Une vérité bonne à entendre

Verismo heroines

Par Christophe Rizoud | mer 16 Juillet 2008 | Imprimer
 
A l’écoute de ces 15 héroïnes dépeintes à grands coups de houppe par Mara Zampieri (1), ne devrait-on pas parler de vérité plutôt que de vérisme ? Parce que d’abord, parmi les titres proposés, combien peuvent se réclamer vraiment du courant naturaliste italien ? Maddalena di Coigny (Andrea Chenier), Adriana Lecouvreur ou Manon Lescaut apparaissent un peu poudrées dans leur costume historique pour jouer les filles du peuple, sauf à adopter la définition de Rodolfo Celletti : « on réunit sous l’étiquette du vérisme presque tous les opéras de la jeune école italienne indépendamment du caractère et de l’époque du sujet » (2).
Et puis parce qu’au-delà de toute considération musicologique, le chant vériste traîne derrière lui une réputation de vulgarité et de mal canto qui ne correspond pas à l’art de Mara Zampieri, dont le répertoire épouse non seulement la plupart des rôles verdiens - 21 sur la cinquantaine qu’elle revendique (3) - mais aussi les grandes héroïnes belcantistes : Norma, Imogene (Il Pirata) Anna Bolena, Maria Stuarda, etc. Deux disques déjà parus chez Myto en témoignent (4).
Vérité semble en revanche mieux s’appliquer à ces portraits de femme, vérité au sens de véracité. On trouve dans chacun des airs interprétés ici une volonté de caractériser le personnage conformément au livret, par exemple la douleur hébétée qui dicte les premières phrases de « La mama morta », le « Io piango » final de l’air de Santuzza, râlé dans un élan de détresse, le « Troppo tardi » accablé de Fedora ; il faudrait tout citer ou presque.
Vérité aussi pour la conviction et la sincérité qui animent le chant sans le corrompre. On parlait plus haut de la vulgarité qui colle aux basques du vérisme. L’accusation repose sur la recherche de l’effet facile qui, au fil du temps, a distingué cette école avec ses cris, ses sanglots éhontés et vocalement l’abandon de toute nuance au profit de la puissance : le (gros) son pour le son. Les efforts de caractérisation de Mara Zampieri n’appartiennent pas à cette tendance. Le sens du théâtre, la solidité du medium, le volume lui permettent d’aborder ces héroïnes sans férir mais les couleurs et la science qu’elle y apporte leur conserve noblesse et féminité. Pas de rudes poissonnières à la taille épaisse mais des femmes ardentes, absolues qu’on retrouve (ou découvre) ici avec d’autant plus de plaisir que le récital les oublie souvent. Anna, Fidelia, Magda, Minnie et même Manon, pour rester en territoire puccinien, occupent moins les programmes que Liu, Butterfly ou Mimi. Seule Tosca déroge mais le « vissi d’arte », pourtant rebattu, réussit à retenir l’attention ne serait-ce que par la richesse de ses teintes (on apprécie tout particulièrement la façon dont la note expire sur le « cosi » final).
Vérité enfin puisque, quel que soit le rôle, l’artiste ne triche pas ; elle joue « cash », avec ses qualités… On en a déjà relevé certaines auxquelles on ajoutera la longueur du souffle (citons pour démontrer la finale crescendo du « Ne mai dunque avro pace » de Wally), la précision de l’aigu (à déguster en accrochant sa ceinture le « Laggiu nel Soledad » de La fanciulla del West ou, plus délicat, le « Bel sogno di Doretta » de La Rondine), l’engagement incendiaire qui rappelle celui d’une Souliotis dans ses meilleures années, l’opulence du timbre avec une chair qui n’est pas sans évoquer Crespin et une verticalité saisissante à la Janowitz ou à la Stitch-Randall, mais, pourquoi vouloir comparer, Mara Zampieri est unique avec ses qualités donc et ses défauts : l’absence de legato, les erreurs d’intonation, la justesse approximative (qui déstabilise le « poveri fiori »), l’incertitude de la prononciation… Il faut les accepter ; ils sont le prix à payer pour jouir d’un chant fulgurant qui sort des sentiers battus.
On gardera plutôt les reproches pour le livret d’accompagnement qui ne mentionne ni les noms des théâtres, orchestres, chefs et partenaires, ni les années d’enregistrement, essentielles pour comprendre l’évolution de la voix. On regrettera aussi la prise de son parfois hasardeuse (« Sola… perduta… abbandonata » semble chanté dans une grotte), inhérente au live même s’il s’agit d’un mal pour un bien, le prix à payer, là encore, pour mieux apprécier la personnalité d’artistes qui, lorsqu’ils sont dotés d’un vrai tempérament, le font mieux valoir à la scène que dans un studio. Mara Zampieri en apporte ici une nouvelle preuve.
Christophe Rizoud
(1) Née en 1951 à Padoue, Mara Zampieri a débuté sa carrière en 1972 en Italie. A partir de 1976, elle chante dans les principaux opéras d’Europe – Londres, Berlin, Bruxelles, Paris, Barcelone, Vienne – aux côtés des plus grands interprètes et chefs d’orchestre de l’époque : Placido Domingo, Renato Bruson, Piero Cappuccilli, Nicolai Ghiaurov, Giuseppe Sinopoli, Lorin Maazel, Riccardo Muti, Seiji Ozawa… En 1982, sa réputation lui vaut de prêter sa voix à Eva Christian qui incarne Teresa Stolz dans le film de Renato Castellani, La vita di Verdi, et en 1983 à Barbara Jefford dans E la nave va de Federico Fellini. On perd sa trace aux alentours des années 2005 après qu’elle eut donné une orientation plus wagnérienne à sa carrière, orientation contestable si l’on en croit la mort d’Isolde que l’on peut écouter sur son site Internet ou sa sorcière de Hänsel und Gretel, terrifiante dans tous les sens du terme.
(2) Pour en savoir plus sur le vérisme, on se reportera à l’excellent article de Roland Mancini dans l’Avant-Scène Opéra n°50 consacré à Cavalleria rusticana et Paillasse.
(3) Cf. le site Internet, très complet, de Mara Zampieri
(4) « A tribute to Verdi » en 2005 et « A tribute to Bellini and Donizetti » en 2006

 

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