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Samson et Dalila

Par Laurent Bury | lun 20 Juin 2016 | Imprimer

Le phénomène est bien connu en ce qui concerne l’opéra italien : sans les enregistrements pirates, nombre d’interprètes réputés n’auraient laissé aucune trace de leur talent, puisque les labels de disques avaient décidé une fois pour toutes que leur voix ne présentait aucun intérêt. Le cas de Leyla Gencer le montre bien, mais la France a aussi sa « fiancée des pirates », en la personne de Denise Scharley, admirable contralto dont les passages par les studios se comptent hélas sur les doigts d’une main : Dialogues des carmélites comme seule intégrale, et des extraits d’Hérodiade, Werther ou  Carmen, entre autres. Pour le reste, il faut compter sur le live, sur les captations réalisées avec des moyens plus ou moins artisanaux, tantôt avec un petit magnétophone sur les genoux, tantôt en immortalisant sur bandes ce que diffusait la radio. Après un quart de siècle d’absence, Samson et Dalila va enfin revenir à l’Opéra de Paris, mais il fut un temps où ce pilier du répertoire était très régulièrement donné au Palais Garnier, comme en témoigne cette représentation du 30 janvier 1956, proposée avec une distribution entièrement francophone, ce qui ne sera hélas pas le cas de celles qu’on verra à Bastille en octobre prochain.

Rien que pour Denise Scharley, la publication de ce témoignage s’impose, pour découvrir cette artiste dans l’intégralité d’un de ses meilleurs rôles, galvanisée par la scène qui confère une urgence incomparable à son interprétation. Qu’ajouter à ce que nous avons déjà écrit au sujet de sa Dalila ? Le personnage est là, redoutable, avec la voix exacte qu’appelle la partition. Si les grands airs de la séductrice étaient déjà connus, on découvre la Dalila ironique et vengeresse.

Par chance, l’entourage est loin d’être à dédaigner. Henri Médus est un irréprochable Vieillard hébreu, une authentique basse. Le baryton Pierre Froumenty est un Abimélech tout à fait respectable. Surtout, René Bianco n’a nullement à rougir de la comparaison avec Ernest Blanc, le plus superbe des grands-prêtres enregistrés. Sa voix n’a peut-être pas la même ampleur, mais possède tout autant de mordant, et s’il n’a sans doute pas l’infinie noblesse de son confrère, en contrepartie on entend beaucoup plus nettement son cœur « tressaillir d’allégresse ». Dans le feu de l’action, il se laisse aller à des accents véristes lorsqu’il dit « il s’efforce d’oublier Dalila », mais c’est bien le seul moment où il se l’autorise (curieusement, la scène n’explique pas tout, car pour l’extrait de studio proposé en complément, il reproduit exactement ses intonations sur cette phrase).

En chroniquant le CD que Malibran avait consacré à Denise Scharley, nous nous étions montrés indûment sévères pour le Samson de Raoul Jobin. C’est que « Mon cœur s’ouvre à ta voix » ne le montre pas sous son meilleur jour, car le ténor canadien semble presque plus à l’aise dans la vaillance que dans la douceur. Certes, le timbre n’est pas toujours des plus séduisants, mais son côté fiévreux passe beaucoup mieux ici que dans un personnage comme Hoffmann (Cluytens 1948). Pourtant, on s’est habitué à plus de muscles de la part du chef rebelle des Hébreux. On le sent d’autant mieux que la deuxième galette offre en bonus inespéré quelques minutes du deuxième acte, opposant cette fois à Denise Scharley un Mario Del Monaco au zénith, qui a de l’ardeur à revendre. De tous les Samson étrangers de sa génération, Del Monaco était sans doute le meilleur, avec un français de bonne qualité, et une voix bien moins nasale qu’un Vickers. Où étaient donc les micros de la radio française lorsqu’il vint donner en 1960 une série de représentations à l’Opéra de Paris ? Mille mercis à Gérard Lecaillon, fils de Denise Scharley, d’avoir préservé ce fragment inestimable.

Bien sûr, le pirate a ses inconvénients, dont le principal est une qualité sonore assez aléatoire. Pour l’extrait qu’on vient d’évoquer, c’est inévitable, compte tenu des conditions vraisemblables d’enregistrement. Mais même dans la captation diffusée par la radio, cette qualité est inégale. On ne parle pas des bruits de scène, dont la présence est normale (on entend surtout les pas des danseurs du ballet du dernier acte). En revanche, il manque parfois quelques mesures au début du premier acte, avec des raccords abrupts – le présentateur radiophonique aurait-il osé ajouter son grain de sel, coupé lors du montage du présent disque ? – et dans la Bacchanale, il y a à l’inverse quelques mesures répétées. Par endroits, on entend aussi une sorte d’écho de voix parlées, comme si des bandes réutilisées avaient gardé la trace d’un enregistrement antérieur. Malgré tout, le chœur et l’orchestre de l’Opéra de Paris sont bien présents, sans effets de flou ou de lointain, et la direction de Louis Fourestier fait avancer ses troupes avec une efficacité de bon aloi.

 

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