em>,</em> qui confronte trois états d’âme, le désespoir de Sesto, le remords de Vitellia, la compassion de Sextus, ou le grand récitaif accompagné par l’orchestre, «&nbsp;Che orror ! Che tradimento ! »&nbsp;où Titus prend conscience de la trahison de Sesto, veut se venger de lui avec cruauté, et enfin plonge dans la mélancolie, comparant le sort toujours incertain des puissants à celui du «&nbsp;rustique mendiant&nbsp;» qui a peu de désirs et dort d’un sommeil paisible (discours assez incongru dans le contexte de cette mise en scène)…<br />
Un bouleversant dialogue entre Titus et Sesto introduira l’Aria de Sesto «&nbsp;Deh per questo istante solo&nbsp;», («&nbsp;Complainte de l’homme ordinaire&nbsp;», affichera l’écran) qui donne à Anna Goryachova occasion de faire entendre à nouveau les couleurs profondément mélancoliques de sa voix.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_03.jpg?itok=InSD50qc" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p>Puis viendra l’autre grand moment lyrique de <em>La Clemenza di Tito</em>, la grande scène de Vitellia, d’abord le récitatif accompagné «&nbsp;Ecco il punto, ô Vitellia&nbsp;», puis l’aria «&nbsp;Non piu di fiori&nbsp;», grand morceau de bravoure de neuf minutes. La passionaria vengeresse brise le masque et se résout à se prosterner aux pieds de Titus en disculpant Sesto. Tout est admirable dans le chant de Serena Farnocchia : l’homogénéité de la voix sur toute la tessiture, la noblesse, l’héroïsme, la passion, l’intelligence des ornements, la ligne musicale, l’aisance des aigus, non pas seulement brillants, mais expressifs de l’âme du personnage. De grands moyens de soprano dramatique parfaitement en situation et un très beau dialogue avec le cor de basset de Benoît Willmann.</p>
<p><strong>Destins fracassés</strong></p>
<p>Pendant ce temps, les figurants-réfugiés seront revenus en scène et, dans une autre séquence que par facilité nous dirons brechtienne, nous aurons fait connaissance, par écran interposé,&nbsp; avec Cem Özgün, né à Istanbul, traducteur en turc de nombreux livres dont <em>La Peste</em> de Camus, qui put s’exiler en Suisse après avoir été arrêté comme opposant ; avec Gisèle Kileba, une chrétienne évangélique venue du Congo que son mari abandonna car elle ne pouvait avoir d’enfants ; avec Ginette Mazamay, Congolaise aussi, abandonnée par des parents trop jeunes, recueillie par une grand-mère, maintes fois violée par des hommes de passage, devenue clocharde, mais retrouvée finalement par son père, et arrivée en Suisse ; avec l’Argentine Luz Andreani Macri et le Breton Alexandre le Gouallec, un couple d’artistes de cirque (les deux pendus de tout-à-l’heure) ; avec Rita Ndubisi, née à Kinshasa, qui dit que <em>La Clémence de Titus</em> la fait penser aux politiciens de son pays : les personnages ne pensent qu’à eux-mêmes… Et ainsi de suite (nous avons cessé de lire les autres portraits pour écouter la musique…)</p>
<p><strong>Et tout s’achève dans l’ambiguïté</strong></p>
<p>Dernière image : le plateau tournant fait réapparaître le palais de Titus. Les réfugiés y entrent à pas lents. Sur les murs, les moments les plus dramatiques de l’opéra sont devenus œuvres de musée. Titus accorde son pardon, et tout se termine par un sextuor de la réconciliation, où Mozart exprime à la fois son aspiration la plus profonde, et celle des Lumières.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/la_clemence_de_titus_c_caroleparodi_04.jpg?itok=dRPCIgVF" title="©GTG Carole Parodi" width="468"><br />
©GTG Carole Parodi</p>
<p>Sur le mur, alors que le tableau vivant du Radeau de la Méduse se reconstitue, Milo Rau fait projeter une ultime sentence de son cru : «&nbsp;La glorification des classes inférieures, de leurs souffrances et de leurs idéaux vise à leur empêcher tout accès au pouvoir véritable.&nbsp;»</p>
<p>Le concept de départ était, rappelons-le, de dénoncer cette perversion bourgeoise consistant à transformer en œuvre d’art la misère du monde. C’est bien en somme ce à quoi, assez ironiquement, nous aurons assisté au cours de ce spectacle. Car ce n’était qu’un spectacle, –&nbsp;mais (opinion personnelle) abouti et réussi. Et d’une noire et paradoxale beauté.</p>
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		<title>DEBUSSY, Pelléas et Mélisande — Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/pelleas-et-melisande-a-geneve-geneve-pelleas-sous-le-regard-des-galaxies-streaming/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 20 Jan 2021 04:56:06 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Voilà en somme un objet nouveau que nous auront légué la pandémie et le drame que vit actuellement le spectacle vivant : l’opéra retransmis en direct sur Internet, filmé dans un théâtre transformé en studio. Et vide. Au moment des applaudissements, un gros plan sur le visage du chef d’orchestre, un fondu au noir, un &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Voilà en somme un objet nouveau que nous auront légué la pandémie et le drame que vit actuellement le spectacle vivant : l’opéra retransmis en direct sur Internet, filmé dans un théâtre transformé en studio. Et vide. Au moment des applaudissements, un gros plan sur le visage du chef d’orchestre, un fondu au noir, un générique déroulant et le silence (et on imagine le désarroi de tous les protagonistes à ce moment-là).</p>
<p>Mais on sera resté dans un dispositif bien connu : le « quatrième mur » est toujours là, le jardin et la cour sont à la même place, on chante parfois « face public », bref on fait comme si.<br />
	Ce <em>Pelléas et Mélisande</em>, malgré la nouveauté du concept qui l’inspire, appartient encore à l’ancien monde, et les caméras regardent le spectacle comme le regarderait un spectateur muni de jumelles, ici de téléobjectifs. Il en aura été ainsi pour <a href="https://www.forumopera.com/hippolyte-et-aricie-paris-favart-pour-leffervescence-vocale-et-musicale-streaming"><em>Hippolyte et Aricie</em></a> à l’Opéra-Comique ou <a href="https://www.forumopera.com/il-palazzo-incantato-dijon-un-fabuleux-palais-enchante-ou-lalbergo-de-i-folli"><em>Il Palazzo incantato</em></a> à l’Opéra de Dijon. Ces spectacles avaient été conçus dans l’espoir de représentations en « présentiel », ils en gardent la marque.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="263" src="/sites/default/files/styles/large/public/600x337_pelleas_et_melisandes_2_gp_12-01-21_gtgcmagali_dougados-0352.jpg?itok=eWBAHffc" title="© Magali Dougados" width="468" /><br />
	© Magali Dougados</p>
<p><strong>Le concept</strong></p>
<p>Ici, la nouveauté, c’est la présence de huit danseurs qui danseront, et parfois paraphraseront, les sentiments des personnages. Huit beaux et grands garçons, vêtus de petits slips ajustés. A la faveur de nombreux très gros plans, on profitera à loisir des détails, d’ailleurs agréables, de leur corps vigoureux.</p>
<p>On le sait, le drame de Maeterlinck et Debussy se déroule dans un royaume imaginaire, le royaume d’Allemonde, une Cornouaille ou une Bretagne rêvée. La forêt est proche, et la mer, suggérée par la musique, cerne ce château humide et sombre. C’est le domaine de l’incertain, monde suspendu, accablé de vieillesse, de désenchantement, de silence, dans une interminable agonie. C’est là qu’apparait une pâle Mélisande, dont on ne saura rien, incarnation de la féminité, de la lumière, de l’air, et peut-être de la vie.</p>
<p>L’amour, le désir, la jalousie surgiront en même temps que cette présence diaphane. « Ah ! je respire enfin », dira Pelléas quand il sortira des souterrains, « on dirait que ta voix a passé sur la mer au printemps », chantera-t-il à pleine voix dans une phrase superbement lyrique et amoureuse, la première composée par Debussy, quand Mélisande aura avoué dans un souffle au jeune prince qu’elle l’aime « aussi »…</p>
<p><strong>Le silence des galaxies</strong></p>
<p>Pas de mer, ni de forêt, ni de château humide dans la mise en scène/chorégraphie de <strong>Sidi Larbi Cherkaoui</strong> et <strong>Damien Jalet</strong>. Tout est noir (évidemment), d’un noir brillant et assez chic, dans la scénographie de <strong>Marina Abramović</strong>. Les seuls éléments de décor seront de grands monolithes blancs, comme des cristaux de roche géants, qui seront déplacés au fil des scènes, suggérant ici une grotte, là le jardin de la scène d’amour du quatrième acte, là encore le lit de mort de Mélisande. De grands cristaux immémoriaux. « Est-ce que ce n’est pas à faire pleurer les pierres », chantera Golaud après avoir assassiné son demi-frère. Un monde minéral et glacé d’avant les hommes, et insensible à leurs souffrances.<br />
	Un grand cercle figurera la fontaine des aveugles, car le cercle sera l’autre thème récurrent de la scénographie. L’imaginaire de cette production n’est plus maritime, iodé, celtique, il est cosmique, et au fond de la scène ce seront des planètes, des galaxies, des trous noirs et des géantes rouges qui tourneront inlassablement, et des pluies d’étoiles tomberont d’un ciel silencieux, indifférent au malheur.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/pelleasetmelisande_productiebeelden_18_4_crahirezvani_0.jpg?itok=giabLGcL" title="© GTG Rahi Rezvani" width="468" /><br />
	© GTG Rahi Rezvani</p>
<p><strong>La Princesse lointaine</strong></p>
<p>C’est là qu’apparait Mélisande, dans une robe très « haute-couture », très « Princesse lointaine », diaphane, irréelle, vaguement 1900. <strong>Mari Eriksmoen</strong> donnera constamment l’impression de n’être pas tout-à-fait là. Elle vient d’ailleurs. Elle chante d’une voix exquise, suggérant une présence-absence. Son chant rayonne notamment dans la scène de la tour, en dépit d’une idée de mise en scène assez malencontreuse, les longs cheveux où se prend Pelléas étant figurés par un entrelacs d’élastiques manipulés par les éphèbes, et passablement ridicules.</p>
<p>Ces danseurs, d’ailleurs excellents, c’est sans doute pendant les intermèdes musicaux qu’on les regarde avec le plus de plaisir, ces fameux intermèdes ajoutés en catastrophe par Debussy lors de la création en 1902 pour être joués pendant les changements de décors. Dans ces pages symphoniques passe l’ombre de Wagner, hantés qu’ils sont par les Leitmotive des trois personnages, qui s’entrelacent comme s’entremêlent dans un nœud passablement homo-érotique trois danseurs pendant le très menaçant premier interlude du troisième acte.</p>
<p>Ces pages sont l’occasion de profiter pleinement des sonorités somptueuses de l’<strong>Orchestre de la Suisse Romande</strong>, de ses solistes (flûte, hautbois), d’une pâte sonore passant de la transparence la plus mélisandesque à des bouffées de violence et de passion, celles de Golaud ou de Pelléas. Constamment souple, ductile, la direction de <strong>Jonathan Nott</strong> tisse ce décor orchestral dont parle Debussy, qui désirait que sa musique laissât à ses personnages « l’entière liberté de leurs gestes, de leurs cris, de leur joie ou de leur douleur… » Et puisque nous rendons compte ici d’un spectacle télévisuel, disons à quel point la prise de son et le mixage voix/orchestre, tout-à-fait remarquables, rendent justice au désir profond de Debussy de fusion entre la fluidité de la prosodie et une pâte sonore sans cesse changeante, où dialoguent le soleil et les nuages, la mer et la nuit, « les correspondances mystérieuses de la nature et de l’imagination ».</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/pelleasetmelisande_productiebeelden_18_1_c_rahirezvani_1400.jpg?itok=xloKUn3G" title="© GTG Rahi Rezvani" width="468" /><br />
	© GTG Rahi Rezvani</p>
<p><strong>« Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes »</strong></p>
<p><strong>Jacques Imbrailo</strong> est un superbe Pelléas, bouleversant de sincérité et de fragilité dès sa première apparition, éperdu pendant la première scène à deux avec Mélisande, rayonnant pendant la grande scène d’amour (« C’est notre dernier soir … »). Voix de ténor solaire, il irradie de passion et de lyrisme pendant ce moment du quatrième acte, où l’amour et la mort s’épousent. « Tu m’aimes, tu m’aimes aussi, depuis quand m’aimes tu ?&#8230; »<br />
	Scène sublime pendant laquelle, remarquons-le, les danseurs disparaissent, comme auparavant au cours de celle entre Mélisande et Golaud, car, disons-le, ils sont parfois envahissants ou incongrus, comme au cours du dialogue entre Golaud et le petit Yniold, où deux gymnastes miment les états d’âme des personnages, Golaud perdu dans la forêt de ses doutes et de sa jalousie, Yniold incarnation de l’innocence. <strong>Marie Lys</strong> dessine un magnifique Yniold, voix et musicalité limpides et dorées.<br />
	Autre incarnation juste, celle de Geneviève. La lecture de la lettre, au premier acte, par <strong>Yvonne Naef</strong> est un modèle de diction française. Mais les autres interprètes, non francophones eux, restituent parfaitement la prose chantournée de Maeterlinck, qui sonne étonnamment naturelle, ce qu’elle est tout de même assez peu…</p>
<p>Golaud, écrasé comme tous les personnages par le poids du destin, c’est <strong>Leigh Melrose</strong>. Impressionnant baryton, puissant, éclatant, botté de noir, entouré de ses sbires (les danseurs sont alors caparaçonnes de métal rutilant), il n’est que mâle fureur, cachant derrière sa brutalité son désarroi, son impuissance (« Ce n ‘est pas ma faute »). Il peut être douloureux comme Amfortas, mais sa souffrance éclate en violence pour arracher à Mélisande mourante la « vérité ». La composition de Leigh Melrose, ses accents dignes d’Otello, font éclater l’artificialité du dispositif scénique, son coté clinquant, pour ne laisser plus apparaitre que l’humble douleur des hommes.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/pelleas_et_melisandes_gp_12-01-21_gtg_c_magali_dougados-1145_1200.jpg?itok=yufnAzoS" title="© Magali Dougados" width="468" /><br />
	© Magali Dougados</p>
<p><strong>L’émotion emporte tout</strong></p>
<p>On l’aura compris : alors qu’on avait été tout d’abord agacé par les partis pris de mise en scène, leur arbitraire, et un certain tape-à-l’œil, au fil de la représentation l’émotion prit le dessus, et la force et la beauté de l’œuvre emportèrent toutes réticences.<br />
	Le réalisateur, <strong>Andy Sommer</strong>, devient dans le contexte d’une telle captation l’un des artisans du spectacle. C’est lui qui s’approche au plus près des visages et des corps. Dans une lumière bleutée, un Arkel en redingote, appuyé sur une canne blanche, incarne la bonté et une sagesse sans âge. A <strong>Matthew Best</strong> de donner aux phrases du vieux roi aveugle leur vrai poids, quand sonne un glas sinistre et que meurt Mélisande : « L’âme humaine est très silencieuse… L’âme humaine aime à s’en aller seule…  Mais la tristesse, Golaud, de tout ce que l’on voit… » Une petite fille apparait, elle porte la même robe que Mélisande. Alors que tournent les galaxies dans un univers immense et vide, et que vibre une harpe qui s’entrelace au glas, résonnent encore les mots du vieil homme : « C’est au tour de la pauvre petite…»</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/pelleas_3.jpg?itok=L-gxt_JM" title="© GTG Rahi Rezvani" width="468" /><br />
	© GTG Rahi Rezvani</p>
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		<title>SCHREKER, Der Schmied von Gent — Anvers</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/der-schmied-von-gent-anvers-bruegel-au-congo/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Laurent Bury]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Feb 2020 23:12:20 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Lorsqu’il s’attela à ce qui devait être son dernier opéra, Franz Schreker décida de rompre avec les sujets et le style qui avaient été les siens jusque-là. D’abord, au lieu de s’abîmer dans les méandres de la psychologie humaine, il choisit le ton du conte populaire, afin de toucher le plus large public, et jeta &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Lorsqu’il s’attela à ce qui devait être son dernier opéra, Franz Schreker décida de rompre avec les sujets et le style qui avaient été les siens jusque-là. D’abord, au lieu de s’abîmer dans les méandres de la psychologie humaine, il choisit le ton du conte populaire, afin de toucher le plus large public, et jeta son dévolu sur <em>Smetse Smee</em>, du romancier belge Charles De Coster, auteur de <em>La Légende d’Uylenspiegel</em> (1868). Sur fond de Révolte des Gueux, cette légende flamande fait intervenir le Christ et le Diable, recourt à des éléments archétypaux comme les trois souhaits et montre comment le héros put échapper à l’enfer pour entrer au paradis. Avec ce que le compositeur appelait « un opéra à la Bruegel », on est en effet à cent lieues de l’univers dépeint dans <em>Der ferne Klang</em>. Quant à la musique, Schreker voulut être « assez moderne » ; s’il connaissait les expériences de Schoenberg, auquel était dédié son précédent opéra, <em>Christophorus</em>, il préféra se tourner vers une autre modernité de l’entre-deux-guerres, celle de la Nouvelle Objectivité et du Zeitoper, mais aussi celle d’un Prokofiev ou d’un Chostakovitch.</p>
<p>Pour sa première mise en scène d’opéra, <strong>Ersan Mondtag</strong> a choisi de traiter avec un certain respect cet ouvrage rarissime et largement inconnu du public. Le spectateur est pris par la main pour suivre ce récit populaire, arraché à son contexte historique mais clairement situé en Flandres, grâce aux façades à pignon du décor tournoyant, qui dévoile un gigantesque dieu Baal dévoreur d’enfants, décor aussi multicolore que les costumes mélangeant les époques et les sexes. Le héros n’est plus vraiment forgeron, mais il a le côté bondissant et insolent de son frère Till l’Espiègle. Et deux des personnages dont Smee se joue au deuxième acte ne sont plus un magistrat et le duc d’Albe, mais des diables rouges et cornus. Jusqu’à l’entracte, donc, tout est clair. Mais au dernier acte, les choses se compliquent. Les références à l’art africain, jusque-là relativement discrète, éclatent tout à coup, et d’incarnation de la résistance flamande à l’occupant espagnole, le héros devient tout le contraire, puisqu’il est grimé en Léopold II, roi des Belges qui acheta le Congo et y encouragea toutes sortes d’exactions. Puisqu’il a berné les puissances de l’enfer, l’accès lui est refusé, mais les habitants de l’enfer qui l’ont aidé auparavant écoutent le (long) discours prononcé par Patrice Lumumba lors de l’indépendance du Congo en juin 1960. Puis au paradis, il apparaît que saint Pierre est noir de peau, lui aussi… Finalement, le héros est accueilli au Ciel, mais les émissaires infernaux reviennent aussi sur scène, et la diablesse Astarté a le dernier mot (ajouté au livret) lorsqu’elle ôte sa fausse barbe à Smee en demandant au public « Really ? », comme si plus personne ne pouvait adhérer au grand chœur final qui répète ses Alléluias.</p>
<p>La distribution vocale est de haut niveau, à commencer par l’époustouflant <strong>Leigh Melrose</strong> qui ne quitte pratiquement pas la scène d’un bout à l’autre de la soirée, qui ne cesse de s’agiter, de sautiller, de ricaner, véritable meneur de jeu qui porte le spectacle sur ses épaules. Vocalement, la partition laisse la possibilité de confier le rôle-titre à un baryton ou à une basse : c’est ici un baryton que l’on entend, choix pertinent quant à la personnalité du héros, quitte à ce que les notes les plus graves soient un peu moins audibles. Impossible de résister ici à l’incarnation proposée par le baryton américain, acteur-né et chanteur autoritaire. Dans le rôle de son épouse, on est ravi que <strong>Kai Rüütel </strong>se voie enfin confier un personnage de premier plan, tant la densité de son timbre s’impose à l’évidence, même si le livret ne laisse pas une grande latitude à ce personnage « angélique ». Astarté énigmatique, <strong>Vuvu Mpofu </strong>fait entendre une voix saine et expressive. Membre du Jeune Ensemble, le ténor <strong>Daniel Arnaldos</strong> est un saisissant Flipke en vertugadin, particulièrement déchaîné dans sa chanson à boire du dernier acte. Parmi les nombreux seconds rôles distribués avec soin, on remarque le Christ d’<strong>Ivan Thirion</strong> et la Vierge Marie de <strong>Chia-Fen Wu</strong>, ainsi que le saint Pierre de <strong>Justin Hopkins</strong>, jeune baryton-basse américain dont la voix solide dément la sénilité affichée dans son jeu.</p>
<p>En fosse, <strong>Alejo Pérez</strong> se montre tout à fait maître du déferlement sonore organisé par Schreker, aussi à l’aise dans les éléments faussement populaires que dans les hardiesses de la partition. Pas sûr que le compositeur ait vraiment écrit là « <em>eine Oper für Jedermann</em> », mais cette production, malgré certaines bizarreries de la mise en scène, marque un jalon dans la Schreker-Renaissance, qu’on espère bien voir se prolonger avec <em>Irrelohe </em>le mois prochain à Lyon.</p>
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