C’est gros, c’est hénaurme, ce 200 Motels de Genève, on en prend plein les yeux et les oreilles, on ne sait pas par quel bout le prendre. Par l’image ou par le son ? Il y a tant à voir, l’image est si dévorante, que le chroniqueur musical, le lendemain matin, doit réécouter le son qu’il a piraté avec son téléphone (ceci est un aveu) pour se remettre les idées en place…
C’est un objet musicalo-spectaculaire unique en son genre où tout s’entremêle : le désir de Frank Zappa d’être un compositeur contemporain, de s’inscrire dans l’histoire de la musique dite savante, mais aussi bien sûr le rock n’roll, la contre-culture, l’esprit post-68 et la critique de l’American way of life, une de ses obsessions. Zappa, pur produit de la classe moyenne américaine, troisième génération d’une famille immigrée de Sicile, pose sur la société américaine un regard de moraliste libertaire, sarcastique, rigolard, déjanté.
Comme l’est le spectacle plutôt culotté proposé par Aviel Cahn en guise de bouquet final de son règne de sept ans au Grand Théâtre de Genève, en symétrie avec Einstein on the Beach, de poétique mémoire, qui l’avait inauguré.
On dira que la poésie de ce 200 Motels est d’un autre genre…

Au premier plan une piscine bleutée où flottent deux gros cygnes gonflables roses, de grands écrans LED entourent le vaste plateau du BFM ; sur une mezzanine au fond on distingue la batterie et les guitares d’un orchestre rock, dans la fosse on devine l’Orchestre de la Suisse Romande et ses huit percussionnistes, dirigés par Titus Engel (comme Einstein on the Beach).
Des écrans, il sera fait un usage intensif (et brillant) par le metteur en scène Daniel Kramer et par la vidéaste Sophie Lux : défilé de slogans, d’images, d’enseignes, de sentences, tout cela se succédant et papillotant dans un flux incessant – et on essaiera de noter des phrases au vol, en même temps que les surtitres… et d’abord « This town is just a sealed tuna sandwich – Ce bled, c’est juste un sandwich au thon sous vide », description de ce Centerville où débarquent les quatre musiciens en tournée, puisque l’idée de départ – qui sera délaissée en cours de route, c’est de raconter la vie d’un groupe rock de motel en motel.

Repartons du début : au départ il y a un film (1971) intitulé 200 Motels, filmé avec quatre caméras vidéos, avec toutes sortes d’effets visuels de type Op Art, sur un scénario un peu élastique de Zappa lui-même, un genre de happening rock, où intervient aussi une partition orchestrale jouée par l’Orchestre philharmonique de Londres, présent dans le studio. L’image a vieilli, le côté potache aussi. De toute façon le DVD est à peu près introuvable, ce qui renforce le côté légendaire voire archéologique de la chose.
Quelque trente ans plus tard, en l’an 2000, le Holland festival donne au carré d’Amsterdam la première mise en scène de 200 Motels. Zappa est mort en 1993, et on est allé récupérer chez sa veuve, Gail, un « gros tas de partitions » que le compositeur Ali N. Askin a révisées, pour les rendre jouables par un orchestre symphonique.
Cadavres exquis
Zappa était un pur autodidacte. Il racontait être tombé un jour sur un disque de musique contemporaine où l’on voyait un compositeur aux allures de savant fou. Ça lui avait plu, le disque était en solde et c’est ainsi qu’il avait découvert Ionisation de Varèse, qui allait l’amener à d’autres révélations non moins cruciales, Stravinsky ou Schoenberg.
À peu près à la même époque, il découvrait le dadaïsme, les cadavres exquis du surréalisme, et commençait à se bricoler une culture personnelle, sur le principe du collage, qu’il entrelacerait avec le rock qu’il jouait avec son groupe, les Mothers, rebaptisés assez vite Mothers of Invention, dans des clubs de la côte Ouest ou avec les bandes-son qu’il concoctait pour des films de série Z.

Collages
Le collage, c’est bien le principe ordonnateur (ou désordonnateur) de ce spectacle. Tentative d’inventaire : les quatre rockers en costume de cuir violet, leurs perruques filasses noires ; le podium lumineux rouge et jaune de leurs concerts qui, tournicotant sur lui-même, devient la chambre à deux lits de leurs nuits ; la troupe de zombies verdâtres qui peuplent Centerville, archétype de ville paumée du Middle West ; les trois nonnes non moins zombies très Ku Klux Klan qui passent par là en agitant des paillettes comme des pom-pom girls ; jouées par trois danseuses qu’on verra aussi en acrobates à tignasses blanches dans un numéro de pole dance acrobatique vertigineux, sur lesquelles les rockers, après avoir baissé pantalon, mimeront ce qu’on appelait jadis les derniers outrages… Puis trois flics (cops) visiblement sous acide.

Sans chipoter
Apparaîtra ensuite un cow boy de rodéo (« My name is Burtram, I am a redneck ») en costume surdimensionné aux couleurs du drapeau étoilé, incarné par David Ireland lequel se lancera dans une chanson pur style country, – avant lui aussi de se déshabiller pour se retrouver en slip de lutteur de MMA (première allusion subliminale, ou pas, à Donald Trump), pour défier dans une piscine gonflable les quatre rockers, tour à tour Mark (Ziad Nehme), Howard (Peter Hoare), Jeff (Edward Hogg) et enfin Frank (Robin Adams – qui fut naguère à Genève le St François d’Assise de Messiaen) et qui ici finira douché d’une matière brunâtre très douteuse… C’est dire que ces interprètes, qui dans la vie normale chantent Figaro et Bottom, Almaviva et Lensky, Janaček ou Chostakovitch, payent de leur personne sans chipoter…

Notamment quand on les verra avec leurs barbes et leurs jambes plus ou moins poilues enfiler de longes robes à paillettes pour un concours de miss assez croquignolet (Miss Amazon, Miss Google, Miss Matu (?), Miss X…). « C’était hyper-européen », commentera une journaliste (et à ce moment on lira sur le bandeau lumineux « The Pillars of Truth and Justice… » et tomberont des cintres des bouts de papier avec le mot Lies (mensonges).
En veine de classicisme
Ajoutons Justin Hopkins qui assure le rôle de master of ceremony (et chantera au passage un début de gospel d’une voix d’outre-tombe) et Brenda Rae qui à son répertoire a Zerbinetta ou Violetta et endossera la robe rouge d’une journaliste très crispante (Zappa règle un compte, on dirait), puis celle de la Gazelle plissée (« Pleated Gazelle » ) – ici, elle placera quelques vocalises perchées fort acrobatiques : c’est que Zappa explique qu’un jour, en veine de classicisme, il a voulu composer un air pour soprano, mais qu’il a pensé que la pilule passerait mieux s’il l’environnait d’une histoire, l’histoire d’une fille éprise d’un garçon (éleveur de tritons) amoureux, lui, d’un aspirateur industriel… En l’occurrence, ce sera d’un aspirateur-traineau fort antique (ce qui justifiera l’entrée d’un escadron de porteurs d’aspirateurs de collection)… L’histoire se terminera par les amours du garçon, joué par Jeff, avec un tuyau d’aspirateur, avant qu’il ne soit poignardé par Frank, surgi vêtu d’une peau d’ours et d’un bonnet à cornes, et évacué sur un des cygnes roses (si j’ai bien tout compris…)

On évoquera encore les démêlés de Jeff, pris entre sa Bonne et sa Mauvaise conscience. La première étant personnifiée par une dame cochonne, sosie de Miss Piggy (du Muppet Show) mais ici couronnée d’une auréole lumineuse, et la seconde par un diable rouge à l’air méchant (ce sont deux marionnettes à taille humaine). Il y aura aussi sur la personne de Jeff une scène de castration un peu pénible, avec filmage en gros plan….
Déconstruction
On évoquera un peu plus loin le tableau final, mais arrêtons-nous un instant à la partie musicale.
Là encore c’est un collage : il y a du rock bien gras (au second degré, et par auto-dérision), des percussions qui se déchainent parfois mais forment souvent une manière de soubassement à la Varèse, des rythmes brisés à la Stravinski, il y a assez généralement un climat atonal, il y a de la country pure et dure (le cow boy) dans une longue séquence entre tonique et dominante, il y a des pizzicatos aux cordes (sur la pole dance), il y a des chœurs comme à l’office, puis des cacophonies bruyantes, il y a souvent un tissu musical d’accompagnement très bande-son de cinéma, et parfois des sons électroniques évoquant le chant des baleines ou la musique de Gavin Bryars, il y a du chant expressionniste ou de la comédie musicale à la Sondheim, des chœurs à plusieurs voix superposés à des rythmes syncopés, des solos de violon sentimentaux comme à Hollywood et des moments de musique simili-aléatoire…« J’écrivais juste ce qui me passait par la tête », dit Zappa au moment de la gazelle plissée…

Bref un climat post-moderne ou déconstruit (c’était dans l’air), un second degré généralisé. Tout cela sonne familier et désarçonne peu. Était-ce plus étonnant en 1971 ? Pas sûr. La question faisait d’ailleurs débat entre certains spectateurs à la sortie.
Quoi qu’il en soit, c’est interprété avec une précision, un engagement de tous, un humour de tous les instants. Ajoutons que la perfection technique, l’équilibre de la balance sonore, la maîtrise de la mise en place (musicale et scénique) témoignent d’un professionnalisme impeccable, condition sine qua non de cette esthétique foutraque. De là nos ❤️❤️❤️ pour signaler un spectacle très abouti, dans son genre.
Maîtres et esclaves
La scène finale se veut un grand moment de contestation de tous les pouvoirs, notamment masculins, et posera la question du rapport entre la taille du pénis et les dégâts faits à l’humanité par des hommes peu favorisés par la nature à cet égard. Ainsi apparaîtront le Petit Roi (de la BD de Otto Soglow) avec sa reine deux fois plus grande, et dûment couronnée, une reine de Saba (dans l’esthétique Queer de Daniel Kramer, elle est évidemment incarnée par un garçon, c’est Justin Hopkins), un Pharaon en pagne coiffé de son Némès (c’est Robin Adams), une femme en tailleur rouge (à son drapeau étoilé on devine que c’est l’Europe, et donc assimilée à ce quarteron d’autocrates, ce qui est bizarre, non ?), et enfin, inévitablement, un Donald Trump, costume bleu et cravate rouge.

On les aura d’abord vus sur la mezzanine, présidant à l’entrée d’une armée d’esclaves entravés, sortis tout droit d’une superproduction, La terre des pharaons, de Howard Hawks, disons. Ils descendront à l’avant-scène pour que Trump y soit couronné d’une mitre en forme de phallus rose et or… Puis les esclaves s’écarteront pour laisser passer un canon rose, qui (on le voyait venir) se gonflera pour devenir un énorme membre viril se balançant doucement, tandis que le faux Trump sera estourbi et poussé dans une poubelle. Bon. Pas de quoi changer la face du monde.
On ne niera pas qu’on regarde cette production pour le moins atypique assez fasciné. On regarde, on écoute, on attrape tout. Mais on ne peut manquer de s’interroger, surtout dans le contexte actuel. Tant de travail, tant d’énergie, tant d’argent aussi sans doute, pour un spectacle qui laisse sur une impression un peu morose. À l’image – pour rester dans le climat sixties-seventies –de ces bubble gum, ces Malabar au goût de fraise, qu’on l’on gonflait, gonflait, gonflait, et qui, une fois explosés, vous laissaient désemparés.

