L'opéra sera extra-terrestre ou ne sera pas

Carmen - Montpellier

Par Laurent Bury | ven 16 Mars 2018 | Imprimer

Et de trois ! En une seule saison, les signes se sont accumulés, qui indiquent clairement une tendance : au XXIe siècle, l’opéra sera extra-terrestre ou ne sera pas. Après La Bohème sur la lune à Bastille, après L’Africaine dans l’espace à Francfort, voici à Montpellier Carmen quelque part dans l’avenir. Entendons-nous bien : mantilles et danseuses de flamenco ne sont pas indissociables du chef-d’œuvre de Bizet, bien des metteurs en scène l’ont prouvé, d’Olivier Py à Dmitri Tcherniakov. Encore faut-il, lorsqu’on entreprend d'en proposer une vision originale, préserver un certain nombre de dimensions du mythe. Sur le papier, les idées d’Aik Karapetian avaient de quoi séduire, et la note d’intentions figurant dans le programme de salle laisse imaginer une conception qui sort de l’ordinaire, indéniablement, mais qui a sa cohérence et son inventivité. Hélas, la réalisation sur laquelle débouche le projet paraît singulièrement appauvrie, et un monde sépare ce que décrit le metteur en scène letton et ce que l’on voit finalement sur le plateau. A-t-on manqué de temps, de moyens, ou finalement d’audace ? Le plus décevant, c’est que les personnages du drame se retrouvent laminés, réduits à de vagues archétypes, bien plats par rapport à ce que montrent les productions traditionnelles. Et dans ces conditions, comment les chanteurs pourraient-ils réellement donner le meilleur d’eux-mêmes ?


© OONM / Marc Ginot

Par exemple, que Micaëla soit un fantôme, « métaphore des souvenirs de José », pourquoi pas, mais si cela conduit à rendre la pauvre fille encore plus inconsistante, en lui imposant une pose fixe et une blancheur bob-wilsonienne, c’est un peu dommage. Ruzan Mantashyan fut récemment une superbe Marguerite dans Faust à Genève ; les moyens sont indéniables, mais l’aigu sonne un peu acide tout de même. Escamillo est « un assassin et un tortionnaire […], une créature sombre, impitoyable, très effrayante » : sans doute jugé trop peu effrayant après la représentation du 14 mars, Alexandre Duhamel a dû se maquiller le visage tout en noir, ce qui lui a causé une allergie et l’a peu à peu privé de voix. Dans ces conditions, difficile de juger un artiste : au maquillage incombent un curieux manque de projection (alors qu’il était un Jupiter très sonore à Tours le mois dernier), et l’élimination de toutes les notes d’ornement de « Toréador ». Robert Watson a de quoi aborder des rôles lourds, mais son français doit encore s’améliorer, et pas seulement dans les dialogues parlés : quant à émettre en falsetto le fameux si de l’air de la Fleur (qui aurait dû devenir l’air de la Pierre, puisque le pouvoir de Carmen repose sur de mystérieuses pierres précieuses extraites de la mine de Lilas Pastia et véhiculées par les contrebandiers), était-ce une bonne idée ? Avec Anaïk Morel, enfin, le gâchis est encore plus manifeste : voilà une mezzo qui a en mains tous les atouts nécessaires, mais qui, prisonnière de son rôle absurde de reine-déesse (pourquoi, si elle est si puissante, se laisse-t-elle capturer par les soldats, puis littéralement passer à tabac, à coups de pierres, par José ?), ne saurait faire mieux que de chanter les notes sans pouvoir incarner un personnage. Avec ses robes insensées – tulle diamanté, brocart de soie, lamé or, casques Art Déco –, Carmen devient une vamp du cinéma muet, Musidora ou Asta Nielsen, mais on reste indifférent au parcours de cette inhumaine princesse de glace. Les seconds rôles sont tous bien tenus, et pâtissent un peu moins de ce problème, leur personnage étant plus sommaire au départ.

Dans la fosse, Jean-Marie Zeitouni essaye, lui, de proposer toutes les nuances dont le plateau se dispense. L’orchestre Montpellier Occitanie sonne on ne peut plus français, avec des bois fruités, des cordes graves rapeuses juste ce qu’il faut, et des percussions un rien trop sonores parfois. Là aussi, manque de temps peut-être, quelques détails pourraient être corrigés, notamment pour éviter le naufrage des enfants dans « La garde montante », moins de la moitié des « petits soldats » arrivant hélas à bon port. Le chœur de l’Opéra se révèle solide, même si on ne le sent guère à la fête dans cette production qui le confine à un certain statisme. Après quelques protestations à la fin du premier acte, le metteur en scène essuie des huées qu’il feint de trouver trop peu audibles.

 

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