La cruauté et la grâce

Philippe Boesmans / Pinocchio

Par Yvan Beuvard | sam 24 Mars 2018 | Imprimer

Voici enfin l’enregistrement de la dernière œuvre lyrique de Philippe Boesmans, quelques mois après la création aixoise, les reprises à Bruxelles, Dijon. L’œuvre est indéniablement originale, marquant un tournant dans sa production. Après une collaboration assidue avec Luc Bondy, auquel on devait les quatre précédents ouvrages, vint Au monde, première collaboration avec Joël Pommerat, qui lui offre maintenant Pinocchio, livret et  mise en scène.

Découvrir une œuvre lors de sa création, et en rendre compte immédiatement, est un exercice exigeant et périlleux. L’écoute de l’enregistrement, qui peut être reprise, interrompue à loisir, privée de sa dimension visuelle, est toute autre. Elle a pour corollaire la possibilité d’approfondir, de compléter, de nuancer voire de corriger une impression sur le vif. D’autant qu’elle s’accompagne ici d’un riche DVD, à découvrir de toute urgence, qui explicite la formation de la riche personnalité de Philippe Boesmans et son travail créateur à travers de nombreux et pertinents témoignages.

Le compositeur belge a assimilé toutes les musiques, se les est appropriées et les restitue en y imprimant sa marque. On va ainsi du baroque à l’Orient, en passant par Debussy, Stravinsky, le cabaret et  nos contemporains. Mais que l’auditeur ne s’y trompe pas : c’est toujours du Boesmans qu’il écoute, et cette musique colle toujours intimement à la situation dramatique comme à chacun des personnages. Conçu comme un spectacle itinérant, avec un nombre restreint d’acteurs, ceux-ci, à l’exception du pantin et de la fée, multiplient les rôles. Homme-clé, Stéphane Degout est tour à tour le directeur de troupe, sorte de présentateur-narrateur, un escroc et un meurtrier. L’emploi est d’autant plus éprouvant que les passages de la voix parlée à la voix chantée sont nombreux. C’est un bonheur renouvelé que chacune de ses interventions : la voix est sonore, colorée, d’une diction exemplaire. L’aisance avec laquelle notre Monsieur Loyal change de rôle est confondante. C’est également le cas de Vincent Le Texier, chaleureux père de l’ingrat pantin, qui incarne avec autant de justesse un meurtrier et le maître d’école. Yann Beuron chante les méchants, encore que la générosité du directeur de cabaret nous rappelle combien le compositeur aime ses personnages, si noirs puissent-ils être. La distribution féminine est également remarquable : l’impertinente Chloé Briot a la gouaille qui sied, Marie-Eve Munger est une fée magistrale, qui nous renvoie à l’opéra « traditionnel » avec sa virtuosité de colorature qui monte avec aisance au contre-mi bémol. Quant à Julie Boulianne, au mezzo coloré, elle use de toute sa palette expressive pour nous offrir une chanteuse de cabaret, puis un mauvais élève dont l’influence sur Pinocchio aura de fâcheuses conséquences. Patrick Davin, fidèle au compositeur qu’il connaît depuis longtemps, nous dit éprouver un bonheur physique à diriger son œuvre, tant son écriture est soignée. La petite formation (22 musiciens, dont trois en scène) sonne remarquablement, chaque instrument pouvant être soliste, dans une atmosphère qui tient à la fois de la musique de chambre, du cabaret et de la musique de film. La direction, lyrique et efficace, excelle à recréer les ambiances changeantes de chacune des scènes enchaînées.

L’enregistrement est accompagné d’un riche livret, bien documenté, qui reproduit naturellement le texte dramatique de Joël Pommerat. Pour autant il ne saurait remplacer l’incontournable DVD où les regards croisés des proches du compositeur, ses confidences aussi, constituent la meilleure introduction à l’écoute.

 

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