Un Vinci superbement incarné

Gismondo

Par Bernard Schreuders | mar 30 Juin 2020 | Imprimer

Son visage grave, cerné par les flammes, orne la couverture et le rôle-titre lui revient, mais c’est un leurre : Max Emanuel Cenčić n’est pas le véritable héros de ce Gismondo créé en 1727 et ressuscité en 2018 à Gliwice pour le centième anniversaire de l’indépendance retrouvée de la Pologne. Les personnages trop uniment vertueux suscitent rarement l’empathie, contrairement aux figures tourmentées et aux scélérats qui exercent, c’est bien connu, une toute autre fascination. Gismondo, roi de Pologne, incarne l’idéal politique de Sénèque : un modèle de constance, de clémence et de bravoure rudement mis à l’épreuve par le soudain revirement de Primislao. L’orgueilleux prince de Lituanie refuse de prêter serment en s’inclinant devant le monarque puis finit par y consentir si le rituel se déroule à l’abri des regards. Cherchant à venger la mort de son frère assassiné par Primislao, Ermano provoque l’écroulement de la tente de Gismondo et les hommes de l’arrogant prince de surprendre leur chef le genou à terre face au souverain polonais. Humilié et furieux, Primislao lui déclare la guerre, compromettant ainsi l’union entre sa fille (Cunegonda) et le fils de Gismondo (Otone) qui devait sceller leur alliance. « En ne se laissant guider que par la seule raison, observe Boris Kehrmann dans le texte d’accompagnement, on agit de manière cohérente, c’est-à-dire prévisiblece qui encore de nos jours est considéré comme une vertu distinctive de l’homme d’État – ainsi qu’en témoignent les débats autour de l’actuel président des États-Unis. » Cette incise, un brin provocatrice, souligne l’universalité d’un drame solidement architecturé que certains metteurs en scène auront sans doute à cœur d’actualiser. 

Le livret élaboré en 1709 par Francesco Briani et d’abord mis en musique par Antonio Lotti a beau situer l’action au XVIe siècle, Gismondo est truffé d’allusions au monde contemporain flattant son dédicataire, le roi du Danemark Frédéric IV, alors en visite dans la Sérénissime et qui a maille à partir avec un prince suédois. Vingt-deux ans plus tard, Jacques Stuart, exilé à Rome, rêve de reprendre le trône d’Angleterre occupé par la maison de Hanovre et il n’a, lui non plus, aucun mal à se reconnaître sous les traits de Gismondo. Néanmoins, Vinci se montre nettement plus inspiré par la rage amère qui dévore Primislao et par les amours contrariées d’Otone et Cunegonda. Non seulement chacun reçoit cinq airs (contre quatre pour Gismondo), les amants héritant également du seul duo de la partition (le climax sur lequel se referme l’acte II) qui fait partie d’une poignée de numéros empruntés à Ernelinda, mais ils se partagent aussi  huit accompagnati d’une concision remarquable et qui rivalisent d’expressivité avec ceux de Catone in Utica. Quant au trio qui, bien sûr, les réunit, il exacerbe les tensions et s’avère redoutablement efficace. Si le conflit politique prédomine, la trame sentimentale, comme le relève Boris Kehrmann, s’enrichit d’un âpre dilemme : Cunegonda se retrouve déchirée entre sa flamme et sa loyauté filiale. Vinci lui destine deux splendides  scènes d’ombre et la dote d’un relief appréciable. Principale faiblesse de l’ouvrage, le récitatif abonde et surabonde même parfois à un point tel que s’ils étaient confiés à des interprètes moins en voix mais aussi moins vifs et concernés, certains tableaux se transformeraient en tunnels et perdraient l’auditeur en chemin.  

A l’instar d’Artaserse et de Catone in Utica, deux titres de Vinci qui trônent déjà fièrement sur le tableau de chasse de Parnassus, Gismondo n’alignait, hormis un ténor, que des castrats, Rome oblige. Max Emanuel Cenčić allait-il, derechef, s’entourer exclusivement de contre-ténors  ? Certains penseront que l’idée l’aura probablement effleuré, voire séduit ; or, comme s’il voulait adresser un pied de nez à ceux qui croient le connaître, il pose ou du moins valide un tout autre choix : originellement conçu pour un ténor, Primislao est transposé pour soprano. Le travestissement n’est donc pas exactement celui que d’aucuns attendaient. Au demeurant, si les solistes réunis pour cette recréation illustrent avec bonheur la diversité des tessitures comme des étoffes qui se rencontrent aujourd’hui chez les falsettistes, il eut été dommage de renoncer à la variété qu’apportent également les sopranos féminins et surtout de renoncer au talent des artistes engagées.

Le récent récital de Franco Fagioli, platement accompagné et livré à lui-même, nous rappelait que la musique de Vinci, comme d’ailleurs celle de son rival Porpora, ne supporte pas la tiédeur. Gismondo ne déroge pas à la règle et ne requiert pas seulement des gosiers aguerris mais aussi des tempéraments, des personnalités bien affirmées, à commencer par celle qui doit galvaniser et fédérer toutes les autres, dans la fosse comme sur le plateau. En l’occurrence, l’homme de la situation est une femme et, une fois n’est pas coutume, nous commencerons par saluer le travail de Martyna Pastuszka à la tête du très prometteur Orkiestra Historyczna. Ce jeune ensemble fondé à Katowice en 2012 et son Concertmeister n’en étaient pas à leur galop d’essai dans le répertoire napolitain lorsqu’ils ont abordé Gismondo puisqu’ils avaient déjà accompagné des productions scéniques de La Didone abbandonata de Domenico Sarro (1724), première adaptation du célèbre livret de Metastasio, et de l’Arminio de Hasse (1730). Cependant, si les musiciens s’approprient avec un naturel irrésistible le style galant, ils exaltent également les éclats dramatiques qui émaillent la partition et qui nuancent l’image réductrice d’un Vinci essentiellement charmeur. Le compositeur écrit pour un orchestre à quatre parties de cordes et basse continue, mais les flûtes, hautbois, cors, bassons et trompettes (l’aria vindicative de Primislao) renouvellent les climats et permettent des effets imitatifs à la symbolique conventionnelle, mais éprouvée – ici des rafales de vent, là le ramage des rossignols. 

La sortie du premier récital de Sophie Junker – un portrait de la Francesina (Elisabeth Duparc), l’une des dernières muses de Haendel – a été reportée à l’automne, sans doute en raison de la crise sanitaire. Gismondo devrait ragaillardir ses admirateurs car Cunegonda lui offre un rôle magnifique, fort et dense. Elle l’investit totalement et son interprétation, dénuée de tout narcissisme comme de la moindre coquetterie, frappe par sa justesse et une sensibilité de chaque instant : aux accents farouches du ressentiment succèdent ceux, éperdus, du désespoir, sommets pathétiques d’un voyage émotionnel particulièrement violent qui ne laissera pas la jeune femme indemne. Choix a priori déroutant, le méchant de service (Primislao) possède une voix encore un peu verte et au métal juvénile dont certaines intonations rappellent même celles d’un garçon. Aleksandra Kubas-Kruk ne manque toutefois pas de ressources et affronte crânement les aspérités du rôle le plus spectaculaire sans escamoter non plus la fragilité de cette créature instable. Aucun risque, en tout cas, de confondre cet organe singulier avec l’instrument ferme, mieux délié et plus charnel de Sophie Junker ni avec le soprano aérien et scintillant de Dilyara Idrisova. A défaut de se passionner pour Giuditta, la sœur d’Otone, qui s’est entichée de Primislao et boude ses prétendants, l'auditeur pourra découvrir l’évolution d’une artiste attachante et dont l’assurance nouvelle fait plaisir à entendre. 

Toutefois, c’est la prestation de Yuriy Mynenko, en amant désemparé et vulnérable (Otone), qui nous réserve la meilleure surprise. Réputé pour son ambitus, sa flexibilité et une puissance qui font de lui un Ariodante parfaitement crédible, le contre-ténor sait adoucir son émission, parfois jugée perçante, et s’épanche avec une sincérité désarmante, au diapason de sa partenaire (Sophie Junker), « Quel usignolo » révélant une délicatesse insoupçonnée dans le canto fiorito. Malgré une partie moins gratifiante (Gismondo), Max-Emanuel Cenčić en impose toujours, l’autorité du chant nous comble et les moirures incomparables de son timbre siéent idéalement à la noblesse du roi magnanime. Nicholas Tamagna prête un alto central et chaleureux au prince Ermano, dont la vengeance précipite les événements mais qui avouera son forfait avant de se donner la mort. Autre second couteau, mais fine lame, argentée, élégante et au tranchant imparable, Jake Arditti campe Ernesto, allié de Gismondo également épris de sa fille Giuditta. Décidément, le contre-ténor, Montaigne nous pardonnera ce détournement, est un sujet merveilleusement ondoyant et divers. 

 

 

 

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