C’est à la rencontre rare d’un rôle et d’une voix que l’on assiste dans cet enregistrement. Grand opéra à l’italienne – sans équivalent dans le répertoire si ce ne sont Don Carlo et Aida –, Gioconda s’enivre de démesure. Anita Cerquetti épouse les excès de la partition pour hisser à des hauteurs vertigineuses un personnage rétif à toute lecture manichéenne, mi-ange, mi-démon. La voix, somptueuse, porte en elle ces contradictions : fierté et vulnérabilité, passion et renoncement, révolte et résignation, cruauté et bonté. L’ampleur souveraine de l’instrument, la richesse de ses harmoniques, la densité du médium dessinent une héroïne de haute stature, tandis que le legato, d’une plénitude exceptionnelle, laisse affleurer sous cette puissance fragilité et fulgurance. Rien de démonstratif pourtant. Anita Cerquetti ne cherche ni à dramatiser chaque mot ni à multiplier les effets expressifs ; elle est Gioconda, par ses couleurs, ses élans, ses assombrissements soudains, cette vibration intérieure qui dès les premières phrases annonce l’issue fatale d’un destin auquel elle sait ne pouvoir échapper.
Autour de ce soleil noir gravitent quelques noms de l’âge d’or de Decca : Giulietta Simionato, Laura au timbre somptueux et à l’expression ardente ; Mario Del Monaco, Enzo vaillant sans outrance ; Ettore Bastianini, Barnaba au venin distillé dans un gant de velours, et last but not least, Cesare Siepi, Alvise d’une noirceur perverse. De grandes et belles voix cravachées par Gianandrea Gavazzeni, maître d’œuvre d’une lecture ancrée dans le meilleur de la tradition italienne, théâtrale mais noble.
Anita Cerquetti (la Gioconda), Giulietta Simionato (Laura), Mario Del Monaco (Enzo), Cesare Siepi (Alvise), Ettore Bastianini (Barnaba), Franca Sacchi (l’Aveugle), Chœur et Orchestre du Mai musical florentin. Direction : Gianandrea Gavazzeni.

