Ce 20 septembre marquait le vingtième anniversaire d’un de ces drames qui font, paraît-il, rêver les artistes qui arpentent les planches des théâtres : la mort sur scène.
Le 20 septembre 2006, à Zurich, s’éteignait un chef particulièrement attachant, qui avait consacré beaucoup de son art à l’opéra, et dont le talent n’avait rien à envier à ceux de ses confrères qui tenaient depuis des décennies le haut de l’affiche.
Armin Jordan s’était effondré quelques jours plus tôt, dans la fosse du théâtre de Bâle en pleine représentation de l’Amour des trois oranges de Prokofiev. Un drame au milieu d’une farce grinçante. Triste ironie.
Vingt ans déjà, donc, que le monde de la musique lyrique et symphonique a perdu un artiste rare, un humaniste de la fosse et du pupitre, dont la baguette cherchait avant tout la respiration avec ce qu’il fallait d’écoute, de transparence et d’amour infini pour la voix humaine et les artistes.
Si la direction d’orchestre est parfois perçue comme un exercice de pure autorité, Jordan l’envisageait comme un acte quasiment chambriste, même au cœur des plus vastes architectures dramatiques, entre musiciens. Pour lui, l’opéra n’était pas seulement le théâtre, mais aussi la poésie. Celle, solaire et ductile, de Mozart. Celle, transparente et diaphane de la mélodie française. Ou celle, crépusculaire et incandescente de Wagner. Il abordait chaque œuvre lyrique avec une probité d’orfèvre.
Ce qui caractérisait fondamentalement Armin Jordan dans le paysage lyrique, c’était son respect absolu du chant. Il enveloppait les voix, ce dont Rachel Yakar ou Eric Tappy ont d’ailleurs témoigné avec ardeur. Pour lui, le souffle du chanteur était le véritable prolongement de l’orchestration. Sous sa direction, les chanteurs n’avaient jamais à forcer ni à lutter contre l’orchestre : ils étaient portés, soutenus, cajolés par une pâte orchestrale chatoyante et colorée.
Le legs discographique d’Armin Jordan témoigne de cette exigence, qu’il s’agisse de ceux à la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande — qu’il a marqué de son empreinte lumineuse — ou invité dans les plus grandes fosses européennes. On en retiendra, à l’opéra, la grâce et l’élégance, partagée entre Mozart et l’opéra français. Ses lectures de Mozart brillaient par une intelligence dramaturgique où la légèreté apparente masquait une profonde mélancolie. Dans le répertoire français, son affinité naturelle avec Chausson, Chabrier, Debussy ou Massenet fit des merveilles, restituant toute la sensualité debussyste et le raffinement harmonique de partitions souvent sous-estimées, et dont ses lectures font souvent références : voyez le trop rare Roi d’Ys de Lalo.
Chez Wagner, passion d’une vie (au point de jouer lui-même au cinéma -sans le chanter !- le rôle d’Amfortas dans le Parsifal de Syberberg), sa lecture autour, notamment, du Ring était dénuée de tout grandiloquence, privilégiant la plasticité de la ligne, la clarté polyphonique et la respiration narrative.
Mais au fond, au delà de ce legs de studio, c’est d’abord la scène, la représentation, l’art vivant, qui le passionnaient le plus. Cet art qui consume la vie des artistes pour nous donner de la lumière.

