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	<title>Omar MANCINI - Artiste - Forum Opéra</title>
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	<title>Omar MANCINI - Artiste - Forum Opéra</title>
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		<title>MOZART, La Flûte enchantée – Bordeaux</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Catherine Jordy]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 01 Apr 2026 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>L’Opéra de Bordeaux nous propose une bien belle Flûte, en coproduction avec l’Opéra de Beijing, ce qui explique un certain nombre de choix artistiques pour une féerie à destination de publics très différents. La mise en scène de Julien Duval est plutôt épurée, contrastée, avec de superbes tableaux où les costumes, entre oripeaux et haute &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>L’Opéra de Bordeaux nous propose une bien belle <em>Flûte</em>, en coproduction avec l’Opéra de Beijing, ce qui explique un certain nombre de choix artistiques pour une féerie à destination de publics très différents. La mise en scène de <strong>Julien Duval</strong> est plutôt épurée, contrastée, avec de superbes tableaux où les costumes, entre oripeaux et haute couture, confèrent originalité et élégance à un plateau sobre et dépouillé, ce qui laisse la part belle à la musique. Entre Orient et Occident, avec des oppositions de matières (grottes minérales ou nature sublimée entre autres par des arbres suspendus à l’envers), de sentiments ou encore de couleurs (de la « haute note jaune » solaire et rayonnante que n’aurait pas reniée Van Gogh à des violets intenses, qu’un Michel Pastoureau associerait à la fois à la royauté, à la spiritualité et au luxe, teintées de mélancolie et de mystère), le spectacle se veut visuellement universel. Dans leur note d’intention, directeur du théâtre, metteur en scène et chef évoquent conjointement les figures complémentaires, le ying et le yang et autres oppositions plus ou moins manichéennes qui se rencontrent, évoluent et parfois fusionnent pour aboutir à quelque chose de différent. Il en résulte une poésie qui correspond bien à l’esprit mozartien, quand bien même certains aspects (le symbolisme franc-maçon, par exemple) auront été laissés de côté. Contrastant fortement avec les espaces dépouillés et abstraits, on retiendra avant tout le travail sur les costumes, pour se souvenir longtemps des robes à col auréole des trois dames, mettant somptueusement en valeur leur ligne et encore davantage leur carnation, ou encore la merveilleuse robe de bal en organdi aux mouvements d’une élégance folle lorsque la Reine de la nuit s’en va, furieuse, cernée de ses épaulettes surmontées de bougies, géniales pièces montées. Les prêtres sont vêtus de robes semblant des abat-jours éclairés de l’intérieur, tout comme ceux des hommes d’armes, robes vitraux spectaculaires. Telle une armée de revenants, le chœur des fidèles de Sarastro apparaît couvert d’éléments végétaux et de sortes de scrofules vertes qui rappellent Louis de Funès dans l’usine de chewing-gum avant que l’on ne comprenne qu’il s’agit de scarabées de toutes les formes, aux couleurs iridescentes, formant un tapis d’insectes mouvant impressionnant. Chaque costume est ainsi une création qui attire l’attention, multipliant les clins d’œil et les références (comme pour le plissé d’où émergent des bras de squelettes dignes à la fois des <em>Histoires de fantômes chinois</em> autant que des yokais des estampes japonaises). Les chorégraphies ainsi que les déplacements des solistes ou des groupes génèrent une grande fluidité aux scènes tout à fait au service de l’œuvre. On ne s’ennuie pas un instant et de nombreuses pistes de réflexion sont proposées à l’œil et à l’esprit.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/20260323_LaFluteEnchantee_General_c_AnthonyRojo_26-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-211021"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>© Anthony Rojo</sup></figcaption></figure>


<p>Le plateau vocal est très satisfaisant, quand bien même plusieurs interprètes ont un fort accent ou une élocution appuyée, voire forcée, dans leur prononciation de l’allemand. Il est vrai que les germanophones ne sont pas majoritaires à Bordeaux. Ils le seront encore moins en Chine et les dialogues parlés ne seront pas une gêne. Il est toutefois à noter que le livret a été adapté pour correspondre à des normes actuelles non discriminatoires, ce qui lisse le propos mais l’amoindrit d’une certaine manière, les dialogues étant raccourcis. La soprano cubano-américaine <strong>Elena Villalón</strong> est une ravissante et énergique Pamina, courageuse, tourmentée puis triomphante, que l’on suit avec intérêt. Voix brillante et posée, la jeune femme parvient aisément à nous entraîner dans son parcours initiatique tout en coups d’éclats, avec une évidence et une autorité naturelle rassurantes. Le ténor italien <strong>Omar Mancini</strong> ne laisse pas la même impression ; vulnérable et apparemment poussé dans ses extrémités, son chant manque de relief dans l’émotion. Il apparaît presque plus timoré que Papageno au départ de son périple mais s’affirme tout de même et finit par convaincre. <strong>Julia Knecht</strong> est une Reine de la nuit toute en nuances dans sa première apparition, sublimée par un décor à la Cocteau, avant de laisser « der hölle Rache » bouillir en aigus éclatants et percutants de furie déchaînée à faire grimper aux rideaux (il y a d’ailleurs beaucoup à dire sur l’art des plissés et des tombers des drapés en tous genres de ce spectacle…). La soprano parvient à construire un personnage des plus intéressants, doté d’une grande brillance et d’une vraie intensité dramatique. Très applaudie, la basse <strong>Jean Teitgen</strong> nous gratifie de graves caverneux et prend son temps pour développer tout en rondeur et profondeur ses arias, malgré un vibrato bien ample. En poussin virevoltant et faussement maladroit, âme simple au grand cœur, le baryton <strong>Thomas Dolié</strong> fait fondre (et rire) l’auditoire avec un art consommé et une technique éprouvée : ce Papageno est absolument idéal. En couleur tagada avec fraise en guise de collier, <strong>Sofia Kirwan-Baez</strong> nous offre comme une friandise une Papagena délicieuse au timbre fruité. <strong>Mathias Vidal</strong> tire son épingle du jeu en Monostatos et <strong>Ugo Rabec</strong>, souffrant, n’assure que le rôle parlé, doublé en coulisses par <strong>Andoni Etcharren</strong> qui se sort mieux que bien du rôle de l’Orateur. Les trois dames, aux timbres bien distincts, s’accordent cependant avec brio (mention spéciale pour <strong>Axelle Saint-Cirel</strong>, dont on se souvient de la prestation aux Jeux olympiques de 2024). Les autres artistes complètent efficacement la distribution. Obligeant les artistes sur scène à se surpasser dans la projection, le chef <strong>Joseph Swensen</strong> parvient à restituer avec force et bel équilibre la richesse de la partition mozartienne, à la tête d’un orchestre très en forme. Une bien belle réussite…</p>


<figure class="wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<div class="ast-oembed-container" style="height: 100%;"><iframe title="🕯️🌙 La Flûte enchantée : Julien Duval en coulisses" width="1200" height="675" src="https://www.youtube.com/embed/3eRpgSnkoJg?start=1&#038;feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe></div>
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</p>


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<div class="ast-oembed-container" style="height: 100%;"><iframe title="🪡 Dans les coulisses des costumes de La Flûte enchantée" width="1200" height="675" src="https://www.youtube.com/embed/_KB059xDKu4?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe></div>
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		<title>MESSIAEN, Saint-François d&#8217;Assise &#8211; Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/messiaen-saint-francois-dassise-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 14 Apr 2024 04:30:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>C’est un défi : comment faire un spectacle d’un poème musical dont le thème est «&#160;le cheminement de la grâce divine dans l’âme de l’un des plus grands saints&#160;» (la phrase est d’Olivier Messiaen). Autre défi, celui de la démesure : 119 musiciens requis, 150 choristes (ici un peu plus de 90 si nos comptes &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est un défi : comment faire un spectacle d’un poème musical dont le thème est «&nbsp;le cheminement de la grâce divine dans l’âme de l’un des plus grands saints&nbsp;» (la phrase est d’Olivier Messiaen). <br>Autre défi, celui de la démesure : 119 musiciens requis, 150 choristes (ici un peu plus de 90 si nos comptes sont justes) et 4h15 de durée ! <br>Pour ne rien dire des huit années que Messiaen consacra à son écriture, « jour et nuit », dit-il.</p>
<p>C’est un voyage, <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/podcast/jonathan-nott-dirige-a-geneve-le-st-francois-de-messiaen/">nous disait récemment <strong>Jonathan Nott</strong></a>. Au sortir de ces 4h15, on dirait aussi que c’est une expérience, un happening, un moment de vie, avec ses hauts et ses bas, ses instants d’abandon, d’émerveillement, d’acquiescement, de grâce (mais oui !), de suspens et (oserons-nous le dire ?) ici ou là de langueur ou d’impatience…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-full"><img decoding="async" width="806" height="418" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/c-Ullstein-Bild.jpg" alt="" class="wp-image-160173"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Jonathan Nott © Ullstein Bild</sub></figcaption></figure>


<p>Jonathan Nott nous racontait aussi (et il le dit encore dans le programme de salle) que, confiné pendant le Covid, il avait décidé un jour d’écouter d’un bout à l’autre une des versions enregistrées (donc forcément avec José Van Dam). Au bout d’une demie-heure, il avait regardé sa montre en se demandant s’il allait tenir le coup, une heure plus tard même chose (en pire) et qu’au bout de trois heures, à la réapparition de l’Ange chantant «&nbsp;François&nbsp;», il avait fondu en larmes : «&nbsp;Que cet ange soit dans notre tête, ou qu’il soit l’incarnation de ce que en quoi nous croyons tous, c’est extraordinairement émouvant. On trouve là le pardon, le cheminement, tout ce qui fait le propre du voyage humain. »</p>
<p>Manière de dire aussi l’effet hypnotique de cette expérience temporelle, de l’étirement démesuré des séquences, de la répétition des cellules musicales, du pullulement sonore de percussions en délire, de cette volière musicale inépuisable, du sentiment de plénitude où l’univers sonore de Messiaen plonge l’auditeur, grâce auquel on peut passer outre à un texte à la poésie parfois scolaire, à la piété parfois fastidieuse…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-8653-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160252"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Robin Adams © GTG &#8211; Carole Parodi</sup></figcaption></figure>


<h4><strong>Un poème d’images</strong></h4>
<p>À Genève, l’émerveillement vient aussi d’un poème d’images, d’une beauté fascinante.</p>
<p>Il y a d’abord cet effet superbe de l’orchestre au fond de la scène, derrière un tulle, dans la pénombre, de Jonathan Nott que l’on distingue diriger, du chœur derrière l’orchestre, alignement de visages lointains.</p>
<p>Conséquence de ce placement inhabituel (la fosse d’orchestre eût été trop exiguë), le son est lui aussi voilé par un tulle… Un peu estompé, fondu, paradoxalement discret. On sera parfois frustré de <em>tutti</em> bien sonores, en manque d’éclats, de rutilance… Il y en aura aussi, notamment à la fin. Mais cet inconvénient est léger, comparé au sentiment d’intimité, de proximité, de retenue (franciscaine ?), de confidence, que suscite le dispositif sonore et scénique.<br>Ajoutons à cela une direction orchestrale recherchant la transparence de la matière sonore, outre un respect scrupuleux des innombrables et minutieuses indications métronomiques de la partition.</p>
<p>La grande réussite est d’avoir confié la réalisation visuelle au plasticien <strong>Adel Abdessemed</strong>. Qui superpose son monde d’images à l’imaginaire sonore de Messiaen.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_GP_20240327_CaroleParodi_HD-6540-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160174"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Fourbi d’aujourd’hui</strong></h4>
<p>Ses moines sont des poèmes visuels ambulants. Saint François s’enveloppe d’un cocon de tissus évoquant les burnous rayés marocains et, tel un SDF, ne se sépare jamais de deux cabas, un bleu et un rouge, contenant un probable nécessaire de survie. Les autres moines portent des manières de houppelandes, amples manteaux où scintillent dans les projecteurs on ne sait quels objets de récupération, cartes mémoires, cd miroitant, bidules électroniques, tout un fourbi d’aujourd’hui qu’on devine plus qu’on ne le distingue.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_GP_20240327_CaroleParodi_HD-6544-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160175"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Kartal Karagedik © GTG-Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>On est très loin de l’imagerie franciscaine nourrie de Giotto et de Fra Angelico que Messiaen détaillait dans ses foisonnantes didascalies. Pas de robes de bure. Tel autre moine est surchargé de coussins, un autre de sacs de jute tel un porte-faix, un troisième enveloppé d’une tenue dorée qui tient de la couverture de survie ou du scaphandre anti-radiations… Tous semblent, comme des bernard-l’ermite, inséparables de ces défroques, métaphores des fardeaux de leur vie, de leur passé. Et que dire du lépreux, qui apparaît dans un vaste manteau surchargé de sacs plastique, suggérant les pustules qui le font souffrir, comme notre pollution fait souffrir la planète, et arpente la scène surmonté d’ampoules électriques qui le signalent comme dangereux, à la manière des balisages de chantiers.</p>
<h4><strong>Rescapés, survivants, migrants ?</strong></h4>
<p>Tous ont un peu l’air de rescapés d’une catastrophe, de survivants réfugiés là, peut-être de migrants s’abritant dans ce monastère suggéré par quelques panneaux blancs dans le tableau de l’ange voyageur et qu’ils balaient à grands coups de balais de paille, toujours surchargés ou protégés de leurs carapaces-coquilles emblématiques.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="644" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-8710-1024x644.jpg" alt="" class="wp-image-160253"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>© GTG-Carole Parodi</sup></figcaption></figure>


<p>Messiaen voulait que son ange ressemblât en tout point à celui de l’Annonciation au couvent San Marco de Florence. Ici l’ange porte une longue robe blanche évoquant une statue grecque (l’Aurige) ou les drapés <em>couture</em> de Grès, mais, concession, elle manipule de petites ailes de carton, que parfois elle croise sur sa poitrine (l’effet est joli) et dont la bigarrure aurait comblé le vieux compositeur.</p>
<h4><strong>De fascinants tableaux</strong></h4>
<p>Un compositeur qui sous-titre son opéra «&nbsp;scènes franciscaines&nbsp;».<br>Adel Abdessemed parle, lui, de «&nbsp;tableaux&nbsp;» qu’il compose, à partir d’éléments qui font partie de son vocabulaire personnel.<br>Ainsi les trois objets en bois tressé qu’on voit dans la première scène (un grand vase, un cube, une sphère) renvoient-ils à une de ses techniques fréquentes (il a tressé des crucifiés en fil barbelé qui ont été exposés à Colmar à côté du retable de Matthias Grünewald). <br>Dans la seconde scène on verra une femme nue portant un nouveau-né traverser la scène de jardin à cour et une manière de gros ballon gonflable représentant la Terre se vider lentement de son air pour devenir une vague forme flasque.<br>Dans la troisième scène (le Lépreux), l’ange se juchera sur une énorme citerne en plastique bleu parmi des caddies de super-marché. Ensuite apparaîtra une scène de hammam (quelques figurantes parmi des fumerolles avec, au fond, une vidéo filmée au hammam de la Mosquée de Paris, manière de faire surgir le monde féminin dans un opéra d’où il est absent). On pense aux femmes d’Alger de Delacroix.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_PG_20240406_CaroleParodi_HD-7764-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160263"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>© GTG &#8211; Carole Parodi</sup></figcaption></figure>


<h4><strong>Aimer qui l’on n’aime pas</strong></h4>
<p>Cette évocation apparaît juste après le baiser au lépreux et, dit Adel Abdessemed, «&nbsp;la promesse du paradis que ce baiser permet, je la trouve dans ce lieu qui est pour moi celui de l’innocence de la chair, ce que j&rsquo;ai vécu aussi quand j&rsquo;étais enfant, avant que le rigorisme de la religion ne me dise, comme à tous les enfants de mon Algérie natale, que la chair, celle des femmes en tout cas, c&rsquo;était le mal.&nbsp;» <br>Images très belles, celle du baiser au lépreux, l’accolade de ces deux hommes dans leurs coquilles de tissu, et celle du fil de laine qui continue à les relier quand ils se séparent. Puissance d’<strong>Aleš Briscein</strong> qui de sa voix parfois rugueuse crie la détresse du lépreux. <br>Une scène comme suspendue, hors du temps. Introduit par le babillage ténu au piccolo de la fauvette Gerygone, l’Ange apparaît. Avec la voix d’une clarté séraphique de <strong>Claire de Sévigné</strong> dans de longues phrases suspendues, dont elle maîtrise le tempo lentissime, chantant «&nbsp;Il est Amour, Il est plus grand de ton cœur&nbsp;».</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_PG_20240406_CaroleParodi_HD-7736-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160262"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Le baiser au lépreux © GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>À chacune de ses apparitions, Claire de Sévigné sera, vocalement et dans ses mouvements, l’incarnation même de la grâce et de la Grâce. <br />Dernière image de cette séquence essentielle (il s’agit de fraterniser avec celui qu’on croit détester ou mépriser) : l’ange appuyé songeur sur son échelle (allusion aux angelots de Raphaël ?).</p>
<h4><strong>Universalisme</strong></h4>
<p>L’essentiel de l’imagerie, des associations d’idées, de la poésie du plasticien passera par le truchement de deux écrans LED de forme ronde descendant des cintres. Les premières images seront une étoile de David (pour rappeler les sources du christianisme) puis un dessin représentant la montée au calvaire, avant une étoile arabo-islamique à huit branches (figuration du ciel), manière de détacher l’opéra de Messiaen de son catholicisme originel, pour le faire glisser vers une spiritualité universaliste. Abdessemed confessant que sa seule religion est la laïcité… <br />On y verra apparaître d’étranges fourmillements rouges évoquant peut-être des globules de sang, puis une sphère tour à tour verte, rouge et bleue suggérant le soleil et les éruptions à sa surface. On y verra aussi deux robots très laids piétiner on ne sait quoi dans une cuve (du raisin ? des olives ?). Image énigmatique qui fait peut-être allusion aux créations dangereuses de l&rsquo;homme, la cybernétique, l’intelligence artificielle, etc.<br />Ces projections développant un discours parallèle à l’action, à vrai dire très statique, qui se déroule en dessous d’elles dans les très belles lumières du vétéran <strong>Jean Kalman</strong> (assisté de <strong>Simon Trottet</strong>).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-9044-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160256"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Claire de Sévigné © GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Comme sur un parvis moyenâgeux</strong></h4>
<p>C’est en somme une manière de mystère, au sens médiéval du mot, qui se déroule ici, un peu à l’image des représentations sacrées qu&rsquo;on jouait sur le parvis des églises. On y traverse des forêts de symboles et, après tout, cette œuvre de Messiaen n’est pas moins buissonnante. Autobiographique à sa manière, peuplée de références connues de l’auteur seul : « Seigneur, musique et poésie m’ont conduit vers toi », dit Saint François (ou Messiaen).</p>
<p>Élément essentiel du cérémonial, de ce rituel, la parole de Saint François, constamment intelligible. On s’incline devant la performance du formidable <strong>Robin Adams</strong> : le rôle est écrasant, Saint François est présent dans sept scènes sur huit, c’est donc aussi (pour quatre représentations !) une performance de mémoire bien sûr. Mais surtout, le baryton anglais, familier de rôles comme Macbeth, Wozzeck, Onéguine ou Alberich, et qui a chanté aussi György Ligeti (<em>Le Grand Macabre</em>) ou George Benjamin (<em>Written on Skin</em>), impose ici, pieds nus et entortillé dans ses couvertures, un personnage impressionnant d’évidence, de simplicité, d’intériorité. Toujours accompagné par son thème aux cordes, thème obsédant qui reviendra on ne sait combien de fois, dans toutes sortes de variations.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="576" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-8741-1024x576.jpg" alt="" class="wp-image-160254"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>La sainteté par l’exemple</strong></h4>
<p>La voix est moins profonde que celle de José Van Dam auquel on pense inévitablement, mais comme lui il s’appuie sur une diction souveraine. À la beauté du timbre, des phrasés, des couleurs vocales, s’ajoute une manière de noblesse, de sainteté par l’exemple. De grandeur naturelle.<br>De proximité aussi : grâce au dispositif scénique qu’on a décrit, pas besoin de forcer pour que la voix passe. D’autant que Messiaen, soucieux du message qu’il veut transmettre, laisse souvent la voix à découvert dans une sorte d’<em>arioso</em> continu, l’orchestre venant ponctuer la fin des groupes de mots ou de phrases. Et l’on entend parfaitement la poésie du texte, parfois d’une candeur presque maladroite, mais parfois inspiré (le «&nbsp;papillon parfumé !&nbsp;»), parfois aussi d’une aridité théologique intimidante… Pas facile de faire passer des phrases comme «&nbsp;De la croix, de la tribulation, de l’affliction, nous pouvons nous glorifier, car cela nous appartient&nbsp;»…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-8955-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160255" width="913" height="608"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>Le deuxième acte est le plus long. Le tableau de l’Ange voyageur (le seul d’où François est absent physiquement mais une fresque le représente sous l’inscription EXIL en lettres lumineuses) commence par un concert d’oiseaux (le Philémon de l’Ile aux Pins, la Rousserolle effarvatte…) tandis que les moines balaient la salle et que l’Ange danse au milieu d’eux (la grâce en mouvement sur fond de piccolo, après que ses coups à la porte auront déclenché un tintamarre de grosse caisse qui fait sursauter). <br>Le décor évoque le couvent de la Verna et on y entend à nouveau Frère Léon chanter «&nbsp;J’ai peur sur la route&nbsp;». C’était déjà les premiers mots de l’opéra). Léon, c’est l’impressionnant, physiquement et vocalement, <strong>Kartal Karagedik</strong>, puissant baryton qui sait alléger sa grande voix pour dire les longues phrases sinueuses que lui attribue Messiaen. Frère Massée, c’est le ténor lyrique <strong>Jason</strong> <strong>Bridges</strong>, voix claire toute de lumière, tandis que Frère Élie, introduit par des accords évoquant le dragon de <em>Siegfried</em>, aura la seule touche d’humour de la partition (<strong>Omar Mancini</strong>, ténor léger ici en ténor de caractère) : Élie est de mauvais poil et ne veut pas être dérangé, même par un ange… d’autant que l’Ange lui demande ce qu’il pense de la Prédestination. À cette question compliquée, c’est Frère Bernard qui répondra, occasion d’entendre le legato et la superbe voix de basse (qu’il sait alléger) de <strong>William Meinert</strong>. <br>Les deux derniers moines, Sylvestre (<strong>Joé Bertili</strong>) et Ruffin (<strong>Anas Séguin</strong>), sont moins mis en avant par la partition, et c&rsquo;est surtout dans les ensembles qu&rsquo;on les entendra, notamment dans le dernier tableau, celui des adieux de François à la vie.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-9143-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160257"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Robin Adams © GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>La musique de l’invisible</strong></h4>
<p>Un énorme oiseau blanc, une colombe (la « colombe poignardée » d’Apollinaire ?) domine le tableau de l’Ange musicien, essentiel évidemment pour Messiaen. Introduit par le faucon Crécerelle (ponctuations des bois dans une alchimie sonore acidulée), l’Ange reviendra, escorté d’énormes accords soutenus par le chœur et son message (« les secrets de la Gloire ») sera traduit par sa viole d’amour, en l’occurrence ici une onde Martenot, appuyée sur le chœur à bouche fermée pianissimo. Une sublime mélodie qu’hélas à notre sens on entendra trop peu : il se dit que l’orchestre bénéficie d’une légère sonorisation, extrêmement discrète, on aimerait que cette « musique de l’invisible » soit un peu soutenue par un micro charitable.</p>
<h4><strong>Le terrible prêche</strong></h4>
<p>Le prêche aux oiseaux est évidemment une manière de pierre d’achoppement. Quarante-quatre minutes de volière musicale, illustrée par l’image sur l’écran de gauche d’un pigeon en gros plan, posé sur un barreau et nous fixant interminablement, et du côté droit, dans un montage très rapide, par une flopée de volatiles de tous modèles et de toutes couleurs. <br>On y entendra, parmi cent autres, la Capinera, la fauvette à tête noire (trente mesures virevoltantes des piccolos, flûtes, hautbois s’entremêlant au thème de St François aux cordes). On y entendra aussi des oiseaux que Messiaen était allé spécialement entendre en Nouvelle-Calédonie. «&nbsp;Je n’ai jamais entendu ces oiseaux dans notre Ombrie&nbsp;», objectera justement Frère Massée.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-9480-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160260"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>L&rsquo;envol de François © GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>Par sa longueur, son tempo général très lent (même si des chants d’oiseaux au rythme plus rapide la ponctuent -et parfois <em>ad libitum</em> du point de vue de la mesure), par la lente psalmodie du prêche, cette séquence est, dirons-nous, aussi exigeante pour l’auditeur que pour les interprètes… On admire les majestueux phrasés et les demi-teintes de Robin Adams et la concentration des musiciens (même si l’alternance systématique d’une phrase chantée avec une ponctuation aviaire engendre une certaine torpeur…) <br>Dans cette partition dont Jonathan Nott dit combien elle s’inscrit dans une ligne française (Debussy en arrière-plan et Ravel pour l’orchestration), l’<strong>Orchestre de la Suisse Romande</strong> est d’une virtuosité éblouissante (mention particulière aux vents et au pupitre de percussion, xylophone et marimba au premier rang !)</p>
<p>Mais l’image est belle de St François montant au ciel, suspendu à des haubans que ses frères sont venus attacher, image évidemment inspirée de toutes les transfigurations de l’histoire de la peinture.</p>
<h4><strong>Une cruauté qui fait du bien</strong></h4>
<p>Le tableau des Stigmates introduira d’autres couleurs. Sans doute est-ce le plus frappant. Le plus dramatique. Le plus fort. <br>D’âpres harmonies, blafardes, angoissantes, verdâtres. Des timbres malaisants. Un climat vaguement sériel. Des sons d’outre-tombe aux ondes Martenot. Le thème de St François semble se dissoudre dans les dissonances.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_G_20240408_CaroleParodi_HD-9510-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-160261"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>© GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>Le décor monumental d’un église occupe le plateau et cache complètement l’orchestre. François se terre dans le recoin des murailles, tandis que le chœur sous les coups de boutoir de la grosse caisse et les clameurs des trombones psalmodie «&nbsp;Il te faut souffrir dans ton corps les cinq plaies de mon Corps en Croix&nbsp;».<br>Après le lénifiant prêche, cette noirceur sinistre fait du bien… Et cette pâte sonore violente, drue, ces fortissimos, ces accords brutaux.<br>Le <strong>Chœur du GTG</strong> et le <strong>Motet de Genève</strong> y sont d’une puissance implacable, répondant au désespoir grandiose de Robin Adams (« Ô faiblesse, ô mon corps indigne ! »)<br>Sans doute la séquence la plus contemporaine. La plus parlante aujourd’hui.</p>
<h4><strong>À la fin, la Joie</strong></h4>
<p>Le dernier tableau commence lui aussi par des accords térébrants. La mort est là qui frappe à la porte. St François est étendu sur son lit de mort. Dépouillement final. La scène est vide. Au fond, la simple beauté de l’orchestre qu’on devine derrière le tulle noir.<br>Séquence de l’adieu aux oiseaux, aux disciples, détresse psalmodiée des frères. Aux coups de boutoir terrassants du «&nbsp;thème de Solennité&nbsp;», succédera la louange de la Mort corporelle, «&nbsp;Loué sois-tu, mon Seigneur pour sœur Mort…&nbsp;»<br>Un tuba imite un chien hurlant à la mort dans le lointain.<br>Le thème de François revient, semble se démantibuler. <br>Après une ultime intervention, miraculeusement transparente, de l’Ange de Claire de Sévigné, François mourra en prononçant le mot <em>Vérité</em> sur un accord de neuvième, laissant une impression d’ouverture ou d’attente.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="683" height="1024" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2023-24_GTG_St-Francois_PG_20240406_CaroleParodi_HD-8572-683x1024.jpg" alt="" class="wp-image-160264"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Robin Adams et Claire de Sévigné © GTG &#8211; Carole Parodi</sub></figcaption></figure>


<p>Après qu’il aura été enveloppé d’un suaire par les frères, et qu’il aura disparu dans les tréfonds de la scène, on verra -effet saisissant- le chœur descendre de sa lointaine estrade et s’approcher du bord au plateau, sur fond de xylophones et marimba en fusion.</p>
<p>Foule éclairée par l’arrière, en vêtements contemporains, silhouettes de toutes générations. Pour un chœur final monumental, un point d’orgue se prolongeant à l’infini. Fin glorieuse sur le mot <em>Joie</em> et en <em>ut</em> majeur !</p>
<p>Triomphe de la part du public, à la fois abasourdi, comblé… et épuisé ! Pas autant que les magnifiques interprètes sans doute…</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/messiaen-saint-francois-dassise-geneve/">MESSIAEN, Saint-François d&rsquo;Assise &#8211; Genève</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>STRAUSS, Der Rosenkavalier &#8211; Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/strauss-der-rosenkavalier-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 15 Dec 2023 05:30:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>C’est un opéra qu’on aime tendrement, qu’on se réjouissait de revoir et réentendre, et on sort de la salle un peu déçu et maugréant, après avoir passé trois heures à donner (intérieurement) des indications aux acteurs, des « Lève-toi et marche », des « Regarde-nous », des « Approche-toi de lui, ou d’elle, vos personnages &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est un opéra qu’on aime tendrement, qu’on se réjouissait de revoir et réentendre, et on sort de la salle un peu déçu et maugréant, après avoir passé trois heures à donner (intérieurement) des indications aux acteurs, des « Lève-toi et marche », des « Regarde-nous », des « Approche-toi de lui, ou d’elle, vos personnages sont censés être amoureux à la folie »…</p>
<p>La mise en scène est de <strong>Christoph Waltz</strong>, un acteur pourtant. Il semble s’ingénier à compliquer la tâche des chanteurs. La Maréchale est toujours assise. Non pas pour trôner en majesté, mais posée là, comme emprisonnée par sa robe d’intérieur du premier acte ou ses falbalas violets du troisième. Octavian et Sophie se déclarent leur flamme, elle coincée sur son canapé Louis XV, lui sur la bergère assortie. Les trois personnages principaux, tels des monades, poursuivent chacun son chemin solitaire. D’effusion physique si peu. Triste désincarnation.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="768" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_GP_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_E8A5524-1024x768.jpeg" alt="" class="wp-image-152636"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Maria Bengtsson © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<h4><strong>Minimalisme et pâleur</strong></h4>
<p>Le décor est à l’avenant, non moins réfrigéré. De pâles lambris, un non-lieu pour une non-mise en scène. Un plafond translucide diffusant une lumière de laboratoire domine un espace vide sans autre meuble qu’utilitaire. Un lit (mais à baldaquin), une coiffeuse, une chaise et un fauteuil (et une table roulante de type room service) au premier acte. Au deuxième acte, qui se passe, rappelons-le, chez un parvenu, le sieur Faninal, faraud de sa réussite, rien sinon les deux sièges déjà nommés, au troisième une petite table volante et un canapé recouvert d’une volée de tissu, et donc rien qui suggère l’auberge des faubourgs. En revanche, toujours les assommantes boiseries sans couleur.</p>
<p>Des didascalies d’Hofmannsthal, d’une précision quasi maniaque, il ne reste rien, ça va sans dire. On a vu des dizaines de mises en scène transposées ou prenant le contre-pied d‘un opéra pour en proposer une lecture parfois pertinente, parfois non. Ici, le parti pris de neutralité ou d’absence, de non-théâtralité, va à rebours d’un opéra qui n’est que jeu avec la tradition, que second degré, que sur-théâtralité pour mieux faire surgir, comme en contrebande, les sentiments les plus tendres, les plus inattendus, les plus impalpables. Exemple, le troisième acte, colossale bouffonnerie, que l’apparition incongrue et lumineuse de la Maréchale transfigure en apothéose du renoncement, de l’amour sublimé et de la mélancolie. Ici, la farce est grise et le sublime pâle.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_GP_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_E8A5698_retouche-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-152620"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>© Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<p>Qu’on veuille éviter la viennoiserie de convention, le côté <em>Schlagobers</em>, c’est tout à fait défendable, et l’on se souvient de la lecture voluptueuse, fantasmagorique et grinçante de Barrie Kosky à l’Opéra de Munich il y a deux ans. Très loin du puritanisme de la mise en scène de Christopher Waltz, d’ailleurs créée à Anvers il y a une dizaine d’années et reprise au Grand Théâtre de Genève.</p>
<p>Paradoxalement, comme la soirée de première est patronnée par un célèbre joailler de la place, il y a des diamants (authentiques) partout, au bras de Sophie, à la cravate de Faninal, au doigt du baron, au cou et au bras de la Maréchale, et ça jette des éclairs, hors contexte malheureusement.</p>
<h4><strong>Un léger déficit de griserie</strong></h4>
<p>Heureusement demeure la si belle musique de Strauss. <strong>Jonathan Nott</strong> dirige un <strong>Orchestre de la Suisse Romande</strong>, dont une fois de plus on remarque la virtuosité notamment des vents, mais qui semble (influencé peut-être par ce qui se passe, ou pas, sur scène) un peu circonspect.</p>
<p>C’est aux détails d’une partition scintillante entre toutes que le chef britannique s’attache surtout. Au détriment peut-être d’un certain élan. On pense ici à la valse du baron à la fin du deuxième acte, le célèbre « Ohne mich », très en déficit de rubato, de volupté, de griserie…, plus bavarois que viennois. On ne s’attardera pas trop ici sur le prélude du premier acte, quelque peu bousculé, voire un peu pâteux, le soir de la première, mais plutôt sur une direction scrupuleuse, prudente, certes un peu trop carrée, mais du moins attentive aux chanteurs, trouvant au fil de la représentation une juste balance acoustique (l’orchestre sonnant très fort au premier acte).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_PG_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_PRESSE_E8A6569-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-152626"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Michèle Losier et Maria Bengtsson © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<p>Pour être franc, ce premier acte met un temps infini à démarrer. <br>Peu audibles, les deux amants sous leur baldaquin, et peu sensuels leurs premiers échanges. L’élégante <strong>Maria Bengtsson</strong>, qui retrouve le rôle qu’elle chantait à Anvers, trouve peu à peu ses marques, mais il faut attendre le «&nbsp;Du bist mein Bub&nbsp;» pour qu’enfin la voix acquière davantage de projection. Avec de beaux aigus, d’élégants phrasés, mais un peu confidentiels, elle dessine une Maréchale introvertie, bridée par l’inaction que lui impose le metteur en scène, et le chant en pâtit. Le monologue «&nbsp;Da geht er hin&nbsp;», qu’elle chante à son miroir, est fait de ravissants détails (et l’accompagnement chambriste des bois, le hautbois notamment, est lui aussi d’une grande délicatesse), mais on n’y sent guère encore le trouble du personnage.</p>
<h4><strong>L’acte de la Maréchale</strong></h4>
<p>Le premier acte, c’est l’acte de la Maréchale, c’est là que la douleur de l’impitoyable passage du temps devrait bouleverser, et, si l’on prend plaisir à de très jolies choses (le « und in der wie »), certaines des plus belles phrases (le « Wie macht denn das der liebe Gott ») aimeraient un medium et des graves plus fermes pour mieux s’envoler. <br>L’émotion vraie ne viendra qu’à partir de «&nbsp;Die Zeit die ist ein sonderbar’ Ding&nbsp;», avec cette impression magique que le temps, justement, un instant suspend son vol.<br>Les phrasés de <strong>Michèle Losier</strong> se seront, eux aussi, apaisés. Sa voix puissante aura retrouvé son legato. Familière du rôle d’Octavian, on la sent ici contenue dans ses élans par la mise en scène. Mais elle n’aura aucun mal à s’envoler sur les sommets de passion et de puissance de « Nicht heut ! Nicht Morgen ». Là enfin, la conversation en musique, alternant élans effusifs et brusques retraits, prendra sa vraie respiration, et Jonathan Nott respirera à l’unisson, jusqu’au dernier et bouleversant monologue où Maria Bengtsson, disant à son amant « Cet après-midi j’irai au Prater, si le cœur t’en dit viens m’y rejoindre », atteindra à l’émotion la plus vraie.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="768" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_PG_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_PRESSE_E8A6624-1024x768.jpeg" alt="" class="wp-image-152639"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Michèle Losier et Maria Bengtsson © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<p>Maladroit à diriger deux ou trois personnages, Christoph Waltz l’est encore davantage quand il s’agit de gérer la foule de silhouettes amusantes qui envahissent la chambre de la comtesse, orphelines nobles, marchande de mode, coiffeur maniéré, montreur de chien, notaire filiforme et couple d’intrigants (<strong>Thomas Blondelle</strong> et <strong>Ezgi Kutlu</strong> tirent leur épingle du jeu en Valzacchi et Anina)… Les costumes sont assez réussis et notamment celui à la Farinelli du chanteur italien (joli timbre de <strong>Omar Mancini</strong>), chacun fait son petit tour, mais le tourbillon ne tourbillonne pas beaucoup.</p>
<p>Entre temps, le baron Ochs aura fait son entrée. <strong>Matthew Rose</strong> y a d’emblée la désinvolture et l’aisance envahissante du personnage. Peut-être pas la réjouissante énormité, l’extravagance (ni les graves de catacombe) qu’on lui connaît parfois, ni la théâtralité surjouée, le second degré dont a besoin la comédie pour que le pathétique de la Comtesse n’en apparaisse que plus déchirant.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_GP_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_E8A5465-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-152619"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup> Maria Bengtsson et Omar Mancini © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<h4><strong>Une rose désargentée</strong></h4>
<p>On glissera charitablement sur le deuxième acte, celui de la présentation de la Rose d’argent. Hofmannsthal et Strauss l’avaient conçu somptueux, avec débauche de valetaille, de hussards hongrois, de robes à panier et de brochés. Rien de tel ici. Un salon vide et tristounet où la présentation se réduit à un petit coffret (du même joaillier) que le jeune comte remet entre deux portes à la gentille Sophie, la domesticité restant tapie derrière les lambris. C’est plutôt chiche.<br>Est-ce pour compenser cette conception bon marché que l’orchestre à grands renforts de trompettes assourdissantes se fait ici tonitruant ? <br>Aux larges phrasés de Michèle Losier, répondent les lumineuses arabesques de Sophie (<strong>Mélissa Petit</strong>), sur les sommets de sa très jolie voix de soprano léger, claire et lumineuse, d’emblée d’une belle projection, avec les notes hautes aisées et la musicalité sensible qu’il faut. « Wo war ich schon einmal &#8211; Ai-je déjà connu un tel ravissement ? », chantent les deux jeunes gens. Tout le luxe de ce moment, radieux, se réfugie dans les sonorités dorées d’un orchestre dont Jonathan Nott distille les finesses et dans la fusion des deux timbres, et Michèle Losier y rayonne elle aussi.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="576" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_PG_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_PRESSE_E8A7074-1024x576.jpeg" alt="" class="wp-image-152640"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Mélissa Petit et Michèle Losier © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<p>Non moins idéal vocalement, leur duo fusionnel, «&nbsp;Ich möchte mich bei ihm verstecken&nbsp;», où Sophie chante qu’elle n’a peur de rien quand elle est ainsi entre les bras d’Octavian… alors que la mise en scène les met à deux ou trois mètres l’un de l’autre, mais peu importe, c’est musicalement qu’ils sont en effet embrassés, sur le riche tissu de cordes de flûtes et de cors que l’orchestre dessine en arrière-plan</p>
<p>Ce coup de foudre va être interrompu par l’intrusion de Faninal (plaisir de retrouver <strong>Bo Skovhus</strong>, qui n’a rien perdu de sa prestance, ni de son grand métier, sinon d’un certain velours), et du Baron qui se fait frôleur et graveleux.<br>Ici, le mieux serait de fermer les yeux, tant ce qui se passe sur scène est en dessous de ce qui se passe à l’orchestre. Jonathan Nott conduit avec flamme le crescendo que Strauss a placé là, l’un de ces changements de tempo dont il a convaincu Hofmannsthal qu’ils étaient nécessaires.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="576" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_GP_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_E8A5389-1024x576.jpeg" alt="" class="wp-image-152635"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Michèle Losier, Matthew Rose, Maria Bengtsson © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<h4><strong>Une valse trop résistible</strong></h4>
<p>La confusion devenant générale, Octavian tire (en principe) l’épée contre le Baron, qui brame qu’il va mourir et se vider de son sang. L’orchestre se déchaîne avec éclat, tous trombones dehors. Ici pas d’épée, la mise en scène croit pouvoir s’en dispenser, et les cris d’orfraie du Baron n’en semblent que plus incongrus. Brillante mise en place des voix, Sophie désespérée, Octavian vindicatif, les cuivres rugissent jusqu’à ce que le Baron plonge dans l’abattement et que commence, sur les traits sardoniques des bois et des cuivres jusqu’au tuba, son monologue « Da lieg’ich &#8211; Que n’arrive-t-il pas à un gentilhomme dans le ville de Vienne ? », une rumination à la Falstaff, que commentent ses valets (un peu mauvais genre) et qu’on souhaiterait distillée encore davantage. On aimerait que Nott ici, et Matthew Rose, s’alanguissent à plaisir jusqu’au retour du voluptueux « Ohne mich », que, décidément, on voudrait plus valsant, plus sensuel, plus insinuant, plus irrésistible.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="576" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_GP_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_E8A5945-1024x576.jpeg" alt="" class="wp-image-152638"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Matthew Rose © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>


<p>On sera à nouveau charitable avec le début du troisième acte. La scène de l’auberge où la folie doit être à son comble sera bien plate. Rien de convaincant, ni le désolant déguisement d’Octavian (mais il l’est toujours), ni les apparitions derrière des tulles censées effrayer Ochs et pas impressionnantes pour un gulden, ni l’invasion par la foule plus pagailleuse qu’effervescente, ni la grande robe violette de la Maréchale, un peu <em>too much</em> dans ce contexte… Mais les piaillements des enfants comme toujours seront charmants, et très applaudis. Toute la fantaisie du canular organisé pour berner le baron se réfugiera dans un prélude orchestral particulièrement périlleux (flûtes acrobatiques et beaux violons estompés). <br>La farce est toujours un peu longuette, ce «&nbsp;qui-pro-quo&nbsp;» que comprendra enfin le Baron, et que la Maréchale appellera «&nbsp;eine wienerische Maskerad’ und weiter nichts&nbsp;»…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="1024" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_PG_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_PRESSE_E8A7550-1024x1024.jpeg" alt="" class="wp-image-152641"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Michèle Losier et Maria Bengtsson © Magali Dougados</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Comme à l’église</strong></h4>
<p>Peu importe, ce qui compte et ce qu’on attend, c’est la fin, après l’ultime sortie d’Ochs sur fond de valse, entouré de ses faux enfants criant Papa, papa ! et poursuivi par l’aubergiste brandissant sa note. <br>Commence alors le finale, complexe architecture musicale. Si le premier trio semblera un peu titubant, mais il est écrit ainsi, les phrases tournant court, les personnages ne sachant plus trop où ils en sont (et cette incertitude s’augmente ici du fait qu’ils sont éloignés les uns des autres), bien vite l’équilibre impalpable entre les trois voix s’établira, la plénitude de Michèle Losier lançant ses «&nbsp;Marie Thérèse&nbsp;» de son plus beau grave, toutes trois voix fusionnant sur «&nbsp;Hab’ mir’s gelobt&nbsp;», moment d’enchantement bien sûr (c’est l’endroit où Sophie dit «&nbsp;Je me sens comme à l’église&nbsp;»), dominée par une Maria Bengtsson, dont la voix nous avait semblé un peu fragile au début de l’opéra, rayonnant là de ligne et de timbre.</p>
<p>Non moins lumineux l’accord des voix de Michèle Losier et de Mélissa Petit dans leur ultime « Ist ein Traum », sur des flûtes peut-être un peu trop présentes, mais c’est un détail. Comme la saynète finale des employés de l’auberge se bousculant pour récupérer le mouchoir que Sophie avait laissé tomber…</p>
<p>À l’opéra, les voix sauvent tout, mais on le savait déjà.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="768" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/2324_CHEVALIER_ROSE_PG_GTG_c_DOUGADOS_MAGALI_PRESSE_E8A7643-1024x768.jpeg" alt="" class="wp-image-152642"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Michèle Losier et Mélissa Petit © Magali Dougados</sup></figcaption></figure>
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		<title>VERDI, Nabucco &#8211; Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/verdi-nabucco-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Maurice Salles]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 14 Jun 2023 03:59:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Vox populi vox dei ? A en juger ainsi, l’enthousiasme qui a salué samedi soir la mise en scène du Nabucco confié par le Grand Théâtre de Genève à Christiane Jatahy prouve que c’est une réussite indiscutable. Pourtant on peut s’interroger sur la proposition. Pour cette artiste brésilienne qui se définit comme auteure, metteuse en &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Vox populi vox dei</em> ? A en juger ainsi, l’enthousiasme qui a salué samedi soir la mise en scène du <em>Nabucco </em>confié par le Grand Théâtre de Genève à <strong>Christiane Jatahy</strong> prouve que c’est une réussite indiscutable. Pourtant on peut s’interroger sur la proposition. Pour cette artiste brésilienne qui se définit comme auteure, metteuse en scène et cinéaste cet opéra –&nbsp;le deuxième qu’elle met en scène –&nbsp;est une occasion de plus d’interroger, comme elle le fait depuis près de vingt ans la notion de frontière entre les arts et de traiter un thème récurrent dans son œuvre, celui des populations déplacées. Quel lieu plus indiqué que la ville où siège le Haut-Commissariat pour les réfugiés ? Mais quel rapport précis avec le <em>Nabucco </em>de Verdi et Solera ?</p>
<p>Dans cette œuvre, conformément à l’essence du théâtre, le spectacle des vicissitudes vécues par les personnages sert à l’édification du spectateur, qui les voit affronter des épreuves dont il est bien aise d’être épargné mais dont il sait qu’elles existent, &nbsp;ce qui l’amène à réfléchir sur ces situations et sur lui-même. Mais il peut se sentir aussi concerné par les sentiments collectifs qu’expriment les chœurs –&nbsp;qui n’a pas envie de chanter, avec les Suisses de <em>Guillaume Tell, «&nbsp;</em>Liberté, redescends des cieux »&nbsp;?&nbsp; Jadis cantonnés au rôle de commentateurs des aventures des héros, ils s’affirment désormais en tant que groupe et c’est ce que font les Hébreux en particulier dans le célébrissime « Va pensiero ».</p>
<p>D’où l’idée de Christiane Jatahy de placer au sein du public des interprètes, peut-être dans l’espoir que les spectateurs seront transformés par ce voisinage. Elle appelle à une révolution intérieure, comme dans ces réunions évangéliques où les curieux, stimulés par la foi démonstrative des fidèles, sont appelés à se convertir. Et plus il y aura de conversions et plus la force collective grandira, et plus elle pourra influencer la société indépendamment des élites qui manipulent le peuple pour accaparer le pouvoir. Verra-t-on, à la fin du cycle –&nbsp;dernière le 29 juin – des Bastilles tomber à Genève ? Force nous est d’avouer que le vibrato prononcé de la choriste proche nous a surtout embarrassé, et peut-être en a-t-il été de même pour les spectateurs qui, ayant dû se lever pour permettre aux choristes disséminées de rejoindre leur groupe, se sont placidement rassis.</p>
<p>A deux reprises les chœurs s&rsquo;aligneront le long des murs du parterre, en particulier à la fin voulue par Christiane Jatahy, qui a imaginé de leur faire rechanter le « Va pensiero »&nbsp;après la mort de la repentie Abigaille. Pour faire la soudure entre le final et cette reprise, <strong>Antonino Fogliani,</strong> qui dirige les représentations, a accepté d’écrire un intermezzo, ce qui n’a pas dû tourmenter ce compositeur contrarié. En deux minutes il instille une palette sonore qui a éveillé en nous des échos de Hindemith et de Webern, quand l’auteur nous suggère Sciarrino. Quoi qu’il en soit ce déplacement vers un univers sonore différent est fait assez habilement pour ne pas traumatiser l’auditeur et il permet à la metteuse en scène de refaire entendre ce chœur dont les lecteurs savent qu’il est une plainte nostalgique. Si encore il s’agissait d’un manifeste incitant à l’action&#8230; Avouons-le, le pourquoi de cette reprise nous échappe.<img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Nabucco_GP_20230605%E2%94%AC%C2%AECaroleParodi_HD-coul-6517-1294x600.jpg" alt=""></p>
<pre style="text-align: center">© Carole Parodi</pre>
<p>Le spectacle lui-même ne laisse pas d’interroger. A scène ouverte, des miroirs qui reflètent la salle à la vaste traîne qui sera parure et entrave d’Abigaille, du plan d’eau où les solistes pataugent &nbsp;à la fonction dramatique mystérieuse d’une pluie diluvienne, <strong>Thomas Walgrave </strong>et <strong>Marcello Lipiani </strong>créent des images auxquelles vont s’ajouter les projections coordonnées par <strong>Batman Zavareze, </strong>et les prises de vue de <strong>Paolo Camacho</strong>. Les caméras, instruments « de surveillance »&nbsp;comme quand Zaccaria les utilise pour manipuler les Hébreux, peuvent être des instruments de lutte, selon la metteuse en scène. Et le spectateur est bombardé d’images, dont beaucoup de gros plans. Mais comme ces images ne sont pas celles fictivement reprises par les caméras visibles sur scène mais le montage d’images enregistrées auparavant, on peut constater des décalages entre l’image du chanteur et ce que l’on entend, et ainsi est créée l’impression fâcheuse d’un play-back. Et l’on en revient à se demander si ce mélange est productif : par essence, le théâtre met à distance, pour permettre d’y voir clair. Ces tourbillons d’images, y aident-ils ?</p>
<p>Pas d’exotisme orientalisant dans les costumes d’<strong>An d’Huys </strong>: des vêtements contemporains sans recherche particulière, complet bleu pour Nabucco et son armée, pantalon pour Abigaille dont la volonté de pouvoir est perçue par Christiane Jatahy comme « masculine ». Mais une trouvaille singulière : Zaccaria impose à Fenena une robe que nous avons d’abord associée à la tenue des prêtresses du candomblé avant de lire dans le programme qu’il s’agit d’une « robe de mariée façon burka de Balenciaga Haute Couture ». Par la suite un groupe de cinq – ou six ? –&nbsp;portant la même toilette qui dénie une identité à celles qu’elle recouvre passera en procession, probablement symbole de l’oppression féminine, et deux d’entre elles s’écrouleront.</p>
<p>Nous sera-t-il permis de regretter, devant l&rsquo;ampleur des moyens mis à disposition des réalisateurs, ne serait-ce qu’en choristes et figurants – pas loin de cent personnes sur scène, sans compter les solistes – le traitement des épisodes merveilleux ?&nbsp; L’intervention divine qui terrasse Nabucco impressionne peu, comme inachevée, et la destruction de l’idole de Baal est purement et simplement escamotée. Le spectacle semble s’adresser au public qui a déjà vu cinq ou six <em>Nabucco</em>. Rappelons une fois encore que la survie de l’opéra dépend de ceux qui y vont pour la première fois et auront envie d’y retourner !</p>
<p>Il est temps d’en venir à ce qui, pour nous, constitue le véritable évènement et justifie amplement qu’on courre à ce spectacle. L’orchestre de la Suisse Romande brille de tous ses feux et délivre une exécution pleine de raffinements, tous pupitres réunis. Les musiciens épousent la conception d’Antonino Fogliani pour qui cet opéra est le coup de dé qui décidera du destin de Verdi musicien. Avec ferveur il modèle les phrases, soutient l’énergie, colore les contrastes, révèle le lyrisme séducteur ou péremptoire d’une écriture où circulent déjà les prémices d’idées musicales qui nourriront &nbsp;<em>Macbeth </em>et <em>Rigoletto. </em>Purgé de tout accent vériste, ce <em>Nabucco </em>qui tient encore au bel canto redevient le maillon entre le passé proche et l’avenir qu’il annonce. C’est délectable en soi et cela l’est d’autant plus dans cette interprétation amoureuse.</p>
<p><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Nabucco_G_20230609_CaroleParodi_HD-1700.jpg" alt=""></p>
<pre style="text-align: center">© Carole Parodi</pre>
<p>Ce bonheur monté de la fosse, le plateau ne l’altère pas. Dans les courts rôles de Fenena, d’Abdallo et du Gran Sacerdote de Baal, trois membres du Jeune Ensemble du Grand Théâtre, cette mini-troupe constituée de jeunes chanteurs à l’orée de leur carrière. Pour chacun d’eux il s’agit d’une prise de rôle, et c’est une joie de constater leurs qualités et leur engagement. Les notes aigües de la &nbsp;mezzosoprano <strong>Ena Pongrac</strong> semblent encore un peu vertes, mais elle phrase bien le cantabile de son adieu à la vie. Le ténor <strong>Omar Mancini</strong> campe le fidèle de Nabucco d’une voix bien sonore et celle de <strong>William Meinert</strong> a la profondeur requise pour l’homologue assyrien de Zaccaria. <strong>Giulia Bolcato</strong>, membre elle aussi du Jeune ensemble, s’efforce de combler par sa présence scénique le rôle encore plus effacé d’Anna, la sœur de Zaccaria.</p>
<p><strong>Davide Giusti,</strong> d’une voix vigoureuse, donne un relief notable à Ismaele, le neveu du roi d’Israël qui par amour protège la fille du souverain ennemi, et il restitue la complexité d’un personnage parfois dédaigné. De Zaccaria,&nbsp;<strong>Riccardo Zanellato</strong> a la noblesse&nbsp;; mais dans cette production, le personnage est un manipulateur et sa noblesse n’est qu’une affectation destinée à tromper la crédulité du peuple qui se détournera de lui. L’acteur parvient avec finesse à rendre sensible cette duplicité. Le chant est policé, racé, mais on ne peut se défendre de souhaiter un peu plus de volume à son entrée, alors que rien dans le décor ne vient renvoyer la voix.</p>
<p>Il faut dire qu’entre sa pseudo-fille et Nabucco il affaire à de fortes pointures. <strong>Saioa Hernandez</strong> obtiendra un triomphe mérité par la bravoure avec laquelle elle affronte et domine le rôle d’Abigaille. Il y a bien quelques aigus métalliques, mais cela s’oublie vite quand les suivants ne le sont pas et que la voix cavalcade des cimes aux tréfonds, incisive, percutante, voire brutale, avant de s’alanguir dans l’évocation de l&rsquo;amour qui aurait pu, qui pourrait être, brossant ainsi un portrait tout en nuances de la mal-aimée. Dans le rôle-titre <strong>Nicola Alaimo</strong> semble tout à son aise alors qu’il essuie lui aussi son baptême du feu. C’est une jouissance d’être gratifiés de la maîtrise d’une voix qui semble avoir retrouvé toute sa plénitude et d’une interprétation qui ne laisse rien à désirer sur le plan vocal ou scénique. On s’abandonne au plaisir et à la joie de penser que la lumière vocale est le reflet d’une paix reconquise. Triomphe pour lui aussi, évidemment, pour Antonino Fogliani, et, nous l’avons dit, aucune dissension perceptible pour la proposition scénique. On aura compris qu’elle ne nous a pas convaincu de sa pertinence, mais les bonheurs musicaux et vocaux sont tels qu’elle ne peut les amoindrir&nbsp;!</p>
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		<title>JOST, Voyage vers l&#8217;espoir &#8211; Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/christian-jost-voyage-vers-lespoir-geneve/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 30 Mar 2023 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Des enfants jouent sur des rails, au milieu d’un champ de maïs. Ils se couchent sur la voie ferrée. On entend à l’orchestre (cuivres et percussions) un train s’approcher puis surgir dans un énorme crescendo et une montée chromatique triple fortissimo, passer au-dessus des enfants et des spectateurs sur un immense écran. Réalisme, coup dans &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Des enfants jouent sur des rails, au milieu d’un champ de maïs. Ils se couchent sur la voie ferrée. On entend à l’orchestre (cuivres et percussions) un train s’approcher puis surgir dans un énorme crescendo et une montée chromatique triple fortissimo, passer au-dessus des enfants et des spectateurs sur un immense écran. <br>Réalisme, coup dans l’estomac, puissance impérieuse de l’image, quatre cors, deux trompettes, deux trombones, six toms-toms (!), d’emblée de grands moyens pour empoigner le spectateur.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_050-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_050-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup>© Gregory Batardon</sup></div>
</div>
<p>Cet opéra est né d’un film réalisé en 1990 par le cinéaste suisse Xavier Koller, et oscarisé comme meilleur film étranger. <em>Reise der Hoffnung</em> racontait, mi-documentaire, mi-fiction, l’odyssée d’une famille kurde quittant son village après avoir bradé ses champs et sa maison pour une Suisse-paradis imaginée d’après une carte postale (montagnes enneigées, lumière d’idylle). Origine plus lointaine, un fait divers qui avait fait quelques lignes dans un journal : le destin brisé d’une famille turque de migrants et un enfant de six ans mort de froid au col du Splügen, entre l’Italie et la Suisse. Une de ces histoires qu’on lit chaque jour. Vies anéanties, passeurs, centres de rétention, droit d’asile, campements sauvages, immigration économique, noyades, naufrages des corps et des espoirs… Drames anonymes et presque quotidiens. Mais parfois, au fil d’un reportage, des visages, des regards, des histoires, une émotion éphémère, avant de passer à autre chose.</p>
<h3>Une interrogation</h3>
<p>Si ce sujet on ne peut plus contemporain a été abordé au théâtre, au cinéma, c’est la première fois, sauf erreur, qu’il est abordé à l’opéra. Et c’est une belle création, émouvante, prenante.</p>
<p>Mais on nous permettra d’avouer ici que la dernière image qui nous en restera sera le visage et la colère d’un jeune confrère de la presse écrite, s’éloignant à grands pas après s’être dit «&nbsp;ulcéré&nbsp;» qu’on fasse d’un tel drame un spectacle «&nbsp;ici&nbsp;», dans le temple de la bonne société genevoise qu’est le Grand Théâtre. Belle musique, belle mise en scène, mais, disait-il, si on leur présente le problème dans la vraie vie, ils vous répondent que «&nbsp;la barque est pleine&nbsp;». Indignation morale dirons-nous dans la ville de Rousseau, qui est aussi celle du Haut Commissariat aux Réfugiés. Et dans un pays où les non-nationaux constituent tout de même un quart de la population (en France 5%, au Royaume-Uni 10%). On mentionne cette réaction parce que, sans doute simplement empoigné par ce qu’on avait vu et entendu, on ne l’avait pas eue, et qu’elle est peut-être légitime et partagée.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_010-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_010-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup data-rich-text-format-boundary="true">Kartal Karagedik et Rihab Chaieb © Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<figure class="wp-block-image size-large"></figure>
<h3>Oser l’espoir ?</h3>
<p>«&nbsp;Le devoir de l’art est de faire aller les gens plus loin&nbsp;», dit <strong>Christian Jost</strong>, compositeur allemand né en 1963, dont la musique est «&nbsp;très cinématographique&nbsp;», comme le dit Aviel Cahn, le directeur du GTG, qui lui a commandé cette partition, dont la création a été retardée par le Covid. Le spectacle devait s’inscrire dans la programmation 2019-2020 intitulée «&nbsp;Osez l’espoir&nbsp;», mais il s’inscrit parfaitement dans l’actuelle, sous-titrée «&nbsp;Mondes en migration&nbsp;».</p>
<h3>Fable, parabole, tragédie ?</h3>
<p>Après le prologue sur les rails, le découpage, démarqué de celui du film, sera en trois actes. Premier acte, «&nbsp;le paradis&nbsp;», celui que le père Haydar fait miroiter à sa femme Meryem : conversation dans le champ de maïs, ponctuée par un violon songeur, la terre vendue pour trois fois rien à un voisin, la maison brutalement vidée. Sur l’écran sont alors projetées les images des souvenirs qu’une main étrangère bazarde, des tableaux familiers qu’on décroche des murs. Choix de ne partir qu’avec le plus jeune des trois enfants, Ali («&nbsp;C’est un cadeau de Dieu, il nous portera chance&nbsp;»), plutôt qu’avec les deux adolescents Fatma et Güney.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_062-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_062-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup>© GTG Gregory Batardon</sup></div>
</div>
<p>Deuxième acte : les trois personnages marchent le long d’un chemin de campagne, puis d’une route. Des voitures les dépassent, il commence à pleuvoir, un camion s’arrête (irruption impressionnante de ce camion sur la scène, avec ses phares jaunes), on monte dans la cabine, le chauffeur est un brave type, il donne du chocolat à Ali, il évoque le paradis d’où il vient : «&nbsp;Là-bas tout est propre comme un salon-lavoir&nbsp;»). On arrive à la frontière. Un uniforme de policier italien. Tout s’arrête. <br>Tableau suivant : les sous-sols de la gare de Milan ; les trois voyageurs s’y réfugient, entourés d’immigrés hagards, qui dorment, cernés de leurs paquets, sur un carrelage que nettoie une femme de ménage indifférente. Le petit garçon est malade, une femme-médecin vient l’examiner : «&nbsp;Il a la fièvre, il doit se reposer, rentrez vite chez vous&nbsp;».<br>Séquence suivante : Haydar dans un bistrot voisin (boule lumineuse au plafond, écran diffusant des images de foot) négocie avec un passeur. Les derniers billets, puis les boucles d’oreille et l’alliance de Meryem ne suffisent pas. Haydar signe une reconnaissance de dette, «&nbsp;la moitié de tout ce que tu gagneras là-bas, avec l’autre moitié vous vous en sortirez&nbsp;».</p>
<p>Troisième acte : dans la montagne. Cheminement pénible dans la neige. Meryem se tord la cheville. Des garde-frontière s’approchent avec leur chien. «&nbsp;Partez tous les deux, on se retrouvera plus loin », dit Meryem. Le froid est intense, Ali est épuisé, il a des hallucinations, il croit voir un monstre, puis ses frère et sœur, Haydar le porte, essaie de le réchauffer, mais l’enfant meurt dans ses bras.<br>Image ultime : un bureau, un policier. «&nbsp;Immigration illégale, homicide involontaire, pourquoi êtes-vous venu ici ? –&nbsp;J’avais de l’espoir.&nbsp;»</p>
<p>Voilà cette tragédie simple, devenue banale. Peut-être faudrait-il dire cette fable ou cette parabole ? D’abord un mirage, une illusion, un espoir, et puis la fatalité, le destin. Un drame individuel, émouvant, qui se souvient de l’aspect documentaire qu’avait le film de Xavier Koller. Un constat, peut-être fataliste. Ce n’est pas le lieu pour une analyse politique. Le livret de <strong>Kata Wéber</strong> a la brièveté d’une épure, quelques phrases simples, des situations, des images. Belles. Trop belles ?</p>
<p>Car c’est un très beau spectacle.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" class="aligncenter" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_116-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_116-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup data-rich-text-format-boundary="true">Kartal Karagedik, Rihab Chaieb, Ulysse Lietschi © Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<h3>La force de l’image</h3>
<p>Pour sa mise en scène, <strong>Kornel Mundruczó</strong>, lui aussi cinéaste, s’est ici associé à la scénographe <strong>Monika Pormale</strong> qui sur cette même scène avait donné récemment deux spectacles très réussis, <em>L’Affaire Makropoulos</em> et <em>Sleepless</em>. Dans le premier, elle avait fait largement usage de projections sur écran et pour le second, lui aussi un drame aux allures de fable, de décors colorés, changeants, séduisants, aux couleurs acidulées. Ici encore, sous des éclairages flatteurs (de Felice Ross), ce qui pourrait être sordide devient imagerie de BD ou de livre pour enfants ou de comédie musicale.</p>
<p>Avec de singuliers effets de réel. Surgissent parfois deux cameramen qui s’approchent au plus près des visages. Le premier de ces gros plans, dans la séquence du champ de maïs, se focalise sur la main d’Haydar égrenant une poignée de (vraie) terre. Puissance singulière de l’image projetée qui attire l’œil irrésistiblement et le détourne de ce qui pourtant se déroule réellement sur la scène. <br>D’autres plans montreront les trois voyageurs dans la cabine du camion (gouttes de pluie sur le pare-brise, barre de chocolat Ragusa, emblèmatiquement suisse…) ou les visages des immigrés dans les toilettes de la gare. Des figurants d’ailleurs recrutés auprès de différents organismes d’aide aux migrants, qui jouent en somme leur propre histoire et à certain moment se tourneront vers la salle comme pour la prendre à témoin. Gêne ?</p>
<h3>Comme au Châtelet</h3>
<p>A ces plans en direct, s’ajoutent des projections documentaires (des foules sur un quai de gare, ou en marche sur une route) ou suggestives (le vent agitant les cultures, la plaine turque, une autoroute sous la pluie), et sur la scène des décors apparaissant-disparaissant (le camion rouge devenant café louche, un gyrophare bleu), et, parangon de théâtralité, l’installation d’une colossale montagne, trois ou quatre massifs de carton-pâte ou de polystyrène qui s’assemblent comme au Châtelet jadis pour figurer un col enneigé, beau comme sur une brochure de voyagiste, avec des projections de nuages en arrière-plan et des brumes montant de la vallée tout à fait bluffantes. <br>On fait, oui, d’un drame, d’une tragédie, un spectacle, de l’illusion théâtrale, en un mot du plaisir. C’est troublant. Mais séduisant.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_127-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_127-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup data-rich-text-format-boundary="true">Les sous-sols de la gare de Milan © Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<h3>Une déferlante sonore</h3>
<p>Et la musique de Christian Jost y participe par sa puissance. Si les cuivres, très conquérants, et les percussions, omniprésentes, s’emparent du spectateur, c’est à un violon soliste que revient d’incarner au premier acte les tourments d’Haydar, le violon virtuose de <strong>Hae Sun-Kang</strong>, de l’Ensemble Intercontenporain, invitée d’un <strong>Orchestre de la Suisse Romande</strong> par ailleurs resplendissant sous la baguette de <strong>Gabriel Feltz</strong> dans le débrouillage d’une orchestration déferlante, tandis qu’au troisième acte c’est la trompette d’<strong>Olivier Bombrun</strong>, non moins brillante, qui tiendra ce rôle.<br>Polyrythmies, superpositions de timbres (omniprésence du marimba), grands <em>riffs</em> de trombones, parfois sur des tapis de cordes, c’est presque une symphonie avec voix qui se donne à entendre, un continuum expressionniste, un voyage sonore, dit le compositeur, fondé sur des cellules structurantes, parfois tourbillonnant comme des spirales obsessionnelles.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_078-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_078-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup data-rich-text-format-boundary="true">Sur le quai de gare © Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<h3>Créer des images avec des sons</h3>
<p>Le violon et la prédominance des bois créent dès le projet d’exil un climat d’angoisse, sur lequel se posera le dialogue de Haydar (l’ample et large baryton de <strong>Kartal Karagedik</strong>, crédible vocalement et physiquement) et le mezzo très charnu, vibrant d’humanité de <strong>Rihab Chaieb</strong>. <br>On est frappé par l’ambitus réduit des lignes vocales des deux personnages principaux, comme pour marquer l’étroitesse de leur marge de liberté. Ajoutons que les interprètes, l’une aux origines tunisiennes et l’autre turc installé à Hambourg, nourrissent sans doute leurs personnages de leurs souvenirs personnels ou familiaux.<br>En revanche, lors du marchandage avec le paysan, percussions et cuivres entreront soudain en jeu, comme pour figurer le destin en marche, et on constatera que, comme tous les comparses, ce maquignon aura droit à quelques figures vocales plus flexibles, moins entravées. <br>Tous remarquables, les seconds rôles, ici <strong>Omar Mancini</strong>, comme plus tard <strong>Ivan Thirion</strong>, le camionneur au grand cœur, ou l’insinuant Haci Baba (le passeur, chanté par <strong>Denzil Delaere</strong>, ténor à la belle projection) donneront épaisseur théâtrale et vocale à leur rôle, parfois fort court. Mention particulière à l’excellente <strong>Julieth Lozano</strong>, dans le rôle du médecin, dotée sans doute des phrases les plus lyriques de la partition, et qui, dans un trio au deuxième acte avec Haydar et Meryem, participe à l’un des moments les plus émouvants de la partition, moment de fraternité et de répit.<br>Le rôle d’Ali lui aussi bénéficie de lignes vocales moins ténébreuses que ses deux parents, et plus mémorisables par les deux jeunes garçons qui le chantent en alternance. <strong>Ulysse Liechti</strong> était, le jour de la première, d’une lumineuse sincérité. Rien de plus touchant que la fraîcheur de cette voix de presqu’enfant passant par dessus un tissu orchestral très dru.</p>
<h3>Figuralisme orchestral</h3>
<p>La partition d’orchestre dans son foisonnement, dans son figuralisme, mériterait d’être entendue au concert dans la puissance de sa matière sonore, de ses pulsations souterraines, ses stridences parfois, ses déchirements dans la scène de l’adieu (entrelacs de trompettes comme hagardes, puis hurlements avec sirènes, et retour des spirales-leitmotives) ; les transitions entre les scènes sont particulièrement ahurissantes, notamment le grand tohu-bohu de la route, avec sifflements des bois, sombres harcèlements de percussions, hurlements de cuivres, rafales de vibraphone et woodblocks en folie !</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_110-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_110-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup data-rich-text-format-boundary="true">Kartal Karagedik et Rihab Chaieb @ Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<h3>Mais l’émotion des lamenti</h3>
<p>Ces grands déferlements brutaux, quasi sauvages, évidemment atonaux, jouent de toute la palette des timbres. Tout se superpose, rythme et sonorités, dans de violents cataclysmes, qui s’effacent pour ne pas couvrir (trop) les voix et par exemple le touchant duo des deux femmes a cappella (Méryem et le médecin) bientôt rejointes par Haydar et des cordes frissonnantes et pathétiques pour un des rares moments où on les entend à découvert.<br>Peu après viendra un autre moment lyrique, une manière de lamento chanté par le père, «&nbsp;Nous ne sommes pas faits pour ce monde&nbsp;», ample phrase sur un tapis de cordes ponctué par le vibraphone et le marimba piano, l’une des premières pages où toute l’ampleur de Kartal Karagedik pourra se déployer dans un crescendo où s’inséreront les phrases de plus en plus douloureuses de la mère –&nbsp;c’est le moment où elle se résoudra à vendre boucles d’oreille et alliance, son passé autrement dit.</p>
<h3>L’émotion au sommet</h3>
<p>La transition vers l’acte 3 donnera prétexte à de vastes appels de cors et de trombones propres à évoquer un drame en montagne, très cinéma pour le coup, au sens hollywoodien du terme, puis à une manière de concerto pour trompettes, un peu jazzy d’ailleurs.</p>
<div class="components-resizable-box__container has-show-handle"><img decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_156-1024x683.jpg" alt="L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_GP_20230321_Gregory_Batardon_156-1024x683.jpg."><p></p>
<div style="text-align: center"><sup>Kartal Karagedik © Grégory Batardon</sup></div>
</div>
<p>C’est là que se déploiera, au terme d’une ascension difficile, un autre sommet d’émotion, quand se seront apaisés les déferlements de marimba et de contrebasses qui l’auront accompagnée : successivement, un grand crescendo chromatique des bois entrelacés de notes de vibraphone et d’appels d’une trompette à la Miles Davis, l’hallucination d’Ali resté seul, ses phrases en arabesques, démunies, fragiles, l’apparition fantasmée de Fatma et Güney, puis après la mort de l’enfant, la déploration du père culminant sur de douloureuses vocalises, quand il prendra conscience que l’âme de son fils qu’il porte dans ses bras, se sera envolée. Enfin le cri déchirant de la mère, «&nbsp;L’horreur ! L’horreur ! Tout ce que nous étions est mort&nbsp;» sur une mer de fanfares consternées. Scène tragique, puissante, forte.</p>
<p>La suite, on l’a dite plus haut : le bureau de la police, le «&nbsp;J’avais de l’espoir&nbsp;» de Haydar, de nouveaux appels de cors et de trompettes, qui s’apaiseront, un dernier accord funèbre et deux pizz de cordes pour finir.</p>
<p>Applaudissements chaleureux d’un public saisi par l’émotion. Ensuite, selon la sensibilité de chacun, pourra venir le temps des questions.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/22-23_GTG_Voyage_Vers_LEspoir_PG_20230325_Gregory_Batardon_152-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-127702" width="916" height="610" /><figcaption class="wp-element-caption"><sup>« J&rsquo;avais de l&rsquo;espoir » © Grégory Batardon</sup></figcaption></figure>
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		<title>MONTEVERDI, Il ritorno d&#039;Ulisse in patria — Genève</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/monteverdi-il-ritorno-dulisse-in-patria-geneve-un-envol-musical-dans-un-aeroport/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 01 Mar 2023 05:00:00 +0000</pubDate>
				<guid isPermaLink="false">https://www.forumopera.com/spectacle/monteverdi-il-ritorno-dulisse-in-patria-geneve-un-envol-musical-dans-un-aeroport/</guid>

					<description><![CDATA[<p>Un hall d’aéroport. L’énorme décor pouvait laisser présumer une mise en scène grandiose. Mais c’est un spectacle intimiste, presque secret, plein de poésie, qu’Il ritorno d’Ulisse a inspiré au collectif anversois FC Bergman, présenté généralement comme provocateur. Or, dans le domaine des provocations, on en a connu bien d’autres au Grand Théâtre de Genève… Après &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Un hall d’aéroport. L’énorme décor pouvait laisser présumer une mise en scène grandiose. Mais c’est un spectacle intimiste, presque secret, plein de poésie, qu’<em>Il ritorno d’Ulisse</em> a inspiré au collectif anversois <strong>FC Bergman</strong>, présenté généralement comme provocateur. Or, dans le domaine des provocations, on en a connu bien d’autres au Grand Théâtre de Genève… Après le récent <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/wagner-parsifal-geneve-un-parsifal-pour-des-temps-tragiques"><em>Parsifal </em>de fin du monde</a>, dopé à l’hémoglobine, voici un Monteverdi presque chuchoté, à fleur d’âme. Frémissant d’émotion et de retenue.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230225_ulysse_ge_gtg_c_dougados_magali_presse_011.jpg?itok=wMGiP1t_" title="Mark Padmore, Sara Mingardo, Julieth Lozano © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Mark Padmore, Sara Mingardo, Julieth Lozano © GTG-Magali Dougados</p>
<p>Une aérogare, c’est le royaume de l’attente, des heures perdues, des vols retardés (<em>delayed</em>), de l’ennui et de l’espérance, des rencontres incongrues. Celle-ci, avec ses lourds piliers blanc et son plafond à caissons, semble la quintessence du genre.<br />
	En haut la galerie des départs, en bas le lieu des arrivées. Entre les deux un escalator, au fond un portique de sécurité, à droite le tapis des bagages. C’est là qu’on découvrira Ulysse endormi. C’est là que plus tard arrivera le bric-à-brac de ses exploits, l’œil du Cyclope (énorme), la pomme d’or des Hespérides, la tête du cheval de Troie, une amphore (du vin de Maron ?), la carcasse d’un bœuf d’Hélios, un cadavre desséché et couvert de perles (l’un de ceux aperçus au royaume d’Hadès ?), la hure d’un porc (souvenir de Circé), le mât où on attacha Ulysse pour qu’il échappe aux Sirènes…</p>
<p>Au dessus, un immense tableau d’affichage lumineux, qui annoncera au fil du spectacle obstinément AMOR à toutes les heures, mais aussi FATO, le destin. Un écran de télévision montrera obstinément un rivage grec de carte postale, ciel sans nuage, mer intensément bleue : Ithaque bien sûr.</p>
<p>A gauche, des rangées des sièges d’aéroport, skai et métal brossé, les mêmes sur toute la planète. C’est là que dans la lumière chiche d’un hall désert on distinguera la silhouette de l’éternelle veuve en noir de toutes les tragédies grecques, Pénélope en effigie de l’attente. Auparavant, le bref prologue aura permis d’entendre l’Humaine Fragilité confrontée à ses ennemis, le Temps et le Destin, mais réconfortée par son seul allié, l’Amour.</p>
<p><strong>Bouleversante Mingardo</strong></p>
<p>Audace de Monteverdi qui commence son opéra par un très long monologue, le lamento de l’épouse délaissée, ponctué à plusieurs reprises de ses appels suppliants, déchirants, « Torna, deh torna, Ulisse – Reviens, Ulysse, reviens ! »</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="263" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230225_ulysse_ge_gtg_c_dougados_magali_presse_037.jpeg?itok=tXH2HnzL" title="Sara Mingardo © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Sara Mingardo © GTG-Magali Dougados</p>
<p><strong>Sara Mingardo </strong>est bouleversante dans ce rôle. Physiquement fragile, s’effondrant puis se reprenant, soutenue par ses femmes, la vieille nourrice Ericlea et la servante Melanto, elle est aussi la figure de la certitude, de la fierté, de la solidité intérieures, de la noblesse.<br />
	Noble, c’est bien le mot qui s’impose à l’esprit pour désigner ce modèle de <em>recitar cantando</em>, ce chant à la limite de la parole, introverti, certes appuyé sur une ligne vocale sans cesse soutenue, sur un timbre qui a gardé toute sa chaleur, capable d’éclats (sur « afflitta penitente »), mais surtout disant, incarnant, les vers admirables de Badoaro : « Penelope t’aspetta, l’innocente sospira, piange l’offesa, et contro il tenace offensor ne pur s’adira. – Pénélope t’attend, l’innocente soupire, l’offensée se lamente sans même se révolter contre son offenseur. »</p>
<p><strong>Une esthétique de la retenue</strong></p>
<p>D’emblée on est frappé par la discrétion de l’accompagnement orchestral choisi par <strong>Fabio Biondi</strong>, et qui sera une constante tout au long de l’opéra. Le plus souvent, le récitatif sera soutenu par un seul instrument de continuo mis en avant, ici la harpe de <strong>Marta Graziolino </strong>– nommons-la parce qu’elle sera très souvent sollicitée. Les rares tutti d’orchestre seront d’autant plus étonnants par leur richesse de l’appui sur les basses. On admirera les textures fondues, veloutées, de l’ensemble <strong>Europa Galante</strong>, qui joue lui aussi le jeu de l’introversion.<br />
	Six instruments pour la basse continue, seize pour les airs, dont quatre saqueboutes aux interventions aussi rares que spectaculaires, deux flûtes, c’est beaucoup si l’on pense aux douze instruments (environ) des opéras vénitiens du dix-septième siècle. Mais Fabio Biondi a choisi une esthétique de la retenue, de la confidence, pour ne pas dire de l’effacement, et de mettre en évidence le <em>teatro in musica</em>. Nous sommes ici trente-trois ans après <em>L’Orfeo</em>, et l’opéra vénitien, influencé par l’école romaine, va tendre vers le spectaculaire, vers ce que nous appelons baroque, mais les options choisies ici semblent se souvenir de la <em>favola in musica</em> des origines.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230221_ulysse_gp_gtg_c_dougados_magali067.jpg?itok=B2LSSycd" title="Jorge Navarro Colorado, Mark Padmore, Elena Zilio © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Jorge Navarro Colorado, Mark Padmore, Elena Zilio © GTG-Magali Dougados</p>
<p>Au couple de nobles héros, répondra comme en miroir le couple de valets, la suivante Melanto et son amoureux Erimaco. <strong>Julieth Lozano </strong>et <strong>Omar Mancini</strong>, tous deux membres du « Jeune Ensemble » du Grand Théâtre et pour lesquels c’est une prise de rôle, n’osent peut-être pas se permettre toute la fantaisie qu’on aimerait, ni exprimer toute la fougue amoureuse de leur première scène, scène heureuse qui doit faire contraste avec la mélancolie de Pénélope, mais ils ont dans la voix la juvénilité de leurs rôles.</p>
<p>Omar Mancini sera l’un des six ténors de cette partition, tous de couleurs différentes. Même si elle vocalise avec légèreté dans son premier air, Julieth Lozano semblera d’ailleurs plus à l’aise dans la scène avec Pénélope qui viendra bientôt, où elle essaiera de convaincre la reine de cesser d’attendre un mari à jamais disparu et d’entreprendre de nouvelles amours.</p>
<p><strong>La controverse de la fontaine à eau et de l’armoire électrique</strong></p>
<p>Très amusant, le duo sous forme de gag entre Neptune et Jupiter (un autre des couples de cet opéra, celui-ci très conflictuel). Neptune, ce sera le timbre de basse de <strong>Jérome Varnier</strong> venu des coulisses et apparaissant sous l’aspect d’une fontaine à eau en folie crachant de petits jets courroucés synchrones avec le chant – et au comble du courroux la fontaine traversera la scène en crachotant… Quant à Jupiter (le clair ténor de <strong>Denzil Delaere</strong>, lui aussi à la cantonade), il sera « incarné » par une armoire électrique en folie, lançant des bordées d’étincelles et et des fumées inquiétantes…</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230225_ulysse_ge_gtg_c_dougados_magali_presse_039.jpg?itok=fO3QqEAh" title="Giuseppina Bridelli, Denzil Delaere © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Giuseppina Bridelli, Denzil Delaere © GTG-Magali Dougados</p>
<p>Il faudra attendre le dernier acte pour voir les deux Dieux en grand équipage, nuages de voiles vaporeux et plumes d’aigle pour Jupiter, robe pailletée de bleu et concrétions sous-marines pour Neptune.</p>
<p><strong>Un couple heureux</strong></p>
<p>Autre détail charmant, et qui attire immanquablement l’œil, la chèvre du berger Eumée. Dès le début, la chèvre aux longs poils est installée dans l’escalator, où on devine le vieux pâtre caché sous une botte de paille. Eumée, c’est le toujours excellent <strong>Mark Milhofer</strong>, familier de ce rôle, qu’il chantait il y a deux ans à Florence (dans une production <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/dvd/monteverdi-il-ritorno-dulisse-in-patria-vertus-du-classicisme">Ottavio Dantone-Robert Carsen</a>). A sa <em>vocalitá</em> toujours impeccable, il ajoute une manière de grâce légère, d’humour, de charme, de désinvolture. La chèvre et lui forment un couple heureux, si on ose dire… Et on entendra la joie dans sa voix quand il accueillera Télémaque.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230221_ulysse_gp_gtg_c_dougados_magali018.jpg?itok=Ug1Fgn4v" title="Marc Milhofer, Elena Zilio © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Marc Milhofer, Elena Zilio © GTG-Magali Dougados</p>
<p><strong>Effets de réel et cocasserie</strong></p>
<p>Dans l’austérité fonctionnelle et glacée de cet aéroport, les intrusions de pittoresque ou de cocasserie sont comme des bouffées d’air, incongrues et drôles. Ainsi l’arrivée de Minerva, dans une tenue de Walkyrie rouge, avec casque à plumes et cortège de fumée, ainsi celle de Télémaque, une manière de Siegfried en casque corinthien et cuirasse dorée, déboulant sur un char de parade tiré par un cheval caparaçonné et fleuri de rouge. Le cheval ne fera qu’un tour de piste avant de repartir vers la coulisse où l’on entendra le pas de ses sabots s’éloigner. Effets de réel saisissants que ces apparitions d’animaux (dont il parait que FC Bergman est coutumier). Et à ces effets de réel, on serait tenté d’ajouter, un peu plus loin dans le spectacle, la nudité de deux des figurants représentant les Prétendants. Comme une autre intrusion troublante de la réalité dans l’irréel.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230224_ulysse_pg_gtg_c_dougados_magali_presse_032.jpg?itok=4AFFhyUK" title="Giuseppina Bridelli © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Giuseppina Bridelli © GTG-Magali Dougados</p>
<p><strong>Âpre vérité</strong></p>
<p>Si le livret prévoit qu’Ulysse soit jeté sur ce rivage par les trompeurs Phéaciens, dans cette production c’est bel et bien le tapis à bagages qui le livre ici. On connaît l’admirable parcours de <strong>Mark Padmore</strong>, la voix de ténor si lumineuse qu’il eut à ses débuts baroqueux, on sait quel Evangéliste et quel récitaliste il est. Sa voix au fil des ans a perdu de sa flexibilité et de sa clarté. Pour s’enrichir d’humaine fragilité.<br />
	Et c’est bien l’occasion de le dire, puisque c’est lui qui incarne l’Humana Fragilitá au Prologue, ficelé tel une momie inca dans un rayon de lumière au lointain, avec, il faut bien le dire, beaucoup de vibrato et un peu d’incertitude dans l’intonation. Il n’empêche qu’au rôle d’Ulisse, qu’il aborde pour la première fois, il apporte une voix qui semble parfois blessée, et aux changements de registre un peu tempétueux, mais dont le voile parfois se déchire pour offrir des éclats lumineux, puissants, chargés de tout un poids de vie, d’expérience, de traverses. Dont évidemment s’enrichit le rôle d’Ulisse.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230221_ulysse_gp_gtg_c_dougados_magali011.jpg?itok=YcKLDsqI" title="Marc Padmore © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Mark Padmore © GTG-Magali Dougados</p>
<p>Vêtu de quelques oripeaux, c’est bien un naufragé, au sens propre comme au figuré, qu’il incarne. Nous avons entendu récemment de très beaux Ulisse, celui lyrique de <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/dvd/monteverdi-il-ritorno-dulisse-in-patria-vertus-du-classicisme">Charles Workman</a> ou celui héroïque de <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/cd/monteverdi-il-ritorno-dulisse-in-patria-apre-et-vrai-et-beau">Valerio Contaldo</a>. L’Ulisse fragile et inquiet de Mark Padmore est saisissant d’âpre vérité. Et d&rsquo;émotion.</p>
<p>Et cette voix blessée fait un contraste saisissant avec celle, preste et légère, de <strong>Giuseppina Bridelli</strong> dont les vocalises assurées suggèrent les talents magiques. C’est elle qui grâce aux eaux d’une fontaine magique transformera Ulisse en vieillard méconnaissable, d’où les quiproquos à venir.<br />
	Cette production se dispense de ces touches de merveilleux (Minerva apparaissant d’abord en jeune pâtre, la métamorphose d’Ulisse), de même que, chose étonnante, elle se dispense du septième ténor : le rôle du glouton Iro est carrément supprimé et c’est fort dommage : d’une part c’est un rôle grandiosement bouffe, qui fait donc contrepoint au dramatisme des rôles de Pénélope et d’Ulisse, d’autre part c’est se priver au troisième acte du lamento tragi-comique de ce personnage, d’un pathétique démesuré jusqu’au burlesque, sommet de virtuosité du vieux Monteverdi (73 ans quand il écrit cet opéra).</p>
<p><strong>Une palette de ténors</strong></p>
<p>Autre belle voix d’un cast décidément aussi varié qu’équilibré, celle de Télémaque, incarné par <strong>Jorge Navarro Colorado</strong>, une manière de géant aux longs cheveux blonds qui semble sortir tout cuirassé de <em>Game of Thrones</em>, et possède une voix de ténor sonore et lumineuse, indispensable à ce rôle héroïque.</p>
<p>Un cast étonnant qui nous avait valu au premier acte un beau duo alliant son timbre éclatant et celui brisé de Padmore, venant juste après un autre duo de ténors, celui mariant la voix légère de Milhofer à la puissance lyrique de celui de Navarro Colorado. Ce sont quelques-unes des délicatesses sonores que s’offre Monteverdi.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230225_ulysse_ge_gtg_c_dougados_magali_presse_025.jpg?itok=ANT9ut6K" title="Sara Mingardo, William Meinert © GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	Sara Mingardo, William Meinert © GTG-Magali Dougados</p>
<p><strong>L’indispensable hémoglobine</strong></p>
<p>Nous avons utilisé les mots intimité ou confidence. C’est que cet opéra peu spectaculaire propose le plus souvent des monologues ou des scènes à deux. Et la direction de Fabio Biondi, dont on a dit à quel point elle était retenue, dénuée d’éclats, confère à l’ensemble de la représentation une noble lenteur, une manière de solennité. Les accents semblent estompés, et le chœur, celui des Phéaciens par exemple, semble lui aussi participer de ce cérémonial ralenti.</p>
<p>Le seul moment d’action, c’est en somme la scène des Prétendants, dont on sait qu’ils vont essayer de se départager par leur prestance. A vrai dire, le ténor <strong>Sahy Ratia</strong> (Anfinomo) et le contre-ténor <strong>Vince Yi </strong>(Pisandro) brilleront davantage par leurs timbres respectifs que par leurs pectoraux. Quant à la basse <strong>William Meinert</strong>, on aura pu admirer sa voix en Tempo dans le Prologue, on pourra admirer sa haute silhouette quand il la montrera à la Reine dans toute sa nudité (quoique subvertie par deux mains pudiques). On admirera aussi le mariage de ces trois voix, notamment dans quelques brefs passages a cappella.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230221_ulysse_gp_gtg_c_dougados_magali050.jpg?itok=rvu0EU3Q" title="© GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	© GTG-Magali Dougados</p>
<p>En revanche aucun ne parviendra à bander l’arc d’Ulisse, et cette scène se terminera par une fuite éperdue, Ulysse les poursuivant tous, eux et leurs semblables figurants, aux quatre coins de l’aérogare pour les poignarder, les égorger, les achever de sa flèche vengeresse. Et la fin du spectacle se déroulera parmi les corps gisant au sol, sur les chaises, partout.</p>
<p><strong>Une sublime Ericlea</strong></p>
<p>Cette fin nous vaudra deux autres moments sublimes. D’abord, ce sera le monologue de la vieille nourrice Ericlea. Tout au long du spectacle on aura vu la petite silhouette aux cheveux blancs d’Elena Zilio arpenter la scène, glisser quelques répliques dans la première scène de Pénélope, puis simplement être là.<br />
	Et d’ailleurs, par parenthèse, c’est une des constantes de cette mise de scène que de voir des personnages rester en scène alors qu’en principe ils n’y sont plus. Ce sera le cas d’Eumée et surtout d’Ulisse, qui sera toujours là, parfois en fond de décor, comme pour hanter les consciences.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230224_ulysse_pg_gtg_c_dougados_magali_album_064.jpg?itok=5J_S80ry" title="© GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	© GTG-Magali Dougados</p>
<p>Mais <strong>Elena Zilio</strong>, qui ne nous en voudra pas qu’on mentionne qu’elle a quatre-vingt-un ans, va donner du long monologue où elle s’interroge sur la question de savoir s’il faut parler quand on a quelque chose à dire, ou s’il faut se taire, une interprétation, non seulement habitée, intense, palpitante de vérité, mais très belle vocalement. Timbre de mezzo profond, sens du phrasé, mais surtout cette chose mystérieuse que faute de mieux on appelle incarnation. L’interprète disparaissant derrière l’évidence du personnage qu’il ou elle a créé. Et la justesse d’une silhouette.</p>
<p>Non moins sublime, la dernière scène. Les imprécations quasi parlando de Padmore-Ulisse, le legato dans le registre grave de Mingardo-Penelope, les admonestations d’Ericlea-Zilio, expliquant qu’elle a vu une cicatrice identifiant à coup sûr le héros qu’elle a élevé, les refus butés de la reine…</p>
<p>Image d’Ulisse sous une pluie tombant des nues, s’entremêlant à des fumées…. Puis d’Ericlée lui faisant revêtir des vêtements propres, Ulisse venant quasiment chuchoter à Pénélope qu’il ne doute pas qu’elle lui a été fidèle sous sa couverture dont la broderie représente Diane sur son char, détail connu d’eux seuls…</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/20230225_ulysse_ge_gtg_c_dougados_magali_presse_045.jpg?itok=SBxwiDUU" title="© GTG-Magali Dougados" width="468" /><br />
	© GTG-Magali Dougados</p>
<p>Et soudain le retournement de Pénélope, sa voix qui s’ensoleille « car mon Phénix a ressuscité d’entre les cendres – già ch’é sorta felice del cenere troian la mia fenice ».</p>
<p>Ultime duo, où s’entrelacent le timbre de Padmore avec ses fêlures émouvantes et les volutes chaleureuses de Mingardo. L’un et l’autre donnent peu de voix, comme pour accentuer le sentiment d’intimité.<br />
	Moment magique où la focale se resserre, où par le prodige de la musique de Monteverdi, tout semble disparaître autour d’eux, les murs, les colonnes, l’escalator et toute la brocante rescapée des aventures d’Ulisse, pour que ne subsiste que la lumière de ce moment.</p>
<p>« La douleur quitte nos cœurs, le jour du plaisir et de la joie est enfin là ! – Del piacer, del goder, venuto è ‘l di. »</p>
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		<title>SALIERI, La scuola dei gelosi — Martina Franca</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/la-scuola-dei-gelosi-martina-franca-quand-salieri-inspire-mozart/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Maurice Salles]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 Jul 2022 04:01:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Parce que la scène du  théâtre Verdi de Martina Franca accueille les représentations du Xersès de Cavalli, en entrant dans la salle soigneusement restaurée – à la bévue près que les sièges sont disposés en ligne et non en quinconce – on découvre un décor oriental surprenant quand on vient écouter La scuola dei gelosi. Ce &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Parce que la scène du  théâtre Verdi de Martina Franca accueille les représentations du<em> Xersès </em>de Cavalli, en entrant dans la salle soigneusement restaurée – à la bévue près que les sièges sont disposés en ligne et non en quinconce – on découvre un décor oriental surprenant quand on vient écouter <em>La scuola dei gelosi. </em>Ce <em>dramma giocoso</em> en deux actes mis en musique par Salieri, une transcription établie par Jacopo Cacco et Giovanni Battista Rigon avait permis de le porter à la scène en 2016, à Legnago, la ville natale du compositeur, pour la première fois à notre époque, dans des représentations dont nous avions rendu compte, avant une tournée dans plusieurs villes d’Italie. C’est l’édition signée Ingrid Schraffl, réalisée à partir de la partition viennoise présente dans les documents légués par Salieri à la Hofkapelle et conservés à la Bibliothèque nationale d’Autriche, qui a été choisie pour ce concert.</p>
<p>L’intérêt du manuscrit viennois par rapport aux manuscrits contemporains de la création à Venise en 1779 réside dans l’intervention de Lorenzo Da Ponte. En 1783 l’opéra italien retrouve droit de cité à Vienne avec le retour de la troupe de chanteurs spécialisés ; on donnera <em>La scuola dei gelosi </em>qui continue de se diffuser avec succès hors d’Italie et que les privilégiés ont pu entendre à Esterhaza l’année précédente sous la direction de Haydn. Da Ponte, tout récemment nommé poète des Théâtres Impériaux  par Joseph II, suggère à Salieri des révisions propres à plaire au public aristocratique et mondain que le manuscrit viennois a conservées. Mais comme l’écrit Ingrid Scraffl il n’existe pas de version définitive, à une époque où le compositeur adapte son œuvre aux chanteurs et aux instrumentistes dont il dispose, ce qui explique que des différences existent entre le livret imprimé et la représentation, d’autant qu’après la première et jusqu’en 1786 on peut relever d’autres modifications. Le programme de salle de Martina Franca permet d’avoir une idée concrète de la pratique par des conventions typographiques : coupures soulignées, ajouts ou substitutions en gras.</p>
<p>L’œuvre présente sept personnages, trois couples et un observateur. Comédie moraliste, elle expose les dangers de la jalousie, qui peut changer l’amour en haine. Or l’amour conjugal est le ciment de la société et la base d’une vie heureuse. Il implique la confiance et le respect envers le partenaire. L’oublier, comme Blasio qui séquestre sa femme ou le comte qui néglige la sienne, c’est pousser le conjoint à une vengeance amère. Le premier finira par comprendre que sa jalousie maladive et injustifiée fait son malheur et celui de sa femme ; on espère que sa lucidité durera. De même le comte, quand sa femme a semblé s’intéresser à un autre homme, éprouve un retour de flamme. C’est un célibataire qui a été le guide de ces deux couples en perdition. Le troisième, celui des domestiques, a sous les yeux l’exemple des deux premiers pour douter de l’institution du mariage, mais il finit par conclure qu’elle est la meilleure protection de l’amour.</p>
<p>Pour permettre aux spectateurs d’identifier les personnages, les chanteurs portent des teeshirts où on peut lire le nom du personnage qu’ils interprètent. A leur entrée bondissante ils ont disposé en scène en arc de cercle les chaises où ils iront s’asseoir à tour de rôle. Ces élèves de l’Accademia del belcanto « Rodolfo Celletti » mettent tout leur cœur à cette exhibition et on les en félicite. <strong>Matteo Mancini</strong>, baryton, prête à Blasio, le jaloux maladif, une timbre sonore, une bonne projection et une présence scénique prometteuse. C’est le cas de <strong>Fleuranne Brockway</strong>, la femme de chambre Carlotta qui n’a pas froid aux yeux, à la voix de mezzo clair ronde et charnue. Lumaca, le valet endormi qui finira partisan du mariage auquel il était d’abord réfractaire, est le baryton-basse <strong>Carmine Giordano</strong>, qui se taille un beau succès avec l’air ajouté « Tutto si, ma moglie no ». La victime du mari jaloux, sa femme Ernestina, trouve en <strong>Rocio Faus</strong> une interprète décidée à la voix étendue et très souple. Le mari « moderne », ce comte qui ne regarde plus sa femme et avoue faire collection, est le ténor <strong>Omar Mancini</strong> qui chante bien mais dont le timbre ne nous a pas saisi. Dans le rôle de la comtesse exaspérée par le donjuanisme de son époux, <strong>Irina Bogdanova</strong>, soprano dont la voix est longue et souple mais sonne légèrement métallique dans les suraigus donnés en force et dont l’agilité est prise en défaut dans son air du deuxième acte. L’homme qui contribue à rétablir les liens, défini par son grade d’officier, est le ténor <strong>Joan Folqué</strong>, remarqué la veille dans <em>Beatrice di Tenda</em></p>
<p>Dans la fosse les élèves du Conservatoire de la ville de Monopoli font honneur à leur établissement. Ils obéissent sans faiblesse à la direction précise, délicate et rigoureuse de <strong>Daniela Grassi</strong>, qui trouve les tempi justes pour éviter rigueur métronomique ou laisser-aller rythmique. Le continuo discret d’un clavecin ponctue élégamment les récitatifs Les passages qui semblent des anticipations thématiques de <em>Don Giovanni</em> ou des <em>Nozze di Figaro </em>sont clairement perceptibles sans être surlignés. Ce n’est pas le moindre charme de cette audition où l’on comprend mieux le rôle charnière de cette œuvre dans la vie musicale viennoise et sa présence résiduelle dans les souvenirs de Mozart, probablement ravivée par la collaboration de ce dernier avec Da Ponte.</p>
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