Requiems royaux

Royal Requiem

Par Jean-Pierre Rousseau | mer 24 Novembre 2021 | Imprimer

Alpha Classics a indéniablement le sens de l'actualité ou de l'anticipation : ce coffret sort au lendemain de la Toussaint et du jour des morts au moment où le Royaume-Uni s'inquiète de la santé de sa souveraine qui va vers ses 96 ans et ses 70 ans de règne. 

Mais, comme souvent avec cet éditeur, cette boîte est tout sauf une hâtive compilation de tubes du répertoire sacré. C'est même tout le contraire !  Antoine de Févin, Neukomm, Plantade, Hayne, des quasi-inconnus, côtoient Jommelli, Cherubini, Purcell, Fux, tous réunis autour d'un concept commun, parfaitement explicité par l'excellent Jérôme Lejeune : « Jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, l'une des principales activités – et l'un de leurs moyens de subsistance – des compositeurs était celle de maître de chapelle...qui devaient fournir des musiques spécifiques pour certains événements... comme le décès d'un souverain ». 

Anne de Bretagne

La première galette convoque la figure d'Anne de Bretagne, épouse de Louis XII, décédée le 9 janvier 1514. Elle n'est inhumée dans la nécropole des rois de France à Saint-Denis qu'un mois plus tard, mais ces quelques semaines ne suffisent pas à un maître de chapelle pour composer tout un office des morts. En tout cas il n'y a pas trace d'un requiem de la plume du maître de chapelle de la reine,  Antoine Divitis. On suppose donc qu'on a emprunté à Antoine de Févin (env.1470-1512), l'ancien maître de chapelle du roi, qui lui avait bien composé un requiem. 

C'est cette reconstitution d'une messe des morts pour Anne de Bretagne que proposent ici les excellents Denis Raisin-Dadre et son ensemble Doulce Mémoire. Reconstitution d'autant plus émouvante qu'elle fait entendre le barde breton Yan-Fanch Kemener (1957-2019) dans trois chants traditionnels, dont un Stabat Mater qui clôt ce requiem de la jeune reine.

 

Tour et Taxis

Pour nos amis bruxellois, Tour et Taxis évoque un ancien et vaste site industriel, aujourd'hui en grande partie restauré et dévolu à des activités culturelles. C'est aussi et d'abord une illustre maison princière allemande, les Thurn und Taxis, dont la chapelle sépulcrale se trouve dans l'église Notre-Dame du Sablon... à Bruxelles. 

Le deuxième CD de ce coffret affiche un Requiem du Napolitain Niccoló Jommelli (1714-1774), plus connu pour sa production lyrique. Le rapport avec Tour et Taxis ? C'est alors qu'il est au service du duc de Wurtemberg à Stuttgart que Jommelli reçoit la commande d'une messe de requiem pour les funérailles de la princesse Marie-Auguste... de Tour et Taxis, décédée le 1er février 1756. L'ouvrage est écrit en trois jours et sera largement diffusé pour servir à d'autres cérémonies funèbres de souverains et personnages illustres : une partie de ce Requiem sera même chantée aux obsèques de Rossini en 1868 !

C'est le disque le plus récent de ce coffret : il a été enregistré en novembre 2019 à Dobiacco (Italie) sous la houlette de Giulio Prandi dirigeant le Coro e Orchestra Ghislieri, l'ensemble qu'il a fondé en 2003, avec une belle équipe de solistes, Sandrine Piau, Carlo Vistoli, Raffaele Giordani, Salvo Vitale

L'œuvre comme ses interprètes en imposent. Grandeur et ferveur se conjuguent dans une musique qui se tient loin de l'éclat et de la démonstration. Une belle découverte pour ce qui nous concerne.

L'hommage à Jean-Claude Malgoire

Le Salzbourgeois Sigismund Neukomm (1778-1858) est au programme du 3ème CD. Il est connu pour avoir été l'auteur d'une des nombreuses versions complétées du Requiem de son compatriote Mozart. Mais on sait moins que sa carrière qui l'a conduit de Russie en Amérique latine le mit au service de Talleyrand durant quelques années. C'est dans ce cadre qu'en 1815, lors du Congrès de Vienne, que le célèbre diplomate commande à Neukomm une messe à la mémoire de Louis XVI. En réalité, le 21 janvier 1815, Neukomm fait exécuter une œuvre écrite deux ans plus tôt et chantée « par plus de trois cents chanteurs divisés en deux chœurs, devant les empereurs, les rois, les princes et les grands de toutes les nations présentes au Congrès ».

C'est dans la chapelle royale du château de Versailles, en janvier 2016, que Jean-Claude Malgoire (1940-2018) avait réuni  le Chœur de chambre de Namur, la Grande Ecurie et la chambre du Roy, Clémence Tilquin, Yasmina Favre, Robert Getchell, Alain Buet, pour ce qui allait être son dernier enregistrement (lire la chronique de Christophe Rizoud).

Louis XVI et Marie-Antoinette

Toujours à Versailles, toujours en janvier 2016, toujours à la mémoire de Louis XVI, c'est une autre équipe familière des lieux, Hervé Niquet et son Concert spirituel, qui donnent en concert le connu – Cherubini et son Requiem en do mineur à la mémoire de Louis XVI – et l'inconnu – Charles-Henri Plantade et son Requiem des morts à la mémoire de Marie-Antoinette.

Un projet séduisant sur le papier, plus contestable à l'écoute (nous étions à Versailles lors de ce concert), le bon faiseur qu'est Plantade tient mal la comparaison avec son aîné Cherubini. L'entrain et l'énergie du chef, qui ne s'embarrasse pas de fioritures, gomment les faiblesses de Plantade et rehaussent la grandeur de Cherubini. Le chœur du Concert Spirituel se révèle, une fois de plus, d'une homogénéité et d'une qualité d'ensemble sans faille. Lire l'excellent papier d'Yvan Beuvard (https://www.forumopera.com/cd/requiems-pour-louis-xvi-et-marie-antoinett...) publié lors de la sortie de ce disque.

Compilation royale

Le 5ème CD est une habile compilation d'enregistrements d'origines diverses.

D'abord le Requiem pour Marie de Médicis dû à Gilles Henri Hayne (1590-1650). L'histoire vaut d'être contée : l'épouse d'Henri IV, en exil à Cologne, y meurt le 3 juillet 1642. La décision de l'inhumer à la nécropole royale de Saint-Denis prend un certain temps... le cortège funèbre quitte les bords du Rhin en janvier de l'année suivante et fait halte à Liège, où la dépouille de la reine est honorée à la Cathédrale le 14 février 1643. Pour la circonstance, c'est le compositeur liégeois Gilles Hayne qui écrit toutes les musiques des différents offices de la journée, y compris une messe de requiem. Celle qu'on retrouve ici dans l'interprétation idiomatique du Choeur de chambre de Namur, de l'ensemble La Fenice, sous la houlette inspirée de Jean Tubéry.

Les trois Funeral Sentences for the death of Queen Mary II sont l'un des ouvrages majeurs de Purcell (1659-1695) et un chef-d'œuvre du répertoire funèbre. Contrairement à ce que leur titre induit, elles n'ont pas été composées spécifiquement pour les obsèques de la reine Mary Stuart qui eurent lieu à l'abbaye de Westminster le 21 février 1695, mais elles y ont été jouées, notamment une Marche et une Canzone pour trompettes à coulisse, ainsi qu'une musique sur le texte Thou knowest Lord de style archaïque, écrites pour la circonstance. 

Vincent Dumestre et ses musiciens et chanteurs du Poème harmonique, rejoints par les Cris de Paris dirigés par Geoffroy Jourdain, confèrent à ces Sentences un parfait équilibre d'apparat et de ferveur.

Quant au Requiem impérial (Kaiserrequiem)  de l'Autrichien Johann Joseph Fux (1660-1741) il est écrit en 1720 pour les funérailles de la veuve de Leopold Ier, adopte le ton plus solennel, somptueux, qui sied à un office impérial. Aux cordes s’ajoutent les cornets, les trombones, le basson et l’orgue, participant à l’éclat requis. L’influence du grand motet français est perceptible, dans l'alternance du chœur de solistes et du grand chœur. Yvan Beuvard écrivait ici, lors de la sortie en novembre 2016 d'un disque Ricercar qui couplait  deux requiems viennois (celui de Fux et celui de Johann Caspar Kerll) : 

« Lionel Meunier sculpte chaque partie, toujours soucieux des équilibres, du recueillement le plus intime au flamboiement.  Vox luminis  s’est imposé dans le paysage baroque, par ses qualités singulières. Il signe là un enregistrement ... appelé à devenir la référence d’une discographie – relativement pauvre – ouverte il y a plus de vingt ans par René Clémencic pour Fux.»

On sait le chemin de gloire parcouru depuis cinq ans par Lionel Meunier et sa formidable équipe. 

On l'aura compris, ce coffret proposé à prix doux est l'aubaine de cet automne, qu'on croie au ciel ou qu'on n'y croie pas. 

 

 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.