Déception

I Puritani

Par Philippe Ponthir | mar 30 Novembre 2010 | Imprimer
Une publication d’I Puritani est, en nos temps parcimonieux, un évènement en soi. Le matraquage des superlatifs aidant, n’avons-nous trop attendu de cette édition sensée glorifier le statut d’Assoluto de Florez ? Il ne porte pas seul la responsabilité de ce qu’on pourrait appeler un rendez-vous manqué d’importance. Cet enregistrement est bien malgré lui, le reflet de quelques insuffisances.
Le contenu se résume à peu. Scéniquement, il ne se passe rien. Plateau vide, désespérément, peu ou pas d’éclairages. La mise en scène est inexistante : scrupuleux rangs d’oignons dignes de Mulhouse, tirés au cordeau, solistes livrés à eux-mêmes. La réalisation technique relève du grand n’importe quoi :  les déplacements de la caméra sont maladroits. Rien ne sera épargné : raccord en forme de coup poing dans l’œil des maquillages, épingle moderne dans les cheveux de la diva et cerise sur le gâteau, les gros plans éclairs sur le moindre aigu tiraillé du Primo Uomo, sensé créer le frisson et ne mettant en lumière que la cruelle évidence de ses efforts. Quel était l’intérêt d’un dvd pour nous montrer cela ? On s’ennuie, l’envie prend de zapper jusqu’au prochain tube, en se raccrochant au chant comme le naufragé à sa quille de bois…
 
Côté chant, l’affaire reflète sans doute actuellement ce que la planète Bel Canto à de « meilleur » à offrir. Michele Mariotti à la tête d’un Orchestra del Comunale pas toujours inspiré, va de l’apathie à la sympathique bonhomie. Sa présence s’explique vraisemblablement par ses relations filiales avec Pesaro et les liens particuliers que Florez entretient avec ce dernier. Le jeune chef italien n’a rien d’indigne, son seul fait marquant étant sans doute l’attention frisant parfois la complaisance, portée au ténor péruvien. Les Chœurs ne dépassent pas le régional, tandis que les Comprimari remplissent à satiété leur ouvrage. Gianluca Floris (Brunon Roberton) est une agréable surprise par son timbre et son engagement, rejoint par l’Enrichetta de Nadia Pirazzini, crédible dans son maintien et ses blessures, au point de rendre un personnage particulièrement sacrifié, émouvant. Gabriele Viviani aborde la noblesse de ligne de Riccardo avec les moyens d’un aimable Figaro des Nozze qu’il grossit, mettant en lumière que l’ère des grands Barytons italiens, semble également à son crépuscule. La raideur de Viviani finit par emporter son personnage du côté d’une certaine caricature. Ildebrando d’Arcangelo raconte et émeut dans sa figure paternelle, tout irait dans le meilleur des mondes si on ne lui avait fait subir un vieillissement de « bon aloi », le transformant capillairement en mère de Norman Bates dans Psychose. Après des débuts sur ses terres sécurisées, il a, à notre connaissance, peu fréquenté Arturo, alors que le monde l’y attendait … Vienne et puis donc, Bologne qui ne le montre pas sous son meilleur jour. A l’audition, on comprend pourquoi le prudentissime Juan Diego Florez ne l’aborde qu’avec parcimonie et pourquoi il était urgent de livrer son interprétation tant que ce rôle est encore à son répertoire. Le tribut à payer est visiblement lourd. Tout en faisant montre d’un legato appréciable et en respectant ses moyens légers, Arturo l’amène, au sein d’une écriture sans pitié, dans ses derniers retranchements. Notre époque n’ayant d’autre choix que de distribuer Arturo à des ténors contraltini dévolus à Almaviva et Tonio, elle piège Florez non seulement dans une largeur de phrasé et de soutien, dépassant ce qu’il peut porter et plus encore, expose un suraigu court, raide ou absent. Au rayon folie vocale, notre ténor plafonne sur quelques ré nasals et peu engageants. Florez n’a jamais été un grand acteur et passe la soirée à s’économiser. Après une jolie clé de judo en guise de retrouvailles à son Elvira, sa fameuse scène finale fait figure de pétard mouillé : aigrement, il surmonte l’écueil. Mais on cherche en vain, poésie et luxuriance. Nous avions quitté Nino Machaidze lors de sa prise de rôle de Lucia di Lammermoor à Bruxelles. Ses débuts en Elvira révèlent exactement mêmes atouts et carences. On y entend une bien jolie élève, excessivement douée, se fiant trop souvent aux qualités (nombreuses) que la nature lui a conféré : médium fruité, tessiture aisée, un sens inné à la demi-teinte, une certaine présence et surtout, un cran que certains qualifieraient d’inconscience. A cela, s’ajoute le dossier type d’une jeune cantatrice bien trop tôt lancée dans des emplois de véritable Prima Donna : la chanteuse affiche un soutien précaire source de grandes inégalités vocales, le suraigu est aléatoire, souvent faux et rarement radieux, la colorature rapide frise le comique. Elle a au moins le mérite d’aimer ce répertoire, d’y comprendre quelque chose même si elle ne possède pas le bagage stylistique de l’auguste Maestra dont elle revendique l’héritage. De Gencer, elle ne semble guère avoir saisi la science scénique. Machaidze est une jolie femme, évoluant avec élégance mais limitée dans sa gestuelle répétitive (la prise de mesure de rideaux bras écartés ne semble plus avoir de secret pour elle).
Au final, ce que nous avons le plus de difficultés à pardonner à la belle Nino, est l’absence d’émotions dans cette écriture lunaire. Comment ne pas penser à Anderson, à Devia ? Toutes deux sans héritière, sans évoquer celle que nous n’avons pas fini de pleurer, Joan Sutherland qui vit sans doute en Elvira, son incarnation bellinienne la plus aboutie.
 
Philippe Ponthir
 

 

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