Magistral !

Officina romana

Par Bernard Schreuders | mar 11 Mai 2021 | Imprimer

Cette parution aura sans doute retenu votre attention pour peu que vous ayez relevé en couverture la mention discrète de Carlo Vistoli, un des artistes les plus doués de sa génération. Plénitude d’une voix capiteuse, magnifiquement construite et connectée, contrairement à certains falsettistes projetés sous les feux de la rampe à grand renfort de marketing, expression ardente et musicalité raffinée : le contre-ténor a tout pour lui.  Sa prestation ne risque pas de décevoir ses admirateurs ni les autres d’ailleurs, mais tous devraient également être ravis de découvrir l'ensemble Le Stagioni, qui livre ici un premier album déjà très abouti et vole même la vedette au chanteur. De fait, Officina romana n’est pas une énième tentative de renouveler la formule du récital vocal. Cette brillante démonstration s’apparente plutôt à une carte de visite pour cette jeune phalange fondée en 2017 par le claviériste Paolo Zanzu, dont Carlo Vistoli n’est que la très talentueuse guest star.   

« Conçu librement à partir de documents historiques à notre disposition, Officina romana, explique Paolo Zanzu, recrée une soirée imaginaire, une conversazione, réunion libérale d’esprits élevés, chez un cardinal romain. » Le programme entend évoquer l’effervescence créatrice qui règne dans la Ville éternelle à l’aube du XVIIIe siècle. Il embrasse pour ce faire les répertoires les plus divers, de la sonate pour clavier aux airs d’oratorio ou d’opéra, en passant par de rutilantes pages orchestrales ou une cantate da camera, quelques raretés et inédits côtoyant l’opus 5 de Corelli ou la formidable Resurrezione de Haendel. Cette anthologie bigarrée convoque ainsi des figures majeures de l’époque – Caldara et les Scarlatti partagent l’affiche avec les précités –, mais s’intéresse également à l’obscur Carlo Francesco Cesarini et à un opéra qui ne vit jamais le jour (Giunio Bruto)... Du reste, si les haendéliens, notamment, connaissent plusieurs de ses livrets, qui sait également que Nicola Francesco Haym commença une carrière de violoncelliste à Rome et se produisit dans l’orchestre de Corelli avant de gagner Londres ? La première et brève sonate qu’il dédie à son instrument, tout en ruptures, entre fulgurances et contemplation, devrait surprendre l’auditeur.

Si Paolo Zanzu, qui fut l’assistant de William Christie et de John Eliot Gardiner, se revendique d’une approche historiquement informée, celle-ci ne préside pas seulement au choix des œuvres : elle guide la verve des interprètes, impeccablement stylée, qu’il s’agisse de jouer quelques accords au clavier en prélude aux pièces instrumentales ou de faire preuve d’invention dans le continuo. Le soin apporté à la réalisation, jusque dans le moindre détail, ne laisse pas de frapper tout au long du disque. La variété des timbres, quant à elle, semble trahir un hédonisme sonore qui pourrait bien être une marque de fabrique du chef et qui fera en tout cas le bonheur des gourmets. Elle aussi, cependant, s’appuie sur la réalité historique pour accueillir un invité de marque : le gravicembalo col piano e forte, autrement dit le pianoforte de Cristofori, lequel fait son apparition à Rome en 1709 chez le cardinal Ottoboni. S’il bouscule nos habitudes chez Haendel, il déconcerte davantage encore dans la sonate pour violoncelle et continuo de Haym où il alterne avec le clavecin, comme pour mieux caractériser les microclimats de cette pièce excessivement versatile. Un tel luxe serait difficilement envisageable en live, mais pourquoi se priver des possibilités qu’offre un enregistrement ? Après tout, la performance mise en boîte par les artistes ne prétend pas nécessairement reproduire la réalité d’un concert et si le disque permet de neutraliser les aléas du direct en s’approchant un peu plus de la perfection, il autorise également d’autres formes d’expérimentation. 

Bien qu’ils optent pour un tempo très enlevé dans la virevoltante aria de Cleofe « Naufragando va per l’onde », rivalisant d’aplomb rythmique avec Carlo Vistoli, Le Stagioni ont le bon goût de nous éviter les coups d’archet percussifs et autres effets expressionnistes auxquels s’abandonnent certaines formations portées sur l’esbroufe. A contrario, les musiciens se distinguent au fil des œuvres par un art infiniment délectable du cantabile et une éloquence de chaque instant, y compris dans les généreuses parties solistes (hautbois, flûte, violoncelle) que comporte l’album. Paolo Zanzu passe lui aussi avec un bonheur égal d’un clavier à l’autre (clavecin, pianoforte et orgue dans une éblouissante sonate de Haendel). Le programme ne sollicite guère l’agilité, pourtant grisante, de Carlo Vistoli. En revanche, sa sensibilité trouve à s’exprimer et même à s’épanouir, d’abord dans l’ensorcelant et voluptueux  « Crede l’uom ch’egli riposi » du Saxon (Il Trionfo del Tempo e del Disinganno), qu’il pare de tendres inflexions et rehausse d’embellissements exquis. Aria tirée de l’oratorio Il Giardino delle rose d’Alessandro Scarlatti – gravée en première mondiale –, « Starò nel mio boschetto »  touche au sublime dans la reprise, sommet doloriste travaillé en clair-obscur par l'artiste et oùjaillissent d’inattendus et caressants aigus de son alto si profond et chaleureux, qui achèvent de nous désarmer. Un nouveau jalon, indispensable, après Amor tiranno et L’Incoronazione di Poppea, dans la discographie du musicien. 

 

 

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