Une véritable corne d'abondance

Luigi Rossi - La lyra d'Orfeo - Arpa davidica

Par Bernard Schreuders | jeu 16 Avril 2020 | Imprimer

L’éblouissante résurrection de l’Orfeo de Rossi sur les scènes françaises (2016) aurait-elle fait des émules ? Détrompez-vous, le coffret que publie aujourd’hui Erato consacre l’aboutissement d’un projet né en … 2005! Christina Pluhar enregistrait alors avec Véronique Gens un premier album dédié à Luigi Rossi dont un obscur et interminable imbroglio judiciaire va bloquer la parution. Alors que le litige est résolu et que le disque peut enfin être commercialisé, la directrice de l’Arpeggiata, qui a entretemps écumé les bibliothèques et dévoré la littérature rossienne, décide de graver deux autres volumes avec une nouvelle équipe où la nouvelle génération du baroque (Jakub Józef Orliński, Giuseppina Bridelli) croise des valeurs sûres (Philippe Jaroussky, Céline Scheen, Valer Sabadus). En attendant que Raphaël Pichon s’empare du Palazzo incantatodont il a étudié la partition avant de monter l’Orfeo – après tout, il n’est pas interdit de rêver –, les curieux plongeront avec délectation dans cette véritable corne d’abondance. Fort de dix-sept inédits et de joyaux mieux connus, ce coffret pose un jalon essentiel dans la discographie par trop réduite de Rossi. Une telle entreprise aurait mérité que les textes chantés soient traduits en français et pas seulement en anglais, mais l’éditeur a préféré insérer vingt-cinq pages d’illustrations et de photographies des artistes.

Si la postérité a davantage retenu Luigi que Salomone ou Michelangelo Rossi, les musiciens ne se pressent pas vraiment pour l’interpréter et encore moins l’enregistrer, malgré quelques belles réussites qui ont marqué leur époque sans prendre une ride (oratorio per la Settimana santa et Un peccator pentito par les Arts Florissants ; Le canterine romane, bouquet de cantates par Tragicomedia ; L’Orfeo par Pygmalion…). Dans un plaidoyer très lyrique, Christina Pluhar avance plusieurs explications, à commencer par « les très hautes exigences vocales » de sa musique, non sans forcer le trait pour vanter les « pièces virtuoses et théâtrales », sur lesquelles son choix s’est arrêté en 2019 et qui « quinze ans plus tôt semblaient presque impossibles à interpréter à la plupart des chanteurs » … Les intéressés apprécieront. Elle relève également que la plupart des manuscrits sont difficilement lisibles et surtout qu’ils ne comportent que très peu d’informations sur l’accompagnement instrumental. « Les basses chiffrées sont notées de manière très rudimentaire, observe-t-elle, alors que le langage harmonique de Rossi est complexe » – son originalité culmine sans doute dans les hardiesses de « Lascia speranza », révélée en son temps par Henri Ledroit et reprise ici par Céline Scheen. 

Le florilège assemblé par Christina Pluhar fait la part belle à l’Orfeo (1647) et aligne plusieurs extraits, dont certains en première mondiale, de son précédent opéra Il palazzo incantato (1642) mais butine surtout dans l’immense corpus des quelques trois cents cantates qui nous sont parvenues. Les inconditionnels de Véronique Gens seront probablement aux anges. A part le « Mio ben » d’Orfeo, qui expose un aigu rebelle et d’éprouvantes tensions, les pièces choisies flattent la densité de son timbre et la noblesse de son chant. Certes, à la sophistication de son approche un rien distanciée, nous préférons l’expression directe et sans apprêts d’Agnès Mellon dans « Lasciate averno » – affaire de goût, de sensibilité, sans aucun doute. En revanche, dans ces pages qui sont, note Pluhar, « étroitement pensées en fonction du texte », l’italien atone, aux doubles consonnes et aux voyelles finales souvent escamotées, constitue le vrai talon d’Achille de Véronique Gens, à fortiori face au souvenir prégnant de Francesca Aspromonte dans « Vaghi rivi » (Il palazzo incantato) ou de Roberta Invernizzi dans « La bella più bella », du reste également plombé par l’ostinato pesant de l’Arpeggiata. Néanmoins, cette magnifique tragédienne retrouve toute son éloquence dans le lamento di Arione où l’inspiration de Rossi ne le cède en rien à son modèle monteverdien. 

Le musicien romain a principalement exploré la carte du Tendre et le programme décline les mille et un visages de l’amour, souvent languissant, tourmenté aussi, parfois jaloux, voire outragé. L’irruption d’une cantate comique introduit une heureuse diversion : délicieusement ironique, « Dopo lungo penare » fait figure d’ovni, furtif et d’autant plus saisissant. Le livret n’en dit rien, mais le coffret n’accueille pas que des œuvres de Rossi. La fascination revendiquée de Christina Pluhar pour les compositeurs romains qui, comme elle, jouaient de la harpe triple ou du théorbe, explique sans doute la présence de la canzonetta « Dal cielo cader vid’io » de Marazzoli (dit Marco dell’Arpa) : le falsetto insinuant et doux amer de Jakub Józef Orliński déroule ses traits délicats sur une chaconne joliment balancée – les mélomanes les moins réceptifs à son art pourraient bien se laisser avoir. « Dimmi sogno pittore », œuvre anonyme celle-là, tombe sans un pli sur la voix du jeune contre-ténor qui en fait son miel et tire une nouvelle fois son épingle du jeu.  

Ses admirateurs comme ses détracteurs reconnaîtront facilement la griffe de Christina Pluhar dans les arrangements dont elle gratifie un bon tiers des œuvres. L’Arpeggiata se fait parfois envahissante, digresse longuement après le soliste ou en même temps, option autrement discutable. Des broderies superflues viennent ainsi parasiter le discours de Philippe Jaroussky, admirable de concentration, dans « M’uccidete begl’ occhi ». Lorsque l’instrument de ce dernier semble recouvrer une fraîcheur et une aisance à vrai dire troublantes (« Presso l’onde tranquillo »), nous découvrons en feuilletant la notice que la prise date de 2008... La genèse de ce projet est décidément pleine de surprises. Si les pages instrumentales tirées d’Il Palazzo incantato suscitent un intérêt modéré, « Dove mi spingi, Amor » dévoile un superbe moment de théâtre, porté à son juste degré d’incandescence par Giuseppina Bridelli et suscite un vif intérêt pour le rôle de Bradamante. L’intelligence dramatique du mezzo, souvent applaudie dans le Seicento, s’épanouit également dans le fameux lamento d’Erminia quand celui d’Olimpia se pare de splendides demi-teintes. 

Avec Céline Scheen, nous franchissons un pas supplémentaire dans l’engagement et la musique de Rossi revêt des couleurs, un relief, un souffle, une intensité lyrique qui invitent à corriger sa réputation d’élégance et de tendre galanterie. Si le cœur saigne (« Lascia speranza »), l’effusion n’exclut pas la nuance (« Quando spiega la notte ») et la sensibilité du soprano se double d’un sens aigu de la narration qui propulse la vaste déploration anonyme « S’era alquanto addormento ». Son bas médium s’y révèle incroyablement chaleureux et possède une étoffe, des couleurs qui l’apparenteraient presque au mezzo de Giuseppina Bridelli. Deux duos unissent également Céline Scheen à Philippe Jaroussky (« Ai sospiri », le plus réussi) puis à Valer Sabadus. Christina Pluhar songe-t-elle aux coloratures de « Gelosia a poco a poco » quand elle évoque les exigences vocales de Rossi ? Sans être un as de la voltige, le contre-ténor s’en sort plutôt bien, mais l’organe reste trop frêle pour exprimer la fureur que provoque une jalousie dévorante. Par contre, il pratique l’épure dans la plainte d’Orphée (« Lagrime, dove sete »), désarmante de naturel et de justesse. 

 

 

 

 

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