L'écouter, c'est l'aimer

Récitals munichois

Par Julien Marion | mer 02 Novembre 2011 | Imprimer
 
Après Mirella Freni, Nicolaï Ghiaurov et Margaret Price, BR-Klassik (émanation de la Radio Bavaroise) consacre un CD à Lucia Popp, composé d’extraits des fameux « concerts du dimanche » munichois.
 
Avis aux esprits chagrins, aux procureurs acrimonieux, aux pinailleurs vétilleux ou aux Beckmesser aguerris : ils peuvent passer leur chemin et laisser les amoureux sincères de l’art lyrique goûter sans retenue cette voix bénie des dieux.
 
On rappellera brièvement la trajectoire singulière de Lucia Popp : contrairement à nombre de ses congénères, elle fut révélée par le disque (sa Reine de la Nuit dans la fameuse Flûte enchantée enregistrée par Otto Klemperer pour EMI en 1964) avant de percer sur scène. Partie du registre de soprano légère et fléchée, dans un premier temps, vers les rôles de colorature et/ou de soubrette (Reine de la Nuit, Adèle, Ännchen, Oscar, Gilda, Zerline, Despina…), elle évolue progressivement et naturellement, dès le début des années 70, vers des emplois de soprano lyrique : Pamina, Marie de La Fiancée Vendue, la Comtesse, la Maréchale, Arabella, jusqu’à Elisabeth, Elsa et Eva (pour ces deux dernières, on adresse quotidiennement des prières ferventes au dieu des archives lyriques pour qu’une trace nous en parvienne un jour…). Ses ports d’attache furent Covent Garden, Cologne, New York puis (surtout) Munich.
 
Rarement une artiste aura su s’attirer à ce point l’affection de son public, à la fois par ses qualités strictement musicales (on y reviendra), mais aussi par son comportement simple, abordable et sa profonde gentillesse, aux antipodes du cliché de la diva caractérielle. Il est frappant de constater combien sa mort brutale, en décembre 1993, des suites d’une tumeur au cerveau, continue 18 ans après, à être ressentie comme un choc par ses nombreux admirateurs.
 
Fort heureusement, il reste de nombreux témoignages de l’art de Lucia Popp, et ces témoignages couvrent toute l’étendue de sa carrière, depuis les rôles légers des premières années jusqu’à ceux, plus lyriques de la seconde moitié.
 
On saura gré à ce récital de la Radio Bavaroise de nous en offrir un reflet fidèle
 
On est d’abord frappé par la beauté intrinsèque de la voix : voici un timbre de soprano d’une extraordinaire pureté et en même temps charnu (üppig, disent nos amis allemands), fruité, velouté et liquide, dont l’émission ne donne jamais l’impression d’effort. L’aigu est naturellement radieux (on ira, pour s’en rendre compte, à la fin de l’air de Venus in Seide, de Stolz), mais, contrairement à de nombreuses sopranes légères il est assis sur un médium particulièrement solide. C’est précisément ce qui a rendu possible l’évolution de la voix de Lucia Popp et lui a permis de ne pas être cantonnée dans les rôles de ses débuts, contrairement à une Hilde Güden ou une Rita Streich.
 
Autre merveille de cette voix : on y entend le sourire qui était celui de Lucia Popp et que nous montre la photo qui orne la couverture de ce disque. Mais ce sourire n’est pas un sourire béat, il est en permanence comme voilé par l’ombre discrète de cette nostalgie propre à la Mitteleuropa, dont était originaire la chanteuse (née slovaque, avec des ascendances moraves, hongroises et roumaines).
 
On est par ailleurs ébloui par l’extraordinaire versatilité de Lucia Popp, dont ce récital rend bien compte. Les trois premiers titres nous la montrent comme faite de manière innée pour l’opérette viennoise qu’elle chante avec un charme inouï, mais sans la moindre mièvrerie (le piège, dans ce répertoire). Mozart la trouve chez elle, que ce soit en Suzanne, divine, mais aussi dans le « Laudate Dominum » des Vêpres solennelles d’un confesseur, chantées comme en apesanteur : un moment de grâce. On pourrait la craindre décalée dans l’opéra italien : que l’on écoute les vocalises de l’air du Barbier de Séville, d’un fini irréprochable, qui en remontrent à bien des chanteuses transalpines! Popp nous touche jusque dans l’opéra baroque, avec un air de Jules César qui fera certainement hurler les tenants de la plus stricte orthodoxie baroqueuse (les pauvres !), mais qui dégage une émotion intemporelle. Mais c’est peut être dans l’air de La Fiancée Vendue (chanté ici dans sa traduction allemande), tout en désespoir contenu, d’un lyrisme éperdu, que Popp émeut le plus. Comment rester insensible à cette beauté vocale pure et poignante ?
 
Un regret, pour finir : le minutage de ce récital nous prive de pas loin de 25 minutes qui auraient pu sans difficulté être comblées à partir de la mine de trésors que sont les archives de la radio bavaroise. Qu’importe : ce qui manque ici se trouve ailleurs. Tel qu’il est, ce récital ne peut que donner envie à ceux qui ne la connaissent pas encore de découvrir davantage une immense artiste. Ils trouveront dans la discographie des merveilles inépuisables et se rendront vite compte qu’écouter Lucia Popp, c’est l’aimer.
 
 


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