A même de soutenir des comparaisons

Il viaggio a Reims

Par Maurice Salles | jeu 15 Septembre 2016 | Imprimer

En 2014, nous avions écrit que le Viaggio a Reims donné en concert à Bad Wildbad valait le voyage. L’enregistrement réalisé alors reflèterait-il ce qui avait suscité notre enthousiasme, ou les micros révèleraient-ils crûment des imperfections passées inaperçues à la faveur de l’emprise exercée sur nous par l’exécution en direct ? Fort heureusement cette crainte est restée vaine pour l’essentiel et nous avons retrouvé à l’écoute les qualités qui nous avaient séduit. La prise de son est bonne, restituant assez fidèlement la localisation dans l’espace. Surtout, cet enregistrement permet d’apprécier encore mieux la direction d’Antonino Fogliani, qui s’installe ainsi au premier rang des grands rossiniens. Au concert, nous avions été emporté par une alacrité irrésistible. A l’écoute du disque, c’est l’intelligence et le raffinement de la direction qui nous subjuguent, dès l’introduction où le crescendo initial instille avec une subtilité insidieuse une tension qui capte l’auditeur et ne le lâchera plus. Très vite la maîtrise totale des variations sonores ou rythmiques s’impose ; elles sont gérées avec une musicalité exempte du moindre histrionisme et seront menées à bien jusqu’au bout de l’œuvre sans la plus petite bavure. Ainsi, bien que l’œuvre soit avant tout une suite de numéros pour grands gosiers, Antonino Fogliani conserve à cet enchaînement une fluidité enchanteresse tout en soulignant à chaque occasion mais sans jamais peser l’ironie discrète du compositeur. Dans les querelles d’amoureux des ralentissements presque imperceptibles suggèrent un suspense : comment cela finira-t-il, ou créent un contexte cocasse quand les paroles annoncent une explosion imminente sur une musique qui ne cesse pas de la différer. La prise de son participe au plaisir que l’on prend à se laisser conduire ainsi quand elle révèle opportunément les cors moqueurs à l’évocation du bonheur des sujets de Charles X. On ne saurait trop souligner l’investissement des musiciens de l’ensemble Virtuosi  Brunensis, dont les plus exposés (flûte, harpe) s’acquittent avec bonheur de parties exigeant une grande virtuosité, et celui de Michele D’Elia au pianoforte, tout comme l'ardeur ou la délicatesse des choristes conduits par Ania Michalak.

Le parti a été pris de ne pas en rajouter, comme l’avait fait Claudio Abbado lors de la recréation du Viaggio a Reims en 1984 en introduisant une trompette et la Marseillaise en écho narquois aux louanges à Charles X. Reto Müller, le distingué président de la Société Rossini allemande, précise dans le livret qui accompagne l’enregistrement les différences qui le séparent de ces prédécesseurs et en font le plus fidèle à l’édition critique publiée par la Fondation Rossini. La partition est donc expurgée des facéties instrumentales et l’improvisation finale de Corinna est donnée dans son intégralité.  Ce souci d’être au plus près de ce que l’on sait de l’œuvre n’est pas menacé par la distribution, qui réunit des voix capables d’affronter les écueils de l’écriture. Sans doute on peut relever çà et là quelque tension dans l’extrême aigu (Madama Cortese et Corinna), quelque esquive dans l’égrènement de la vocalise, quelque déficit dans l’accent qui affadit l’effet de la musique et aussi le comique (Corinna, La contessa di Folleville), mais ces limites ne sont pas rédhibitoires. Si la prise de son met en évidence ces imperfections elle révèle en revanche des qualités mal perçues en direct, comme le chant quasi-syncopé de Bogdan Mihaï, qui semble à chaque syllabe écouter l’effet produit par sa voix ductile et agile, incarnation parfaite du narcissique Belfiore. On perçoit encore mieux l’intelligence avec laquelle Mirco Palazzi fait un sort à chaque mot, et le soin qu’il apporte à orner la reprise de « Dell’alma diva », secondé par une direction d’orchestre qui épouse le chant. De même Alessandra Marianelli donne à entendre la sensualité de la sentimentale Madama Cortese et la voix de Sofia Mchedlishvili a bien la légèreté fondamentale de son personnage. Sans avoir un timbre des plus marquants Laura Giordano possède toute la technique nécessaire pour camper une Corinna d’une élégance convaincante. Un Don Profondo bien timbré (Bruno de Simone), un Trombonok attentif aux effets comiques (Bruno Pratico), un Alvaro macho comme il convient (Gezim Myshketa), même un Don Prudenzio remarquable de présence (Baurzhan Anderzhanov) sont autant d’atouts. Cartes majeures, le Libenskof de Maxim Mironov, dont l’enregistrement restitue la voix avec tout le corps qu’elle a pris en quelques années, centre et graves étoffés sans compromettre les aigus, et la Melibea de Marianna Pizzolato, dont la douceur insinuante ne néglige pourtant aucun accent, alliant force et souplesse en un nectar à la robe lumineuse. Leur duo est bien le moment enivrant dont nous avions gardé le souvenir, même si les auditeurs en seront réduits à imaginer les mimiques désopilantes qui l’accompagnaient. Mais d’autres moments sont aussi captivants, le duo Corinna-Belfiore, ou le sextuor du premier acte, qui réunit Libenskof et Alvaro, Profondo et Trombonok, Melibea et Cortese, dans un équilibre vocal et musical délectable. Aussi, les amoureux de Rossini ne devraient pas hésiter à placer ce Viaggio a Reims dans leur discothèque à côté d’enregistrements plus blasonnés, car il n’aurait pas à rougir du voisinage ! 

 

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