Legatus non violatur

La Basoche

Par Laurent Bury | mer 23 Mars 2016 | Imprimer

Bien qu’anachronique, la traduction communément admise de la formule latine qui donne son titre à ce compte rendu est « Ne tirez pas sur le messager ». Il ne viendrait à l’esprit de personne de tirer sur André Messager, mais il faut bien constater que la production de ce compositeur est victime d’une désaffection au moins partielle, puisqu’elle semble affecter à peu près tout ce qu’il a conçu avant Véronique. Si les œuvres des années 1920, comme Coup de Roulis ou Passionnément trouve encore grâce en notre début du XXIe siècle, si Fortunio a fait ces derniers temps un beau retour en force, tout reste à faire pour des opéras-comiques antérieurs à 1898 : Marseille s’y emploie le 23 mars en remontant l’admirable Madame Chrysanthème, mais qui nous redonnera Isoline ou La Montagne enchantée ?

Evidemment, La Basoche est une œuvre qui souffre peut-être de nos jours d’un relatif excès d’érudition : par exemple, qui sait encore que le mot « basoche », dérivé de « basilique », désignait au Moyen Age les clercs, juges et avocats du Palais de justice de Paris ? Le livret d’Albert Carré, qui prend pour héros le poète Clément Marot (1486-1544), s’offre aussi le luxe d’inclure deux de ses textes, « Je suis aimé de la plus belle » et « Tu as tout seul, Janjan » (ce dernier étant l'un des cinq mis en musique par Jean Françaix dans L'Adolescence clémentine). Quant à la musique de Messager, elle est charmante de bout en bout, mais il lui manque sans doute cette force mélodique qui a valu à Véronique un succès planétaire.

En attendant des résurrections qui viendront peut-être, réjouissons-nous de pouvoir écouter la version de La Basoche donnée en concert par la Radio française à la fin des années 1950, époque où l’œuvre paraissait encore sur les scènes (Monte-Carlo en 1954, Enghien-les-Bains en 1958). Cet opéra-comique fut redonné par la RTF en 1960, avec Nadine Sautereau, tandis que des extraits en furent enregistrés en studio en 1961, avec notamment Henry Legay et Michel Dens (40 minutes de musique récemment rééditées par la BNF).

La présente version, avec récitante remplaçant les dialogues parlés, est à peu près complète, à l’exception de quelques numéros pour chœur et d’un trio au troisième acte. Même si le son sature parfois dans les aigus, avec un confort d’écoute moindre que des extraits de studio, elle présente l’avantage de cette vie que parvenaient à insuffler à leurs interprétations les artistes jadis réunis pour ces concerts radiodiffusés. Dans un rôle que la partition indique pour « Ténor ou Baryton », et qui était donc idéal pour Jean Périer, un de ses plus illustre titulaires, Camille Maurane est tout à fait à sa place (la radio fit de nouveau appel à lui pour être Clément Marot en 1960). Protagoniste des extraits de studio en 1961, Liliane Berton est une exquise Colette, dans un rôle plus dramatique que les Siebel et Sœur Constance où on la connaît mieux. Denise Monteil, au timbre plus sombre, a la noblesse d’accents qui sied à la princesse Marie d’Angleterre. Quant à Louis Musy, il fait revivre la truculence du créateur du personnage de Longueville, le grand Fugère. Et comme dans le cinéma français de cette époque, les seconds rôles sont des figures hautes en couleur, comme Aimé Doniat ou Génio.

Pas plus qu’il ne faut tirer sur le messager, il ne faut négliger le bonus offert à la fin du deuxième disque : une émission radiophonique présentée par Max de Rieux et Roger Bourdin permet en effet d’entendre quelques interprètes de premier plan dans des extraits d’œuvres rarissimes de Messager. Robert Massard dans François-les-Bas-Bleus et dans le bien plus connu Monsieur Beaucaire, Geneviève Moizan et Colette Riedinger en duo dans Les P’tites Michu, ces deux chanteuses ayant respectivement chanté dans les intégrales de La Mascotte et de La Fille de Madame Angot)…

 

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