Contre vents et marées

Cavalleria rusticana - I Pagliacci - Londres (ROH)

Par Jean Michel Pennetier | mer 20 Juillet 2022 | Imprimer

Les annulations sont le casse-tête des théâtres. Cette nouvelle série de Cavalleria rusticana / Pagliacci en aura particulièrement fait les frais. Initialement prévue en Turiddu (Cavalleria rusticana) et en Canio (Pagliacci), Jonas Kaufmann annonce d'abord l'annulation de sa participation au second opéra (remplacé par SeokJong Baek) puis, quelques semaines plus tard, au premier également (remplacé par Fabio Sartori).  En Santuzza (Cavalleria rusticana) Anita Rachvelishvili est remplacée par Aleksandra Kurzak (elle-même remplacée par Jessica Pratt en Rosina du Barbiere di Seviglia à Naples). Ermonela Jaho renonce à Nedda (Pagliacci) et elle aussi remplacée par Aleksandra Kurzak. Toutefois, Fabio Sartori, insuffisamment rétabli de son COVID laisse la place finalement la place à Roberto Alagna pour 3 représentations, puis à Marco Berti. Enfin, testée positive au COVID, Aigul Akhmetshina (Lola dans Cavalleria rusticana) est remplacée pour deux représentations par Martina Belli. En dépit de ces rebondissements improbables, la représentation à laquelle nous avons assisté s'est révélée en tous points remarquable. Le Royal Opera pourrait faire sienne la devise de Sarah Berhnardt :  « Quand même ».


© 2022 ROH Ph by Tristram Kenton

Créée en 2015 (et reprises de nombreuses fois in loco, ainsi notamment qu'à Bruxelles en 2018), la production de Damiano Michieletto est une réussite, liant les deux œuvres de manière un peu artificielle mais très efficace dans une unité de lieu et de temps : les deux actions se situent ici la même journée dans un même village. Le drame de Cavalleria rusticana se tient le matin de Pâques, conformément au livret. Il s'ouvre avec l'image du cadavre de Turiddu sur lequel pleure sa mère, Mamma Lucia. Au centre d'un plateau tournant, figure une boulangerie dont on verra l'intérieur ou l'extérieur au fil des scènes. Aux personnages traditionnels s'ajoutent quelques apparitions muettes : un boulanger qui prépare les pains de Pâques et deux colleurs d'affiches (un homme mûr et une jeune femme) annonçant le spectacle du soir : Pagliacci. Le jeune boulanger est séduit par la jeune femme : on comprendra plus tard qu'il s'agit des personnages de Pagliacci, Silvio et Nedda, flanquée de Tonio. L'action est transposée dans l'Italie des années 80-90 et fourmille de petits détails réalistes, souvent charmants, qui donnent vie à cette petite communauté, et qui accompagnent le long démarrage de l'action. Alfio débarque sur scène dans une voiture d'époque dont le coffre est rempli de présents pour les villageois (le boulanger récupèrera un foulard orangé).  Les chœurs participent ensuite à une procession (suivant le livret, il chante la résurrection dans l'église) :  dans une hallucination, Santuzza voit la statue de la Vierge s'animer et lui tendre un doigt accusateur (ce qui est un peu absurde religieusement parlant). Puis Santuzza et Turridu se déchirent à l'intérieur de la boulangerie désertée, tandis que Lola les provoquent devant la devanture. Pendant l'intermezzo, Silvio flirte avec Nedda et lui offre le foulard. Après le duel (au pistolet), les villageois ramènent le corps de Turiddu à sa mère, reconstituant ainsi la scène initiale. Pour l'ouvrage suivant, le plateau tournant représente une salle des fêtes : la salle elle-même, l'accès extérieur, une loge. Tonio chante le prologue depuis celle-ci. Les enfants et leurs parents préparent un spectacle. Les différentes scènes se suivent dans ce huis clos. Quand Canio découvre son malheur, on comprend qu'il force aussi sur la bouteille. Pendant l'intermezzo nous retrouvons les personnages de la première partie : Santuzza se confesse à l'extérieur de la salle des fêtes. A cette vue, Mamma Lucia comprend que la jeune femme porte l'enfant de son fils mort et les deux femmes s'étreignent dans les larmes et la joie. Alors que le spectacle final a commencé à l'intérieur, Canio le vit à de l'autre côté du mur, dans une hallucination, avant de rentrer lui-même sur sur scène et de tuer Nedda et Silvio. On pourra bien sûr exprimer certaines réserves sur la transposition : dans les années 90, les villageois auraient probablement préféré une soirée TV Berlusconi à un spectacle clowns, les filles-mères convaincues d'être maudites commençaient sans doute à se faire rares, et, de tout temps, il est peu probable qu'un spectacle se tienne le jour de Pâques, surtout après un duel mortel. il n'en reste pas moins que le spectacle est parfaitement huilé, cohérent, passionnant. Nombre de scènes sont mêmes carrément bouleversantes. Cette mise en scène impose toutefois une lourde contrainte en termes de distribution : le ténor interprétant Turridu mourant dans Cavalleria rusticana, il est incongru de le voir revivre en Canio dans Pagliacci pour tuer sa veuve de la première partie, poussé au crime par l'interprète d'Alfio. Pour être totalement crédible, l'unité de lieu et de temps impose que Tirridu, Santuzza et Alfio d'une part, Canio, Nedda et Tonio d'autre part, soient interprétés par des artistes différents. Ce ne fut pas toujours le cas dans les éditions précédentes, et la version actuelle ne répond pas complètement à cette attente puisqu'Aleksandra Kurzak et Dimitri Platanias apparaissent dans les deux ouvrages.


© 2022 ROH Ph by Tristram Kenton

On a l'habitude de voir le rôle de Santuzza distribuée à des voix plutôt lourdes (sopranos dramatiques, voire mezzos). Néanmoins, le rôle fut créé par Gemma Bellincioni qui, avant de faire carrière dans le vérisme grâce à ses talents dramatiques, chantait également La Traviata. La typologie vocale d'Aleksandra Kurzak la rapproche sans doute de l'interprète de la création. Ici, la fraîcheur du timbre, la souplesse de la voix nous semblent mieux adaptée à la jeunesse de Santuzza que celles des nombreuses matrones qui se sont souvent succédé dans le rôle. Cette relative légèreté vocale ne nuit aucunement à l'interprétation dramatique d'un vérisme assumé quand il le faut (on reste scotché par une terrifiante malédiction à la fin du duo avec Turridu). Le personnage est complexe, d'une triste humanité, avec des accents déchirants dans les scènes les plus dramatiques : une réussite totale. Le public londonien a découvert SeokJong Baek il y a à peine deux mois lorsqu'il a remplacé Nicky Spence dans Samson et Dalila (décidémment). Le jeune ténor offre une voix bien projetée, au timbre clair mais pas très caractérisé, à mi-chemin entre le ténor lyrique et le ténor dramatique. L'aigu est puissant, plus naturel que celui d'un spinto. Le jeu dramatique est excellent. Il sera intéressant de suivre l'évolution de ce chanteur qui aborde plutôt précocement des ouvrages réputés lourds. Dimitri Platanias est un Alfio plus massif dramatiquement que vocalement, un peu en retrait en matière de projection. Dans le court rôle de Lola, Martina Belli est impeccable. A 81 ans passés (?), Elena Zilio est une Mamma Lucia d'une stupéfiante fraîcheur vocale. Particulièrement sollicitée par la mise en scène, elle campe une Mater dolorosa absolument bouleversante à faire pleurer les pierres (y compris dans son rôle muet durant l'intermezzo de Pagliacci). 


© 2022 ROH Ph by Tristram Kenton

Marco Berti frappe par son efficacité dramatique. Son Canio est d'une violence froide, contenue, palbable mais sans aucun histrionisme. La projection est phénoménale et nous rappelle combien les authentiques spinto sont désormais rares sur les scènes modernes. Si, par le passé, on avait pu regretter des attaques pas toujours très justes, l'émission est ici parfaitement contrôlée. On pourra certes regretter une relative absence de nuances, mais ce Canio d'un bloc, tant vocalement que dramatiquement, est tout de même très efficace. En Nedda, on retrouve Aleksandra Kurzak avec les mêmes qualités vocales, mais dans une composition très différente et parfaitement caractérisée jouant à la foi sur le jeu théâtral et sur les variations de couleurs de la voix. La jeune femme soumise de la première partie se mue ainsi en un personnage à la Carmen, épris de liberté au risque de la mort. Dimitri Platanias réussit particulièrement son prologue qu'il couronne d'un suraigu décoiffant. Moyennement chantée, la grande scène avec Sivio peut parfois faire figure de tunnel, mais Mattia Olivieri y est absolument phénoménal de beau chant et d'émotion, campant un amoureux un peu godiche : une composition d'une puissante humanité. En Beppe, le jeune Egor Zhuravskii, du  Jette Parker Young Artists Programme, peine encore à convaincre, avec une émission un peu engorgée et une faible projection.


© 2022 ROH Ph by Tristram Kenton

Dans les deux ouvrages, le chœur se révèle absolument splendide. Côté fosse, on retrouve les problèmes récurrents côté vents, mais les cordes sont désormais somptueuses. Antonio Pappano a mûri sa direction. Le chef britannique est toujours aussi attentif au plateau, la tension dramatique est encore plus exacerbée qu'en 2015, avec davantage de poésie dans les deux intermezzos (c'est d'ailleurs dans l'attaque de celui de Pagliacci que les cordes se révèlent exceptionnelles). Au final, une réussite inattendue compte tenu des circonstances pour laquelle on ne peut que saluer l'incroyable professionalisme de tous ces artistes : c'est ça aussi le miracle de l'opéra.

 

 

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