Miracle du printemps

Frühlings Erwachen

Par Nicolas Derny | ven 24 Octobre 2008 | Imprimer
Crée en grandes pompes médiatiques le 9 mars 2007 au Théâtre Royal de la Monnaie, Frühlings Erwachen, premier opéra du compositeur belge Benoît Mernier, nous avait alors semblé pouvoir s’imposer comme un chef d’œuvre. Enthousiasme d’un soir ? Certes non. L’enregistrement qui paraît aujourd’hui avec, dans le même coffret, la version audio sur CD et vidéo sur DVD, ne laisse plus planer aucun doute sur l’importance de cet opéra.
Même si l’œuvre comporte peut-être quelques petites faiblesses dramatiques (la tension a tendance à se relâcher un peu au milieu du deuxième acte), la musique est somptueuse et tant l’origine du livret (une pièce de Wedekind) que l’esthétique de l’ensemble rappellent Alban Berg et sa redoutable Lulu. Autre influence patente, celle du maître de Mernier et figure de proue de l’opéra belge contemporain, Philippe Boesmans -d’ailleurs dédicataire de l’œuvre- dont l’atmosphère de l’excellent Reigen ou de la récente Julie, se rappelle à notre bon souvenir . Les trois actes sont composés de courtes scènes souvent reliées par de magnifiques interludes orchestraux (pour permettre les changements de décor) qui montrent un Mernier tirant les leçons de Wozzeck ou encore de Pelléas et Melisande et ne se préoccupant pas outre mesure des stériles questions esthétiques qui hantent –et paralysent parfois- les compositeurs de notre temps. Mernier, d’une intégrité artistique irréprochable, écrit une musique intense, très riche (trop ?), sublime… avec sa tête et ses tripes. Plus de deux heures trente de bonheur presque parfait.
La pièce de Wedekind -qui fit scandale à l’époque- aborde le sujet de la découverte de la sexualité par des adolescents du début du siècle (le XXe s’entend…) et met en scène quelques émois qui n’ont plus de raisons d’être à une époque où la télévision et internet s’occupent de l’éducation sexuelle des enfants dès leur plus jeune âge et ce, de manière plus « directe » et plus crue que le texte de Wedekind… Même si la pièce originelle s’en trouve largement vidée de son message et de son importance historique, le contenu dramatique de l’opéra n’en pâtit guère. L’esthétique du compositeur –qui assimile celle de Berg- participe largement à compenser ce décalage entre les mœurs très différentes de deux époques.
Si les metteurs en scène sont habituellement investis d’une tâche exégétique face au texte et à la musique d’auteurs morts, la collaboration entre Jacques De Decker (adaptateur du texte) Vincent Boussard (metteur en scène) et Benoît Mernier fut étroite et cela se sent. Une Gesamtkunstwerk comme on en fait plus depuis l’époque du « trio » R. Strauss- Hofmannsthal- Reinhardt… Le spectacle n’en est que plus abouti, musicalement et visuellement.
Que dire de l’interprétation sinon qu’elle est parfaite ? Les rôles principaux sont magnifiquement tenus par Kerstin Averno, Thomas Blondelle, Nikolay Borchev et Gaële Le Roi, qui illumine ce plateau vocal de haut vol. On notera également les rôles secondaires qui, à quelques rares exceptions près, sont également irréprochables, pour ne pas dire irremplaçables. L’orchestre de La Monnaie, capable du meilleur comme du pire, se montre parfaitement à la hauteur de l’événement, idéalement dirigé pas Jonas Alber, chef ayant l’expérience de ce genre de musique- il a entre autres assuré la création allemande de plusieurs opéras de Boesmans.
En parlant de musique contemporaine, Albert Gavoty définissait le mot « création » en ces termes : « dernière interprétation de l’œuvre la plus récente d’un compositeur ». Strasbourg fut récemment l’hôte de cette production, légèrement modifiée pour l’occasion, et on est en droit d’espérer que ce Frühlings Erwachen connaîtra le même destin international que les meilleurs Boesmans. Il sera pourtant difficile de faire mieux que ces représentations bruxelloises, heureusement immortalisés par Cyprès…
Nicolas Derny

 

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