La musique commence avec les mots

Prologue

Par Bernard Schreuders | jeu 01 Novembre 2018 | Imprimer

Consacrer son premier album aux prologues d’opéras du Seicento pourrait sembler téméraire. D’ordinaire, en guise de carte de visite, les jeunes chanteurs optent pour une affiche a priori plus accrocheuse. Mais de carte de visite, précisément, Francesca Aspromonte n’en a plus vraiment besoin. Découverte chez Cavalli (L’Eritrea à Venise puis L’Erismena à Aix), applaudie chez Rossi où son Eurydice éclipsait Orphée puis dans l’Orlando furioso de Vivaldi, elle se frotte aujourd’hui à Haendel – Arianna, Serse (Atalanta) à la scène comme au disque, avant Rinaldo (Almirena) – et demain peut-être à Mozart. En quelques années, le soprano calabrais s’est imposé, affirmant au fil des productions une personnalité originale dont ce disque porte la griffe. Prologue a manifestement été pensé dans ses moindres détails et avec la complicité experte d’Enrico Onofri, violoniste flamboyant et inventif qui dirige de l’archet les forces très soudées d’Il Pomo d’oro, la soliste se glissant elle-même derrière l’orgue dans la toccata de L’Orfeo qui ouvre le récital.

En d’autres mains, l’idée aurait probablement tourné court, plombée par un didactisme aride et surtout la mollesse des chanteurs à l’instrument étriqué, sinon à l’italien atone qui ont souvent desservi ce répertoire exigeant. Francesca Aspromonte et Enrico Onofri ont imaginé un parcours remarquablement divers, ponctué de nombreuses sinfonie auxquelles Il Pomo d’Oro imprime un élan irrésistible, où les prologues reflètent l’évolution stylistique de l’opéra depuis l’impérieux récitatif de la Musica dans L’Orfeo jusqu’à la scène inaugurale de Gli equivoci in amore de Scarlatti qui accueille la forme de l’aria da Capo. Cavalli, premier compositeur lyrique du siècle après le divin Claudio, se taille la part du lion (La DidoneL’OrmindoL’Eritrea), cependant, le mélomane retrouvera également L’Euridice de Caccini et, seul oratorio à l’affiche, Il Sant' Alessio de Landi, chef-d’œuvre de la Contre-Réforme auquel William Christie a su redonner tout son lustre. De Cesti, non seulement revoici L’Argia, ressuscitée, elle aussi avec brio, par René Jacobs, mais également Il Pomo d’Oro, opéra mythique, aux proportions extraordinaires (quarante-huit rôles, près de dix heures de musique) et dont seuls de brefs fragments ont été joués à l’époque moderne. Autres raretés à signaler, hormis Il palazzo incantato de Luigi Rossi, La Pace incatenata, un de ces prologues conçus par Alessandro Stradella pour, selon toute vraisemblance, servir d’introduction aux ouvrages d’autres compositeurs.   

Entre édification du public, auquel allégories ou divinités dévoilent le sens du drame à venir, et hommage appuyé aux mécènes et autres personnages illustres (notamment Christine de Suède) suivant un usage que nous retrouverons dans les tragédies en musique de Lully, le prologue ne relève pas encore du théâtre à proprement parler et se prête rarement à l’expression des affetti. A cet égard, la partition éminemment lyrique de Stradella constitue une exception, des accents éperdus de la Paix asservie par l’Amour jusqu’à l’éclat de la jubilation sur laquelle se conclut ce prologue inhabituellement riche en émotions. Ce déficit dramatique, inhérent au genre même du prologue, constitue le talon d’Achille d’un enregistrement que l’auditeur n’écoutera probablement pas d’une traite mais au sein duquel il piochera plutôt au gré de ses envies. Ce n’est pourtant faute d’investissement dans le chef des interprètes, au contraire, Francesca Aspromonte conférant, d’entrée de jeu, une vivacité de ton et des contrastes inédits à l’intervention de la Musica. Si les pages les plus ouvragées du programme bénéficient pleinement de la flexibilité de cette voix ferme et brillante, la présence au texte de l’artiste ne laisse pas de subjuguer. Et l’auditeur de goûter une leçon de beau dire autant que de beau chant, nourrie, certes, d’italianité, mais surtout d’intelligence, où l’organe docile se plie à la moindre intention. Les nombreuses plages confiées à Il Pomo d’oro s’élèvent au même niveau de maîtrise et d’éloquence, flattant les sens autant que l’esprit. Langoureuse et bondissante, la sinfonia de Scarlatti est une pure merveille. S’il ne fallait se prononcer que sur la réalisation, ce disque recevrait la note maximale.  

 

 

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